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Voiler la réalité (sur l'interdiction du voile 'Islamique' en France) John Brown


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1« Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé. C’est au chemin du Ciel qu’il prétend vous conduire » Molière, Tartuffe ou l’hypocrite, Acte I,


Farid@evhr.net
Lundi 20 Février 2006



1. La bigoterie a chéri de tous temps les débats sur les parties du corps de la femme que celle-ci doit ou peut montrer ou cacher. De la longueur de la jupe à l’ampleur du décolleté, bien des normes ont été édictées pour soumettre l’exhibition du corps féminin à toute autre règle que la volonté de la personne concernée. Par la femme, en effet, viendrait le scandale selon une tradition religieuse judéo-chrétienne et islamique marquée par la sexophobie. Ce qui surprend aujourd’hui c’est qu’à la bien classique formule du Tartuffe de Molière, « cachez ce chaste sein que je ne saurais voir » qui exprimerait cette très religieuse peur du sexe, vient se substituer, dans l’échelle continue d’exhibition/dissimulation propre à la bigoterie, un nouveau précepte : « montrez cette chaste oreille et ces cheveux que je me dois de voir ». En effet, depuis quelques années, la polémique sur le voile/foulard islamique fait rage en France et quelques esprits « éclairés » ont cherché à ce « problème » des solutions fondées sur « le dialogue et la conciliation ». Ainsi, si des filles musulmanes choisissent de se voiler cheveux, oreilles et cou en application d’un certain principe de pudeur qu’elles associent à la foi islamique, les responsables des établissements scolaires de la France « républicaine » les autorisent à le faire, à condition qu’elles montrent justement ce qu’elles veulent cacher. Elles peuvent donc, en tout bien tout honneur républicain cacher ce qu’elles considèrent peu chaste pourvu que cela demeure visible.Ainsi, leur propose-t-on, à l’initiative du ministre de l’Intérieur, N. Sarkozy, de porter de larges bandanas qui couvriraient partiellement leurs têtes tout en laissant en vue une partie de leurs cheveux et de leurs oreilles. Un ministre de l’intérieur de la France républicaine est ainsi devenu ainsi à l’occasion de cette affaire un petit dictateur de la mode « islamique », à l’instar de Moustafa Kémal Atatürk qui imposait aux musulmans turcs le port de la casquette tout en proscrivant le fès traditionnel.

Tout ceci serait bien plaisant, si cela n’avait pas déjà conduit à plusieurs mesures d’expulsion d’établissements scolaires prises à l’encontre de filles qui refusaient la norme néo-tartuffesque, ou, pire encore, si cela ne signifiait pas une réduction brutale de l’espace de tolérance vestimentaire et idéologique acquis depuis 1968 en France et dans l’esemble du monde occidental. La loi que le président Chirac appelle de ses voux pour régler cette question ne fera qu’aggraver la situation. Le fait que M. Tantaoui, le recteur de l’université Al Azhar du Caire, n’ait rien trouvé à redire face à une loi interdisant le voile dans les lycées de France est parfaitement cohérent avec les efforts de ce même homme de religion pour imposer le port du voile en Egypte. En effet, en France, comme Egypte, les pratiques de tolérance s’effritent et sont substituées par des doctrines et des impositions publiques qui prétendent concurrencer les idéologies et les croyances privées. Enfin, ces mesures n’interviennent pas à n’importe quel moment, mais à l’heure où se développe au niveau mondial comme alibi d’un conflit de civilisations entièrement fabriqué, un nouveau racisme global anti-musulman. Ce racisme désigne l’ennemi, ou plutôt le groupe de population « à risque » dans le cadre d’ une guerre globale permanente dont la France et le reste de l’Europe ont entériné le principe .

2. Le prétendu « conflit des civilisations » qui sert de cadre à la guerre globale permanente « contre le terrorisme », s’imposerait, de l’aveu de M. Bush ou de M. Aznar, comme seule méthode pour défendre les valeurs qui fondent nos sociétés. Ils ont raison. La seule façon de sauver un capitalisme néolibéral créateur d’ une crise sociale et écologique sans précédent consiste à nourrir un conflit qui ignore les limites de temps et d ’espace et réclame la mobilisation illimitée des différents dispositifs de domination, qu’ils soient militaires, policiers, économiques ou humanitaires. Mais ce conflit, dans le cadre d’un ordre politique humanitaire qui tire sa légitimité de la défense de la vie, doit faire face à un obstacle majeur : comment, en effet, mener dans ces conditions une guerre sans frontières, une guerre qui est, donc, partout et toujours une guerre civile et dans laquelle, comme dans toutes les guerres, il faut pouvoir donner la mort à des ennemis qui, dans un contexte global sont toujours intérieurs ? Comment, en d’autres termes joindre aux attributs du pouvoir biopolitique moderne qui d’après M. Foucault « fait vivre et laisse mourir » ceux du vieux pouvoir souverain « qui faisait mourir et laissait vivre » ? Pour cela, il faut dans la vie-même dépister ce qui constitue une menace, un foyer de contagion et le déclarer susceptible d’être éliminé. Ceci permettrait d’administrer la mort au nom de la vie et en son intérêt. Le dispositif qui permet de distinguer dans un corps social ce qui est sain et ce qui peut être extirpé et détruit se nomme racisme.

Au-delà de la conception naïve du racisme qui n’y voit qu’un préjugé qu’il serait possible de corriger par une bonne éducation, il faudrait au contraire considérer le racisme comme ce mécanisme de pouvoir inscrit dans l ’histoire concrète et qui seul permet aujourd’hui à nos pouvoirs humanitaires de faire la guerre, de tuer ou de menacer de mort de façon « légitime ». Le racisme ne se définit pas par la race biologique, c’est au contraire, la race, la race dangereuse qui est définie par le racisme. Ainsi, le criminologue italien Lombroso a pu décrire dans un de ses ouvrages le type humain de l’anarchiste, ou les nazis, beaucoup moins fidèles au biologisme qu’on ne le croit, celui du « judéo-bolchévic ». De la même façon, Nicolas Sarkozy a pu récemment nous révéler que la cause de la délinquance, ce sont les délinquants, ce qui, beaucoup plus qu’une lapalissade, est simplement un propos raciste au sens propre du terme. Dans la guerre permanente contre le terrorisme, ce sont, comme on le sait, les communautés arabes et musulmanes qui sont visées en premier lieu. C’est elles qui dans l’actuelle stratégie du pouvoir doivent constituer le réservoir de peur et de haine nécessaire à la légitimation d’un Etat protecteur. L’ « Arabe », qu’il le soit vraiment ou pas, constitue depuis très longtemps déjà un des cibles préférées du colonialisme européen.

3. Les différentes générations de l’immigration maghrébine en France ont établi des relations différentes à l’ ex-métropole. Dans les années 60-70 l’ espoir d’une « intégration » à travers le marché de travail était parfois réel, malgré les difficultés dues à l’ « importation » de la relation raciste coloniale dans l’espace métropolitain. A partir des années 80 et jusqu’à aujourd’hui cet espoir s’est largement dissipé et les jeunes d’ origine maghrébine subissent de façon aggravée le chômage de masse, la précarité et les différentes exclusions. La gestion de cette précarisation spécifique est confiée à un discours raciste qui joint à la culpabilisation du chômeur et de l’exclu propre au néolibéralisme toute une série d’ ingrédients « culturels » qui proviennent en droite ligne du discours colonialiste. L’extrême droite n’est évidemment qu’un vecteur parmi bien d’ autres de ce discours. Le maghrébin, l’Arabe, le musulman seraient par culture paresseux, peu enclins à entreprendre. Leur religion les rendrait fanatiques, obscurantistes et patriarcaux. Leur intégration serait difficile. Tous ces propos semblent bien familiers, mais aussi bien ridicules dans une société réduite à la simple juxtaposition d’un marché et des corps répressifs qui le protègent, qui est incapable d’intégrer qui que ce soit. Dans ce contexte, les jeunes beurs se confondent dans une masse de travailleurs/chômeurs universellement précarisés. Or, c’est dans le cadre de cette précarité universelle que voient le jour des efforts de constitution de nouvelles identités. Que ce soient des tribus urbaines, des groupes d’ affinité sexuels, culturels ou religieux, la recherche d’une référence culturelle, si précaire soit-elle, répond à ce complet balayage des références politiques, morales et culturelles communes qu’implique le capitalisme néolibéral. Le renouveau de l’Islam en tant qu’Islam mondialisé, selon la formule d’Olivier Roy, est caractérisé par une énorme individualisation et un très grand déracinement des pratiques et des croyances. Contrairement à ce que l’on affirme, il n’y a pas parmi les jeunes qui portent le voile ou redécouvrent la prière, un retour vers une tradition réelle. La religiosité qu’ils affichent reproduit aussi peu celle de leurs parents que l’esthétique d’un jeune cyber-punk français « de souche » réflète celle de la génération précédente. Le nouveau fondamentalisme a entièrement rompu avec les pays islamiques et, en général, avec l’Islam historique : c’est un courant qui s’intègre pleinement dans la mondialisation avec ses sites Internet, ses prêcheurs internationaux, son créneau du marché mondial dans les produits hallal et les articles religieux.Comme toutes les pratiques idéologiques post-modernes, ce nouvel Islam interpelle l’individu en tant que tel et, s’il l’appelle à constituer des communautés, celles-ci ne sont plus des répliques des communautés d’ origine de leurs parents ou arrière-parents.

Le port du voile est, ainsi, très largement un choix personnel de femmes et de filles qui choisissent l’Islam comme « style de vie » et affichent le « logo » qui lui correspond. En cela, nulle divergence par rapport à d’autres groupes « intégrés » ou « dissidents ». Porter le voile, comme exhiber un piercing, c’est marquer son corps d’un stygmate voulu pour échapper à la sérialisation. Les femmes voilées et, plus largement, le groupe métropolitain dont les femmes portent le voile et les hommes la barbe, n’est plus symboliquement le groupe des beurs marginaux sur lequel pouvaient se déverser tous les préjugés colonialistes. Le voile, le piercing, la barbe, le crâne rasé et bien d’autres pratiques du corps se dressent contre le mépris du précariat, contre toutes les stratégies de culpabilisation du travailleur métropolitain irrégulier qui n’est plus admis aux honneurs et aux rites identitaires de la classe ouvrière. Dans le cas précis de la fille d’origine maghrébine qui porte le voile en France, son geste consiste bien souvent à refuser le regard méprisant qui voit en elle un individu « incapable d’intégration » pour exhiber une identité d’emprunt qui, aujourd’ hui, n’est pas moins virtuelle que les prétendues identités françaises et républicaines.

4. Les éradicateurs du voile méconnaissent la signification du principe de laïcité. Ils considèrent, en effet, que celle-ci doit concerner outre l’Etat lui-même, l’ensemble de ses citoyens. Cette conception est historiquement absurde et logiquement porte à inconséquence. La laïcité a, en effet, pour vocation de placer l’Etat républicain au-delà des différentes idéologies religieuses présentes sur son territoire, ce qui rend possible la tolérance envers tous les cultes et toutes les croyances, l’Etat n ’étant lui-même identifié à aucun d’entre eux. L’Etat est donc laïc mais les citoyens, eux, n’ont aucune obligation d’être laïcs. En général, on devrait même dire que la laïcité peut seulement se dire des Etats : si les citoyens devaient être laïcs, la laïcité ne serait plus une procédure qui garantit la paix civile et la tolérance entre groupes religieux et idéologiques, mais un contenu, une idéologie à part, ce qui aurait pour conséquence que l’Etat devrait être laïc à un deuxième degré pour ne pas s’identifier au laïcisme..La laïcité est aujourd’hui transformée en dépit de l’absurde et de la contradiction manifeste que cela entraîne, en une idéologie, qui plus est, en une idéologie d’Etat. On ne saurait exagérer la gravité de cette évolution dans une société qui est désormais, et de façon irréversible, multiculturelle.

Malgré le ton plaisant qu’on est souvent tenté d’adopter face à cette affaire du voile, elle n’en a pas moins des implications fort inquiétantes qui révèlent une évolution préoccupante de la constitution matérielle des Etats occidentaux. Ceux-ci, incapables de représenter la réalité multiple de leurs populations et, particulièrement des nouvelles formes de travail, choisissent une fuite autoritaire vers une identité « nationale » introuvable. Cette identité, qui ne saurait être que vide doit, pour se (re-)constituer faire appel à un extérieur qui n’est pas moins illusoire. Face au vide « identitaire » du néo-islamisme et des autres « styles de vie » présents dans nos sociétés, l’Etat tente d’imposer de force le vide de ses propres « valeurs ». En cela, les représentants de la République française se trouvent converger avec le recteur de l’Université Al-Azhar ou avec les ayatollahs iraniens. En profonde divergence par rapport à ces tristes sires, Shirin Ebadi, la juriste iranienne lauréate du Prix Nobel de la Paix 2003, une femme que les lois de son pays obligent de se voiler, et qui n’ignore rien en matière de tartuffismes autoritaires, refuse avec la même vigueur l’imposition du voile par la loi en Iran et son éventuelle interdiction en France. On aimerait que bien des démocrates et des féministes français et européens fissent preuve de la même lucidité.


Contribution de John Brown mis sur la liste MI
Voiler la réalité
(Sur l’interdiction du voile « islamique » en France)
par John Brown


Lundi 20 Février 2006

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