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Tunisie : Vérité, justice et défiance populaire


A la base d'une révolution, réside toujours un formidable sentiment d'injustice qui, fait de la soif de justice son véritable moteur, une irresistible force de la résistance populaire.


Farid Merrad
Jeudi 3 Février 2011

Tunisie : Vérité, justice et défiance populaire
Après la chute des symboles de l'injustice, personnes ou institutions, les acteurs de la révolution s'attendent à une justice, qui à défaut d'être révolutionnaire (immédiate, violente et populaire) ne soit quand même pas juste cosmétique ou trop lente pour être sincère. C'est cette soif de justice, qui anime et continuera d'animer encore, victimes et manifestants. Elle est tout à fait légitime.

De même, dans le processus de stabilisation d'une révolution, la justice occupe une place centrale, dont le rôle n'est pas seulement de punir l'impardonnable, mais également de pardonner les naïfs, les seconds couteaux et les supports de la dictature pour raison alimentaire.

Mais pour pardonner, il faut identifier les processus et les personnes qui ont participé à cette dictature mafieuse, les catégoriser, des architectes aux exécutants en passant par les planificateurs. Pour pardonner, il faut que ces gens demandent pardon ; pour pardonner, il faut que la justice fasse son travail en toute indépendance, avant que les victimes lassées d'attendre ne cherchent à faire justice eux même, pour s'opposer au fait accompli.

A défaut d'une justice rendue rapidement (ce qui est presque antinomique), les victimes et plus largement les acteurs de la révolution, s'attendent au moins à une communication honnête, claire et transparente sans faux-fuyants qui réponde à des questions légitimes, inscrites au plus profond de nous mêmes, que nous ruminons depuis de nombreuses années et dont les réponses pourraient calmer l'inquiétude populaire, réduire au minimum la période d'instabilité et donner du temps aux nouvelles institutions pour acquérir plus de légitimité.

Au lieu de cela, nous avons des autorités qui n'anticipent pas l'attente populaire (excepté la prestation du ministre de l'Intérieur hier sur Hannibal que nous allons développer ci-dessous), et qui restent systématiquement sur la défensive, alimentant ainsi la défiance et les revendications populaires et ralentissant en conséquence le processus de stabilisation. Ainsi par exemple, si le gouvernement choisi par M. Ghannouchi (ou par les officines cachés au public), était celui qui siège aujourdh'ui, sans nul doute, que la Tunisie aurait gagné dix jours de stabilité, de travail et une confiance plus prononcée du peuple dans le gouvernement actuel.

De même, si l'ATCE n'était qu'une machine de propagande du mensonge officiel, donc un complice actif de la dictature mafieuse, le silence actuel du gouvernement et des commissions supérieures peut-être perçu comme de la complicité passive, car taire donc cacher des vérités tant attendues risque d'ôter encore de la légitimité à ces institutions qui semblent alors jouer un rôle ambigu.

Pour lever ces ambiguités, et renforcer la légitimité de ces institutions, les autorités devraient répondre trés rapidement aux questions de fond dont voici un échantillon non exhaustif :

– Qui se cache derrière M. Ghannouchi et détient réellement les rênes du pouvoir ?
– Les biens du RCD et des OVG* ont-ils été transférés à l'Etat ? A t-on réellement coupé tout lien entre l'Etat d'une part et RCD et OVG d'autre part ?
– Y-a t-il encore des fonctionnaires employés par le RCD et les OVG ?
– Pourquoi, ne traite t-on pas le problème des emplois fictifs au sein de l'administration ? S'agit-il de milliers ou de dizaines de milliers de personnes ? Que va t-on en faire ?
– Pourquoi ne parle t-on pas de la façon avec laquelle les élections étaient, sous le règne du Président déchu, truquées ?
– Pourquoi la chaîne de commandement de la torture n'a pas encore été rendue publique ?
– Combien y a t-il de miliciens du RCD, de la police, de la présidence et des ex- familles régnantes ?
– Pourquoi les plus hautes autorités de l'Etat ne se sont toujours pas rendues dans les zones non sinistrées, notamment celles qui ont été le théâtre des massacres ?
– Pourquoi la justice est-elle si timide dans cette phase cruciale ?
– Pourquoi le syndicat de la magistrature pourtant indépendant s'enferme dans une thématique corporatiste allant même jusqu'à défendre l'infime minorité de juges qui a sali le corps de la magistrature en étant complice actif des atrocités commises par l'ancien régime ?
– Pourquoi les commissions supérieures censées rétablir les vérités et qui disposent pourtant de pouvoirs étendus ne communiquent pas sur leurs objectifs et n'ont pas annoncé leur modus opérandi ?
- Pourquoi des représentants des acteurs de la révolution ne sont-ils pas représentés ?
– Comment l'Etat va récupérer tous les biens dont il a été spolié ? Pourquoi les mesures conservatoires ne concernent-elles que trente trois personnes ?
– Qui sont les alliés et les associés de l'ancien régime qui ont massivement profité et qui seront poursuivis par la justice ? Pourquoi n'a t-on pas gelé leurs biens acquis après novembre 1987 ?
– Pourquoi, alors que tout le monde appelle à la reprise du travail pour la sauvegarde de nos emplois, l'administration fonctionne au ralenti en séance unique ?

Toutes ces questions expliquent sans doute la combativité et la défiance populaire vis à vis des autorités, c'est ce qui rallonge la période d'instabilité que le gouvernement semble pourtant chercher à juguler.

Le goût amer de la révolution inachevée qui est etouffé commence à se faire sentir. Si la première ligne ou le sommet du régime est tombé, une partie importante de l'ancien système est toujours debout, son discours a seulement changé et il attend son heure. Il revient au gouvernement de s'en dissocier clairement s'il ne veut pas de saut dans l'inconnu.

Hier on a entendu sur Hannibal TV, un début de réponse sur cette dissociation et pour la première fois, nous avons vu une communication intelligente, déterminée et humaniste d'un nouveau ministre, qui plus est, celle du ministre de l'intérieur, un ministre traditionnellement habitué a vivre dans sa tour d'ivoire, le langage franc et direct de Farhat Rajhi augure d'un changement majeur, où toutes les cartes seraient désormais sur la table, où plus rien ne serait sous la table et où la transparence dans les affaires publiques serait la règle.

Nous espérons tous que l'ensemble du gouvernement partagera ce souci de transparence, pour nous rassurer sur l'irréversibilité de notre révolution.

N.C.


*OVG : Organisations véritablement gouvernementales.


Jeudi 3 Février 2011


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