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Une façon, parmi d'autres, d'en finir : réflexion sur les attentats-kamikazes


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source: quibla.net
Mardi 8 Février 2005


par Terry Eagleton, The Guardian, 26 janvier 2005. Original : http://www.guardian.co.uk/comment/story/0,,1398445,00.html.
Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier
L'auteur enseigne la théorie culturelle à l'Université de Manchester

Depuis que des insurgés se font exploser en Israël et en Irak, on tait les significations des attentats à la bombe kamikazes. A l'instar des grévistes de la faim, les kamikazes n'ont pas nécessairement un ticket avec la mort. S 'ils se tuent délibérément, c'est parce qu'ils ne voient aucune autre manière d'obtenir justice ; et le fait même qu'ils doivent faire cela est partie constitutive de l'injustice. Il arrive que l'on agisse d'une manière qui rend sa propre mort inévitable, sans effectivement la désirer. Les malheureux qui se sont précipités du haut des gratte-ciel du World Trade Center afin d'échapper à leur inéluctable incinération vivants n'aspiraient pas à la mort, même s'ils n'auraient pu en aucune manière l'éviter. Généralement, les suicidaires non-politiques sont des gens à qui leur existence a fini par sembler dénuée de valeur et qui ont, de ce fait, besoin d'en finir au plus vite. Les martyrs sont plus ou moins à l'exact opposé de ceux-ci. Des personnes telles Rosa Luxemburg ou Steve Biko ont renoncé à ce qu'ils considéraient avoir de plus précieux - leur propre vie - au service d 'une cause encore plus noble. Les martyrs ne meurent pas parce qu'ils considèrent la mort désirable en soi, mais au nom d'une vie plus abondante, plus pleine qu'ils ne la voient autour d'eux. Les kamikazes qui se font sauter avec leur bombe, eux aussi, meurent au nom d'une vie meilleure pour autrui ; il est exacte qu'à la différence des martyrs, ils emmènent d'autres, avec eux, dans la mort. Si le martyr fait le pari que le sacrifice de sa propre vie amènera un avenir de justice et de liberté, le kamikaze, quant à lui, mise votre vie avec la sienne propre. Mais l'un comme l'autre pensent qu'une vie n'est digne d'être vécue que si elle comporte une dimension pour laquelle il vaille la peine de mourir. Dans cette théorie, ce qui donne sens à la vie, c'est ce à quoi vous êtes prêt à renoncer pour elle. Cela s'appelait jadis : « Dieu ». De nos jours, c'est plus connu sous le nom de Patrie. Pour les islamistes radicaux, c'est les deux à la fois. Inséparablement. Vous faire sauter la tronche pour des raisons politiques, c'est un acte symbolique complexe, un acte qui mêle désespoir et défi. Cet acte proclame que même la mort est préférable à votre vie misérable. L'acte de dépossession de soi écrit en lettres dramatiquement capitales la dépossession de soi à quoi se résume votre existence ordinaire. Porter une main violente sur vous-même, voilà qui est une image de ce que votre ennemi vous fait déjà, de toute façon. Simplement, elle est un peu plus frappante. En même temps, le kamikaze impose un contraste entre l'autodétermination extrême impliquée par le fait de supprimer sa propre vie et l'absence d'une identique autodétermination dans sa vie de tous les jours. S'il pouvait vivre de la manière qu'il a de mourir, il n'aurait pas besoin de mourir. Au moins : sa vie peut lui appartenir, d'où son sentiment de liberté. La seule forme de souveraineté qui vous est laissée, c'est le pouvoir de choisir votre mort à votre guise. Le suicide, comme l'a diagnostiqué Dostoïevski, signifie la mort de Dieu, puisqu'en vous suicidant, vous usurpez son monopole divin sur la vie et la mort. Pourrait-il exister forme plus vertigineuse d'omnipotence que celle consistant à en terminer avec vous-même, pour les siècles des siècles ? Les kamikazes et les grévistes de la faim ne pensent qu'à une chose : faire d'une faiblesse un pouvoir. Parce qu'ils sont prêts à mourir alors que leurs ennemis ne le sont pas, ils remportent sur leurs ennemis une victoire morale. Le summum de la liberté, c'est de ne pas redouter de mourir. Si vous n'avez plus peur de la mort, aucun pouvoir politique ne saurait avoir prise sur vous. Des gens n'ayant plus rien à perdre sont profondément dangereux. Mais les kamikazes volent aussi à leurs adversaires le seul aspect d' eux-mêmes qu'ils ne sauraient contrôler : leur propre corps. En privant leurs tourmenteurs et maîtres de cette partie manipulable d'eux-mêmes, ils deviennent invulnérables. Rien n'est moins maîtrisable que rien. S'écoulant tels du sable impalpable entre les doigts du pouvoir, qui se retrouve impuissant et ridicule à essayer de les attraper en vain, les kamikazes le contraignent à trahir sa propre vacuité. C'est là, à n'en pas douter, une victoire à la Pyrrhus. Mais cette victoire à la Pyrrhus proclame que ce que votre ennemi ne saurait anéantir, c'est votre volonté d'auto-annihilation. A l'instar du héros de la tragédie classique, le kamikaze s'élève au-dessus de sa propre destruction par la résolution même avec laquelle il s'y adonne. Pour le kamikaze, le jour où il se fait sauter en lambeaux de chair dans un marché bondé représente vraisemblablement l'événement historique le plus important de toute son existence. Rien, dans sa vie - pour citer Macbeth - ne saurait lui procurer un plaisir plus grand que de la quitter. C'est à la fois son triomphe et sa défaite. Aussi misérable et appauvri soient-ils, la plupart des hommes et des femmes disposent d'un pouvoir formidable : le pouvoir de mourir de la manière la plus dévastatrice possible. Et non seulement de mourir de la manière la plus dévastatrice possible, mais aussi de la manière la plus surréaliste possible. Il y a un petit goût de théâtre d'avant-garde, dans cet acte horrifiant. Dans un ordre social qui semble de plus en plus sans profondeur, de plus en plus transparent, rationalisé et instantanément communicable, le massacre brutal de l'innocent, comme quelque happening dadaïste, défigure l'âme tout autant que le corps. L'assaut atteint le sens, et pas seulement la chair. C'est un acte ultime de désolation, qui transforme le quotidien en monstruosité méconnaissable.




Terry Eagleton, The Guardian, 26 janvier 2005. Original : http://www.guardian.co.uk/comment/story/0,,1398445,00.html.




Mardi 8 Février 2005


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