Conflits et guerres actuelles

USA : les guerres hybrides de l’empire du chaos en mode turbo


Qu’est-ce qu’une guerre hybride ? C’est une guerre multiforme : politique, diplomatique, économique, d’influence à travers de la propagande de masse et des « fake news », de cyber-attaques, de poursuites judiciaires, d’interventions dans les processus électoraux étrangers, de révolutions de couleur, de sanctions, d’attaques terroristes, de coups d’Etat, de gels d’avoirs, de transferts d’armes à des milices complices, de corruption des élites des pays ciblés, etc. Elle peut comprendre des actions militaires conventionnelles.


Pepe Escobar
Lundi 1 Avril 2019

Sommes-nous à l’ère de l’anxiété ? A l’ère de la stupidité ? A l’ère de la guerre hybride ? Ou un mélange des trois ?

Alors que le populisme de droite apprend à utiliser les algorithmes, l’intelligence artificielle (IA) et la convergence des médias, l’Empire du Chaos, en parallèle, déclenche une guerre hybride et sémiotique totale.

La guerre mondiale contre le terrorisme de Dick Cheney (‘global war on terror’, acronyme anglais GWOT) est de retour, métastasée comme un bâtard hybride.

Mais la GWOT ne serait pas la GWOT sans croquemitaine. Place à Hamza ben Laden, fils d’Oussama. Le jour même où le Département d’État a annoncé une prime d’un million de dollars sur sa tête, le dénommé « Comité des sanctions contre Daesh et Al-Qaïda du Conseil de sécurité de l’ONU » a déclaré Hamza prochain dirigeant d’Al-Qaïda.

Depuis janvier 2017, Hamza est spécialement désigné terroriste international par le Département d’État – au même titre que son père décédé l’avait été au début des années 2000. La communauté du renseignements de Washington « croit » que Hamza réside « dans la région Afghanistan-Pakistan ».

Rappelez-vous que ce sont les mêmes personnes qui ont « cru » que l’ancien chef taliban Mullah Omar résidait à Quetta, au Baloutchistan, alors qu’en fait il était en sécurité à quelques kilomètres seulement d’une grande base militaire américaine à Zabol, en Afghanistan.

Si l’on considère que Jabhat al-Nosra – al-Qaïda en Syrie — n’a été défini, à toutes fins utiles, que comme « rebelles modérés » par la communauté du renseignement de Washington, on peut en déduire que le nouveau croquemitaine Hamza est également un « modéré ». Et pourtant, il serait plus dangereux que le faux calife volatilisé Abou Bakr al-Baghdadi. C’est un exemple magistral de brouillage de repères culturels.
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On peut faire valoir que l’Empire du Chaos n’a actuellement aucun allié ; il est essentiellement entouré d’un assortiment de vassaux, de marionnettes, d’élites compradores et de cinquièmes colonnes professant divers degrés – parfois réticents – d’obéissance.

La politique étrangère de l’administration Trump peut facilement être déconstruite comme un croisement entre les Soprano et du vaudeville – avec comme illustration récente l’épisode de la désignation comme président du Venezuela d’une expérience de laboratoire, un type choisi au hasard par le Département d’État/des changements de régime de la CIA. Le légendaire critique culturel Walter Benjamin aurait appelé cela de « l’esthétisation de la politique » (de la politique à prétentions artistiques) comme il l’avait fait pour les nazis, mais cette fois, c’est la version Disney.

Pour ajouter à la confusion, parmi les innombrables « offres impossibles à refuser » mafieuses dévidées par des psychopathes à la John Bolton et Mike Pompeo, il y a cette surprenante pépite : l’ancien diplomate iranien Amir Moussavi a révélé que Trump lui-même avait demandé à se rendre à Téhéran à plusieurs reprises, et que ses demandes avaient été dûment rejetées. « Deux États européens, deux pays arabes et un État de l’Asie du Sud-Est » ont joué les médiateurs d’une série de messages relayés par Trump et son gendre Jared « d’Arabie » Kushner, d’après Moussavi.

Y a-t-il une logique à cette folie ? Une tentative de compréhension ressemblerait à ceci : l’État islamique/Daesh a été marginalisé – pour l’instant ; ils ont cessé d’être utiles, alors les États-Unis doivent combattre un « mal » supérieur : Téhéran. La GWOT a été ressuscitée, et bien que Hamza ben Laden ait été désigné comme nouveau calife, la GWOT s’est déplacée en Iran.

Si l’on ajoute à cela la récente échauffourée entre l’Inde et le Pakistan, on obtient un message plus complet. Le Premier ministre Imran Kahn, l’armée pakistanaise et les services de renseignements pakistanais, l’ISI, n’avaient absolument aucun intérêt à lancer une attaque contre l’Inde au Cachemire. Le Pakistan était sur le point de manquer d’argent et d’être soutenu par les États-Unis, via l’Arabie Saoudite, avec 20 milliards de dollars et un prêt du FMI.

Dans le même temps, deux attaques terroristes presque simultanées ont été lancées depuis le Pakistan – contre l’Iran et contre l’Inde, à la mi-février. Il n’y a pas encore de preuve irréfutable, mais ces attaques ont peut-être été manipulées par une agence de renseignements étrangère. La devinette consiste à trouver quel État profiterait le plus d’une guerre entre le Pakistan et l’Iran et/ou d’une guerre entre le Pakistan et l’Inde.

L’essentiel : en se cachant derrière le doute raisonnable [la « plausible deniability », traduisible par doute raisonnable ou déni plausible, est un concept forgé par les USA dans les années 50 pour nier leur rôle dans les coups d’état qu’ils fomentaient à l’étranger, NdT] – selon lequel ce que nous considérons comme la réalité n’est que perception individuelle – l’Empire du Chaos aura recours au chaos d’une guerre hybride illimitée pour éviter de « perdre » le cœur (le ‘Heartland’) de l’Eurasie.
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Ce qui s’applique au ‘Heartland’ s’applique bien sûr aussi à l’arrière-cour des USA.

Le cas du Venezuela montre que le scénario du « toutes les options sont sur la table » a été sabré de facto par la Russie, comme l’a souligné la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, dans un exposé sidérant ensuite développé par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Lors d’une rencontre avec le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi et le ministre indien des Affaires étrangères Sushma Swaraj au cours d’un important sommet de la RIC (Russie-Inde-Chine, qui font partie des BRICS) tenu en Chine, Lavrov a déclaré : « La Russie suit de près les tentatives impudentes des États-Unis pour fabriquer de toutes pièces un prétexte à une intervention militaire au Venezuela… La concrétisation sur le terrain de ces menaces implique un acheminement d’équipements militaires et l’entraînement de forces spéciales américaines ».

Lavrov a expliqué comment Washington était engagé dans l’acquisition de mortiers et de systèmes portables de défense aérienne « dans un pays d’Europe de l’Est, et les achemine vers le Venezuela par le biais d’une compagnie aérienne d’un régime… de l’espace post-soviétique absolument obéissant à Washington ».

La tentative américaine de changement de régime au Venezuela a été jusqu’à présent infructueuse à plusieurs égards. Le plan A – une révolution colorée classique – a lamentablement échoué, en partie à cause d’un manque de renseignements locaux valables. Le plan B était une version ‘soft’ d’impérialisme humanitaire, avec une résurrection de la doctrine de sinistre mémoire R2P (responsabilité de protéger) testée pour la dernière fois en Libye ; il a également échoué, surtout lorsque la version américaine selon laquelle le gouvernement vénézuélien avait brûlé les camions humanitaires stationnés à la frontière colombienne du Venezuela s’est révélée un mensonge, comme l’a rapporté le New York Times, rien de moins.

Le plan C était une technique de guerre hybride classique : une cyberattaque, avec une reprise du plan Nitro Zeus qui a coupé 80 % de l’électricité au Venezuela.

Ce plan avait déjà été révélé par WikiLeaks via un mémo de 2010 d’une ONG spécialiste de la subversion financée par les États-Unis et basée à Belgrade, qui avait aidé à former le type choisi au hasard aujourd’hui « président » autoproclamé, Juan Guaidó. Le mémo fuité indiquait qu’attaquer le réseau électrique vénézuélien serait un « événement décisif » qui « aurait probablement pour effet de renforcer les troubles civils d’une façon qu’aucun groupe d’opposition ne pourrait jamais espérer susciter ».

Mais même cela n’a pas été suffisant.

Il reste donc le plan D, qui consiste essentiellement à tenter de faire mourir de faim la population vénézuélienne à travers des sanctions mortifères supplémentaires. La Syrie sous sanctions et l’Iran sous sanctions ne se sont pas effondrés. Et même s’ils se vantent d’avoir une myriade d’élites compradores rassemblées au sein du groupe de Lima, les exceptionnalistes de Washington devront peut-être se rendre à l’évidence : le déploiement de la doctrine Monroe pour essentiellement contenir l’influence de la Chine au XXIe siècle n’est pas « du gâteau ».

Le plan E – pour extrême – serait une intervention militaire américaine, une idée que Bolton ne veut pas écarter.
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Alors, où nous mènent toutes ces myriades d’instrumentalisations de la théorie du chaos ? Nulle part, si vous ne suivez pas la piste de l’argent. Les élites compradores locales doivent être généreusement récompensées, sinon vous êtes coincés en territoire marécageux hybride. Cela a été le cas au Brésil – et c’est pourquoi cette guerre hybride des plus sophistiquées a si bien marché.

En 2013, Edward Snowden et WikiLeaks ont révélé que la NSA avait espionné le géant brésilien de l’énergie Petrobras et le gouvernement de Dilma Rousseff dès 2010. Par la suite, un coup d’État complexe et multiforme dans les domaines de la justice, des affaires, de la politique, de la finance et des médias a fini par atteindre ses deux principaux objectifs : en 2016, la destitution de Rousseff, et en 2018, Lula jeté en prison.

A cet endroit intervient sans doute la pièce la plus significative du puzzle. Petrobras devait verser 853 millions de dollars au Département américain de la Justice pour éviter d’être jugé pour des crimes dont il était accusé en Amérique. Mais un marché douteux a été conclu, aux termes duquel l’amende a été transférée à un fonds brésilien contre l’engagement de Petrobras à transmettre des informations confidentielles sur ses activités au gouvernement des États-Unis.

La guerre hybride contre le Brésil, membre des BRICS, a marché comme sur des roulettes, mais l’essayer contre la superpuissance nucléaire russe est une toute autre affaire. Les analystes américains, dans un autre cas de brouillage de repères culturels, accusent même la Russie de déployer une guerre hybride – un concept inventé aux États-Unis dans le contexte de la lutte contre le terrorisme, appliqué pendant l’occupation de l’Irak, plus tard métastasé dans tout l’éventail des tactiques des révolutions de couleur et présenté, entre autres, dans un article co-écrit par l’ancien chef du Pentagone James « Mad Dog » Mattis en 2005, quand il était simple lieutenant-général.

Lors d’une récente conférence sur la stratégie militaire de la Russie, le chef d’état-major général, Valery Gerasimov, a souligné que les forces armées russes doivent accroître leur potentiel « classique » et « asymétrique ». Aux États-Unis, c’est interprété comme des techniques de guerre hybride de subversion/propagande telles qu’ils les ont appliquées en Ukraine et dans le scandale du Russiagate, aujourd’hui largement désavoué. Au lieu de quoi, les stratèges russes appellent ces techniques « approches complexes » et « guerre de nouvelle génération ».

La RAND Corporation* de Santa Monica s’en tient encore aux bons vieux scénarios de guerre ouverte. Depuis 1952, ses analystes organisent des simulations de guerre des « Rouges contre les Bleus », modélisant la façon dont ceux qu’ils appellent des « menaces existentielles » pourraient utiliser des stratégies asymétriques. Le dernier « Rouges contre Bleus » n’a pas été précisément une réussite. David Ochmanek, analyste de la RAND, a déclaré qu’avec le Bleu représentant le potentiel militaire américain actuel et le Rouge la Russie-Chine, dans une guerre conventionnelle, « le Bleu se fait botter l’arrière-train ».

Rien de tout cela ne calmera les ardeurs du général Joseph Dunford, chef de l’état-major interarmées de l’Empire du Chaos, qui a récemment déclaré à une commission sénatoriale des forces armées que le Pentagone continuerait de se réserver la possibilité d’une première frappe nucléaire. Les Folamour croient réellement que les États-Unis peuvent déclencher une guerre nucléaire et s’en tirer.

De quoi atomiser l’ère de la stupidité hybride.

Paru sur Consortium News sous le titre Empire of Chaos in Hybrid War Overdrive

Traduction et note d’introduction Entelekheia
Photo Fabien Huck/Pixabay

*Note de la traduction : La RAND Corporation est un think tank lié au Pentagone qui, depuis sa création en 1948, offre des recherches et des analyses stratégiques aux forces armées des USA. Pour la petite histoire, le mathématicien John Nash, célèbre pour ses contributions à la théorie des jeux et sujet d’un biopic fortement romancé de Hollywood intitulé
Un homme d’exception (2001) travaillait pour la RAND.



Lundi 1 Avril 2019


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