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Tunisie - Entretien avec Radhia Nasraoui, avocate et militante pour les Droits de l’Homme, et Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste des Ouvriers de Tunisie


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Jeudi 28 Juin 2018 - 02:04 UNE OBSESSION MALÉFIQUE


Militante pour les Droits de l’Homme, avocate, Radhia Nasraoui a fondé l’Association de Lutte contre la Torture en Tunisie. Pour son action militante, pendant des années, elle et ses trois filles ont fait l’objet d’intenses pressions, d’intimidations et de violences physiques de la part du régime benaliste.

Son époux, Hamma Hammami, est porte-parole du Parti communiste des Ouvriers de Tunisie, un parti interdit et qui a survécu dans la clandestinité. Il a passé plusieurs années dans les prisons du régime.


Pierre PICCININ
Lundi 7 Mars 2011

Tunisie - Entretien avec Radhia Nasraoui, avocate et militante pour les Droits de l’Homme, et Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste des Ouvriers de Tunisie
Le Cas de la "révolution" tunisienne apparaît très simple, vu d'Europe et
sous la plume de la plupart des commentateurs. Pourtant, si l'on se montre plus
attentif, il pose question, par bien des aspects.  

Ainsi, nombre d'observateurs décrivent les événements qui se déroulent en
Tunisie, depuis la fin du mois de décembre 2010, depuis le suicide par le feu
du jeune Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, comme une révolution qui a réussi à
mettre à bas un régime dictatorial corrompu.  
Quelques-uns, en revanche, considèrent que, à ce stade, la "révolution"
est un échec: après avoir tenté, mais sans succès, d'imposer un
gouvernement quasiment entièrement composé des caciques du RCD (le
Rassemblement constitutionnel démocratique, parti du président Ben Ali), le
premier ministre Ghannouchi a tout de même pu sauver sa tête un temps. Quant
au gouvernement, finalement "remanié" sous la pression populaire, il ne
comprend certes plus aucune des grandes figures du RCD, mais presque tous ceux
qui y siègent sont des diplomates, fonctionnaires ou financiers qui ont
fidèlement servi l'ancien régime. Et le récent commentaire du nouveau
ministre des affaires étrangères, Ahmed Ounaës, ne trompe pas, lorsque, en
représentation auprès de la Commission européenne, ce dernier a affirmé que
le renversement de la dictature n'avait rien à voir avec une révolution et
que les années Ben Ali avaient été positives sur le plan économique, en
permettant à la Tunisie de passer du socialisme au libéralisme. Quel est votre
sentiment, aujourd'hui, et quelle est votre analyse de la situation, un peu
plus de deux semaines après que le calme soit revenu à Tunis?  

Radia Nasraoui – Je vois que vous avez bien compris ce qui se passe ici.
Concernant la démocratie, qui serait établie, non, en effet, ce n’est pas du
tout le cas. Il est vrai que Ben Ali et sa famille ont été obligés de quitter
le pays, parce que Ben Ali a vu que les Tunisiens ne voulaient plus de lui,
parce que les gens ont été clairs, pendant des semaines, en manifestant
partout pour appeler au départ de Ben Ali. Donc, on a pu chasser le dictateur
et sa famille. Mais toutes les institutions sont encore là : d’abord le
parlement, la chambre des sénateurs, la police politique de Ben Ali, qui a
terrorisé les Tunisiens pendant des décennies, le Conseil supérieur de la
magistrature, mais en plus la constitution de la dictature, une constitution que
Ben Ali avait amendée régulièrement, pour qu’elle soit sur mesure, pour
qu’il puisse éterniser sa présidence. Donc, ce n’est pas du tout vrai
qu’il y a maintenant la démocratie.  

On ne peut pas nier qu’il y a eu des changements, concernant certaines
choses : par exemple, nous pouvons maintenant nous réunir en associations ; les
locaux de la Ligue des Droits de l’Homme ont été réouverts –ça, c’est
nouveau- ; Hamma Hammami peut passer sur certains médias ; nous pouvons nous
regrouper pour protester ; il y a des rassemblements devant les ministères
–ça, c’est vrai. Même si le sitting devant le Palais du Gouvernement (23
janvier 2011) a été violemment dispersé. C’était l’horreur : il y a eu
une très très grande sauvagerie de la part de la police, alors que les gens
étaient tout à fait pacifiques. La police en a reçu l’ordre de la part du
gouvernement. Ghannouchi a voulu montrer qu’il n’en était pas le
responsable, qu’il ne pouvait pas contrôler la police. Mais, s’il n’est
pas responsable, il n’a qu’à partir, s’il n’a même pas la possibilité
de maîtriser la police. En réalité, il a fait semblant d’appeler le
président de la Ligue, pour lui dire « au secours, aidez-moi, il va y avoir
des problèmes », alors que, au même moment, les policiers, les forces de
l’ordre, étaient déjà en train de tabasser les gens et tiraient des bombes
lacrymogènes partout. Ils ont cassé les portes. Il y a eu des scènes
horribles : ils ont défoncé les portes des cafés ; ils ont défoncé les
portes des maisons, pour chercher, arrêter les participants à ce sitting, qui
s’y étaient réfugiés.  

Donc, il y a eu certains acquis, mais ce n’est pas la démocratie et la
police politique continue d’agir. Je ne vous le cache pas : j’ai vu hier
trois personnes devant mon cabinet ; je sortais avec un client et nous avons
compris qu’il s’agissait de policiers ou d’agents de la milice. Quelques
jours avant, il y avait déjà des policiers devant mon cabinet, qui étaient
d’une très grande arrogance. Tout près de chez moi, il y en avait tout un
groupe. Mon mari a dû protester ; il a dû appeler, comme on le faisait avant,
les journalistes, les défenseurs des droits de l’homme, les associations,
pour dénoncer cela.  

Cela, c’est déjà un problème. Mais sur le plan légal aussi, on n’a pas
vu de changement : le texte sur l’amnistie générale, apparemment, va être
annoncé la semaine qui vient. J’espérais que les gens seraient dédommagés,
mais, jusque là, il n’y a eu aucune enquête concernant les tortures et les
mauvais traitements subis. Jusqu’à présent, les tortionnaires circulent
librement. Il y en a même qui ont été désignés à la tête de certains
services au ministère de l’intérieur. Le ministre de l’intérieur a dit
aux gens qu’il y a des changements, qu’on a écarté tous ceux qui ont une
mauvaise réputation. Mais il les a remplacés. Quant à ceux qui ont été
écartés, d’ailleurs, ce n’était pas par des licenciements, mais par des
mises à la retraite. C’est très significatif. Les gens que l’on voulait
voir dans des salles d’audience pour être jugés pour tout ce qu’ils ont
fait, ils sont maintenant à la retraite, tout simplement. Et ceux qui les ont
remplacés, ce sont d’autres tortionnaires.  

Les gouverneurs ! Il n’y a eu que des gouverneurs corrompus. Presque la
totalité des gouverneurs désignés par le gouvernement en place –et ils sont
connus- sont des gens « qui ont des dossiers », comme on dit chez nous. Donc,
il n’y a pas grand-chose de changé, jusque là.  

En plus, concernant la corruption et la « famille régnante », à part
quelques-uns, les autres circulent librement. Les ministres responsables de la
répression et de la corruption, ils sont chez eux. Même si l’on dit qu’ils
sont en résidence surveillée –on n’en est pas sûr-, ils ne sont pas en
prison.  

Hamma Hammami – En clair, le dictateur est parti ; la dictature est toujours
en place. C’est ça la réalité. Et les quelques acquis, ce sont des espaces
de liberté arrachés. Mais il faut faire attention : ces espaces de liberté ne
sont pas acquis de manière définitive. C’est-à-dire : ils ne sont pas
institutionnalisés.  

Le code la presse est toujours là ; la loi sur les partis est toujours là ;
la loi sur les associations, le code électoral ; tout l’arsenal juridique
fasciste de Ben Ali est toujours là.  

La démarche du gouvernement actuel vise à contenir la révolution, à la
réduire à une bagatelle de réformettes ; c’est tout. Pas à un changement
de régime politique. Parce que le peuple tunisien a voulu un changement de
régime politique. Le peuple tunisien a voulu une rupture avec l’ancien
système dictatorial de Ben Ali. Ce n’est pas l’intention de ce
gouvernement, qui est en train de manipuler la constitution. Ils vont encore une
fois la manipuler, le 15 mars. Le 15, les deux mois prévus pour l’intérim du
chef de l’État vont s’achever, et ils vont manipuler la constitution pour
étendre cette période d’intérim à six ou huit mois.  

À part ce côté politique, il y a aussi le côté économique et social : la
dictature de Ben Ali, ce n’était pas seulement une dictature politique, mais
aussi une dictature au service d’intérêts économiques, au service d’une
poignée de familles et de richards en Tunisie, totalement liés, aussi, à
l’étranger, liés aux trois milliers de sociétés étrangères qui pillent
la Tunisie, avec cette poignée de familles liées aux milieux français,
italien, belge, portugais, espagnol, américain… Cette base économique et
sociale de la dictature n’a pas été touchée non plus.  

N’y a-t-il pas une certaine confusion, voire un réel quiproquo, au sein de
la population tunisienne, entre les masses populaires, qui se sont soudainement
révoltées contre une situation de profondes difficultés économiques et
sociales, et la classe moyenne, qui a emboîté le pas à la révolte mais a
fait dériver les revendications sur un plan essentiellement politique ?  

Hamma Hammami – Le mouvement a pris un caractère politique dès les
premiers jours, dès les deux ou trois premiers jours, à Sidi Bouzid même !
Les avocats sont arrivés tout de suite après, avec les étudiants, les
instituteurs, les professeurs… Mais ce sont les gens des couches populaires
qui se sont directement attaqués à Ben Ali et le mouvement s’est
immédiatement élargi socialement et géographiquement.  

Qu’est-ce qu’on veut dire par « populaire » ? Les diplômés chômeurs,
ce sont des gens qui ont été à l’université, qui ont une certaine
conscience politique. Ce sont eux qui ont commencé à manifester dans les rues.
Il y a eu des syndicalistes, des militants politiques, des opposants. Et, dès
les premiers jours, les revendications ont eu un caractère politique. Ce sont
les couches populaires qui ont imprégné cette révolution. Ce sont les couches
populaires, d’abord, la première fois à Sidi Bouzid, puis à Gasrine, où le
peuple tunisien a dit « Ben Ali, va-t-en ! ». Puis à Siliana, où, pour la
première fois, les photos de Ben Ali ont été arrachées ; et les gens se sont
attaqués directement aux symboles du pouvoir. Ce ne sont donc pas les avocats
ou d’autres milieux qui ont politisé ce mouvement. Directement, les premiers
mots d’ordre politique, ce fut à Sidi Bouzid, lorsque l’on a tiré sur les
gens, lorsque l’on a réprimé les manifestations.  

Radhia Nasraoui – Ce n’est pas que les avocats sont venus beaucoup plus
tard, non. Mais on ne peut pas dire que c’est grâce aux avocats que ce
mouvement a pris un caractère politique. Déjà, dès les premiers jours, les
gens ont commencé à appeler au départ de Ben Ali. Surtout, il y a eu des
slogans concernant les libertés publiques : « emploi, liberté, dignité
nationale ». Mais c’est vrai quel les avocats sont intervenus très
rapidement, parce que c’est l’essence même de notre profession de défendre
les causes justes. Mais en même temps, nous sommes directement concernés, car
nous sommes victimes de répression, victimes de corruption, etc.   

Au-delà des réformes politiques, est-il réellement envisageable que la
Tunisie parvienne à s'affranchir de l'appareil bénaliste, un appareil
mafieux, un appareil de réseaux, et de tous ceux qui, Ben Ali parti, continuent
cependant d'occuper les postes clefs de la société tunisienne?  

Radhia Nasraoui – Bien sûr que c’est possible. Ça va prendre un peu de
temps ; c’est normal. Mais, si les gens continuent de se battre, cela peut
être plus rapide : on peut exiger la dissolution du corps de la police
politique ; ça peut se faire en une journée. C’est vrai que ça ne veut pas
dire que les pratiques de mauvais traitements et la torture vont disparaitre
tout de suite.  

Même chose en ce qui concerne la corruption : il faut écarter certains
magistrats. Là, c’est un point important : il y a eu cinq magistrats et un
haut responsable de la justice qui ont été licenciés. C’est une bonne
chose, mais on n’a pas écarté tous les magistrats corrompus, qui sont
toujours là et qui continuent de travailler, ceux qui ont été utilisés pour
réprimer. Parce que la justice, ça a été l’un des outils les plus
importants du système : la torture, la justice, la presse, ce sont les trois
éléments qui ont permis à Ben Ali de faire taire les gens pendant très
longtemps et de se maintenir au pouvoir.  

A ce stade des événements, comment appréhendez-vous l'avenir de
l'opposition en Tunisie? Dispose-t-elle des capacités suffisantes pour
s'affirmer? Vous êtes très connus à l’étranger, en Europe notamment, mais
la plupart des gens que nous avons interrogés dans la rue, ici, en Tunisie, ne
vous connaît pas. Or, le « gouvernement de transition » a l’intention de
procéder à des élections rapidement, de sorte à ne pas laisser le temps à
l’opposition de s’organiser.  

Radhia Nasraoui – Ce n’est plus tout à fait exact... Les gens suivent de
très près tout ce qui se passe. Quand nous étions à la Kasbah (centre du
gouvernement, où ont eu lieu les principales manifestations à Tunis), parmi
les gens qui participaient au sitting, plusieurs personnes nous ont salués ;
plusieurs personnes ont dit qu’elles nous connaissaient. Marzouki, s’il a
été agressé, c’est parce qu’il est connu. Et l’agression, d’ailleurs,
est due au fait qu’on a monté les gens contre tous les politiques, parce que
les agents et les milices du parti continuent de travailler.  

Hamma Hammami – Le problème, à mon avis, ne se pose pas de cette
manière-là. Tout d’abord, les élections que le gouvernement prépare, ce ne
sont pas les élections que le peuple tunisien veut. Actuellement, partout, en
entend : « on veut un régime parlementaire ; on veut une Assemblée
constituante ». Les gens ont commencé à se rendre compte qu’on ne peut pas
faire la transition d’une dictature à une démocratie en conservant le cadre
de l’ancien système et par l’intermédiaire des personnes qui gouvernaient
l’ancien système, par le biais des mêmes appareils, des mêmes institutions,
de la même constitution. Cela ne peut pas se faire.  

Effectivement, le gouvernement veut, dans six mois, organiser des élections
présidentielles. Parce qu’ils veulent, pratiquement, nous imposer un nouveau
petit Ben Ali. Certainement avec moins de prérogatives, mais un nouveau Ben
Ali. Mais, d’ici six mois, qui va préparer ces élections ? C’est pour
cette raison-là qu’ils ont nommé dix-neuf gouverneurs RCD (« Rassemblement
constitutionnel démocratique », parti du président Ben Ali) sur vingt-quatre.
C’est pour cette raison que la police politique est encore là. C’est pour
cette raison que l’administration corrompue, à commencer par ses
responsables, est toujours là. Les lois, tout est là. C’est pour cette
raison que la majorité de l’opposition lutte contre ces élections.  

Nous voulons tout d’abord un gouvernement provisoire qui n’ait plus rien
à voir avec l’ancien régime et son parti. Nous essayons de faire tomber ce
gouvernement et c’est possible de le faire tomber, grâce au Conseil national
qui a été formé de ces derniers jours, pour la sauvegarde de la révolution.
Et nous voulons un gouvernement qui va préparer, dans un climat de liberté,
l’élection d’une Assemblée constituante. Parce que ce n’est pas ce
gouvernement-ci, qui n’a aucune légitimité, ou les commissions qu’il a
nommées, qui vont préparer l’avenir politique de la Tunisie. Ce peuple qui a
fait la révolution, il veut lui-même, pratiquement, élaborer la nouvelle
constitution, dire son mot sur le nouveau régime politique en Tunisie. Or, pour
le moment, ce sont des gens qui n’ont pas participé à la révolution qui
veulent faire la transition de la dictature à la démocratie.  

Cette Assemblée constituante serait la seule à avoir la légitimité de
parler au nom du peuple et de préparer une constitution au nom du peuple.  

Quant au fait que l’opposition ne serait pas connue, c’est ce que
répètent les gouvernements occidentaux. Les gouvernements occidentaux ont
appuyé Ben Ali, sous prétexte qu’il n’y aurait pas eu d’alternative.
Mais c’est un mensonge. C’est un mensonge, car le peuple tunisien ne cherche
pas des leaders ; il cherche des institutions démocratiques.  

Si on n’est pas connu, c’est parce qu’on ne parlait que de Ben Ali dans
les médias. Déjà, dans les milieux intellectuels, qui ne connaît pas Radhia
Nasraoui ou Moncef Marzouki ? Et, de ces derniers temps, la radio s’est
ouverte à ces personnes et ils commencent à être connus aussi dans les
milieux populaires.  

Radhia Nasraoui – Mais le pouvoir essaie toujours de nous discréditer. Par
exemple, ils disent que Hamma Hammami est communiste, donc athée.  

Hamma Hammami – La question des leaders, ce n’est pas le plus important,
c’est secondaire. Ça, c’est le produit d’une mentalité bourgeoise
occidentale. Pour nous, l’important, c’est la liberté, des choix
économiques et sociaux populaires et aussi notre dignité nationale. Ils ne
veulent plus que l’on soit méprisé par des pays et des gouvernements
occidentaux qui viennent nous dire « taisez-vous, l’essentiel c’est
d’avoir à manger ». Mais les leaders, ne sont pas importants.  

Je me rappelle de Louis Aragon, parlant de la deuxième guerre mondiale : les
vrais héros, ce n’étaient pas les leaders connus ; c’étaient ces gens
simples du peuple, qui ont résisté et qui ont protégé la liberté.  

Ces mêmes observateurs, qui considèrent la "révolution" tunisiennes comme
terminée, estiment que l'armée y a joué un rôle majeur, s'étant rangée
du côté des manifestants. Le général Amar semble cependant avoir plus
exactement tenté de calmer la colère du peuple, en jouant la carte de la
sympathie, et d'éviter le désordre, tout en soutenant sans ambiguïté le
gouvernement du premier ministre Ghannouchi. Comment interprétez-vous, d'une
part, le rôle de l'armée dans ces événements et, d'autre part et plus
précisément, celui du général Amar?  

Radhia Nasraoui – L’armée soutient complètement le gouvernement, c’est
un fait. L’armée a essayé de montrer un visage, si non solidaire avec le
peuple, au moins neutre. Mais, globalement, l’armée… Il faut le dire : des
gens parlent de militaires qui ont contribué à des actes d’agression contre
les manifestants. En tout cas, ils y ont contribué par leur silence, par leur
passivité. Ils ont eu un rôle d’observateur, sans défendre les gens.  

Hamma Hammami – L’armée, à Kasra, a interdit les manifestations.  

Radhia Nasraoui – Même à nous, les avocats, ils nous ont interdit de
manifester. Ils ont tiré en l’air et nous ont menacés de tirer sur nous si
jamais on manifestait. Ils disent être du côté du peuple ; c’est juste une
façade, mais en réalité…  

Hamma Hammami – Hier encore, à Sousse aussi, ils ont tiré en l’air quand
les gens ont voulu manifester devant le gouvernorat. A la Kasbah, le jour où la
police a charger violemment les manifestants pacifiques, les militaires se sont
retirés pour laisser passer les policiers, pour laisser casser le mouvement.  

Ce n’est pas compliqué : les militaires coordonnent le quartier général
des opérations ; il est composé de militaires et de policiers ; jusqu’à
maintenant, ils travaillent ensemble.  

C’est vrai que la dictature tunisienne, historiquement, c’est une
dictature policière. L’armée a toujours été laissée à l’écart.
D’ailleurs, en 1978 et, surtout, en 1984, l’armée avait même participé à
la révolution avec la population. Mais, cette fois, les choses sont
différentes ; et il y a plusieurs raisons à cela, et pas seulement
intérieures. Il ne faut jamais oublier la géopolitique : l’armée
tunisienne, si elle a un rôle à jouer, ce n’est pas seulement par rapport au
gouvernement, mais certainement aussi avec les Américains, avec les
Français…  

Au courant de cette "révolution", on a cru, en effet, voir planer l'ombre
de Washington. Selon vous, quelle influence les États-Unis (voire la France)
ont-ils pu avoir sur le cours des événements?  

Radhia Nasraoui – La France a eu une position honteuse. C’est le moins que
je puisse dire. De dire, à la veille du départ de Ben Ali, que la France
était prête à mettre à la disposition du pouvoir en Tunisie son savoir faire
en matière de maintien de l’ordre… C’est honteux ! Honteux !  

Enfin, ce n’est pas étonnant, en même temps, de la part du gouvernement de
Sarkozy. Ce n’est pas du tout surprenant, parce que Sarkozy et son
prédécesseur ont toujours été solidaires avec Ben Ali, avec le dictateur, et
pas avec le mouvement démocratique ou les victimes de la répression. Ils ont
beaucoup aidé Ben Ali à rester au pouvoir. C’est grâce à eux s’il a pu
rester aussi longtemps au pouvoir. C’est aussi à cause du silence des
Tunisiens, mais c’est surtout grâce à eux et à la position des Occidentaux
qui ont tous eu une politique de soutien de la dictature, sur tous les plans,
militaire, économique… Et les États-Unis aussi. Tous, en apparence, sont
contre la dictature : sous la pression d’organisations de défense des droits
humains, ils ont pris des positions officielles contre l’arrestation de tel ou
tel opposant, en demandant sa libération. Mais c’est tout. Fondamentalement,
ils ont été favorables à Ben Ali, parce que, pour eux, pour l’Europe et
pour les États-Unis, il luttait contre l’intégrisme, au début, puis contre
le terrorisme. Et contre l’immigration clandestine, bien sûr.  

Il a eu le soutien de beaucoup d’hommes politiques européens, français
surtout. Les Belges aussi : notre ami Louis Michel, l’ancien ministre des
affaires étrangères ; Louis Michel, pour moi, ça a été le choc, parce
qu’on m’avait préparée à autre chose. On m’avait dit « ne
t’inquiète pas, Radhia, Louis Michel, ce n’est pas le genre à mâcher ses
mots ». J’étais là, devant la télévision, à attendre la déclaration de
Louis Michel sur le régime et j’attendais qu’il dénonce la dictature et
qu’il ait une position claire sur la violation des droits humains et des
libertés… Hé bien, Louis Michel a fait l’éloge du régime de Ben Ali. En
axant son intervention, bien sûr, comme d’habitude de la part des
Occidentaux, sur la question des droits des femmes. Comme si Ben Ali respectait
les droits des femmes. Comme s’il avait fait quelque chose pour les femmes en
Tunisie. À part la répression, les tortures et les humiliations…  

Tous les politiciens européens se sont comportés, vis-à-vis des Tunisiens,
avec beaucoup de dédain. Pour Jacques Chirac, le principal, pour les Tunisiens,
c’était « le droit de manger ». Et pas besoin de démocratie. D’autres
n’hésitaient pas à déclarer que le régime de Ben Ali réalisait des pas de
géant en matière de démocratie…  

Hamma Hammami – C’est tout simplement parce qu’ils ne cherchent que
leurs intérêts, ici… La France a mille deux-cents cinquante sociétés en
Tunisie. Berlusconi a lui aussi beaucoup d’intérêts économiques en Tunisie,
comme l’Espagne et le Portugal. Pour les Etats-Unis, c’est la position
géostratégique de la Tunisie et la stabilité de la région qui importent. Ils
ont donc toujours soutenu la dictature ; ils ont soutenu Bourguiba et ensuite
Ben Ali.  

Au cours de la révolution, les États-Unis sont intervenus : Jeff Feltman
(Sous-secrétaire d’État US) est venu en Tunisie juste avant la formation du
nouveau gouvernement, le deuxième, pour discuter avec Ghannouchi et Amar. Et
tout de suite, les États-Unis ont reconnu ce gouvernement et ont annoncé
qu’ils le soutenaient.  

Pour la simple raison que les États-Unis et l’Union européenne ne veulent
pas d’un régime véritablement démocratique en Tunisie, un régime vraiment
populaire, parce qu’ils savent très bien qu’un gouvernement qui représente
les aspirations du peuple va s’opposer à leurs intérêts en Tunisie, qu’il
va s’opposer au pillage effectué par leurs sociétés en Tunisie, à
l’exploitation des ouvriers tunisiens par ces sociétés.  

Mais il va s’opposer aussi à ces massacres en Palestine, au Liban… Parce
que la Tunisie, démocratique, bien sûr, va avoir une autre politique
étrangère. Ils sont d’accord de libéraliser la dictature au maximum, oui,
mais tout en maintenant la Tunisie dans le giron des pays occidentaux, que ce
soit en matière de choix économiques, mais aussi diplomatiques, pour que la
Tunisie serve les intérêts de leur puissance et ceux de l’entité sioniste
d’Israël. Netanyahou, le premier ministre israélien, a déclaré
qu’Israël a perdu un grand ami.  

Une des craintes de l'Europe, à l'égard de la "révolution" tunisienne,
c'est la question de l'islamisme. Le président Ben Ali avait garanti
l'Occident qu'il serait un rempart contre la montée du fondamentalisme en
Tunisie. Qu'en sera-t-il, désormais?  

Hamma Hammami – L’Europe et les États-Unis ont toujours peur de
l’islamisme. Pourtant, ils sont les grands soutiens de l’Arabie saoudite,
foyer de l’obscurantisme, du despotisme, de l’archaïsme. Qui maintient le
peuple saoudien dans cet état arriéré ? Mais ce sont les États occidentaux !


Ils utilisent le danger de l’islamisme pour empêcher nos peuples
d’avancer. Alors que ce sont les Occidentaux qui soutiennent les régimes les
plus islamistes, comme aussi le Koweït, comme en Irak, où ils sont en train
d’encourager le communautarisme contre l’État laïc.  

Pour les Tunisiens, le danger réel, ce n’est pas l’islamisme. C’est le
régime mis en place par Ben Ali et qui sévit encore. C’est le soutien des
Occidentaux à ce régime !  

L’islamisme, ce n’est pas le problème : il est très faible dans le
peuple tunisien ; et il n’est pas uniforme en Tunisie. Il y a plusieurs
courants qui s’opposent. Le prêtre catholique qui a été égorgé hier,
personne ici ne croit que ce sont les islamistes. Mais le gouvernement dit que
c’est probablement eux, pour faire peur, et faire croire que, sans Ben Ali, la
Tunisie va devenir islamiste. Ils agitent l’épouvantail de l’islamisme pour
freiner la révolution, pour dire « attention : il vaut mieux nous que ces
gens-là ».  

Radhia Nasraoui – Les Européens ont peur ? Ils ont peur de quoi ?
J’aimerais tranquilliser les Européens : l’islamisme, c’est notre
problème et nous le combattrons. Si les intégristes ou les Salafistes
accèdent au pouvoir et touchent à notre liberté, c’est à nous de les
combattre. Les Tunisiens, qui ont combattu la dictature, sont capables de
combattre tout ce qui porterait atteinte à leurs acquis. Vous croyez que les
femmes, en Tunisie, si jamais on leur imposait le voile ou la polygamie, elles
resteraient sans réagir ? Mais personne n’oserait imposer ces choses-là !
Personne n’osera même les proposer !  

Hamma Hammami – Les Occidentaux ont agité le danger islamiste pour soutenir
Ben Ali ; ils l’ont utilisé comme alibi pour justifier leur soutien à la
dictature. Mais c’est absurde : en Tunisie, les islamistes appellent, comme
nous, à un régime démocratique et laïc. Depuis le début de la révolte,
nous avons eu de nombreux rapports avec les islamistes. À part un tout petit
groupe, qui voudrait le retour au califat, tous les autres sont d’accord de
protéger les acquis, les droits des femmes aussi, et nous avons signé avec eux
et d’autres partis des déclarations très claires à ce propos.  

Et puis, l’islamisme, en Tunisie, n’a pas la même assise sociale et
économique qu’en Algérie et qu’en Égypte ou qu’en Iran. La Tunisie,
c’est un pays très moderne : on a aboli l’esclavagisme en 1840, en Tunisie,
avant même les États-Unis ; on a une constitution depuis 1859 ; on a eu le
premier syndicat du monde arabe, en 1924. Le poids de l’histoire joue : les
islamistes sont très isolés.  

En Egypte, en Algérie, en Jordanie, au Yémen, les populations veulent suivre
l'exemple tunisien, qui leur a donné le courage de s'emparer de la rue. Il
semble qu'une vague de révolutions populaires déferle sur l'Afrique du Nord
et plus loin encore, rappelant les révolutions de 1848, en Europe. En revanche,
le Maroc échappe totalement à ce phénomène. Pour quelle raison, selon vous,
les Marocains n'ont-ils pas emboîté le pas à leurs voisins?  

Radhia Nasraoui – Au Maroc, ça a quand même un peu bougé… Mais c’est
vrai que les Marocains, peut-être, ont bénéficié d’un peu plus de liberté
que les autres pays maghrébins, une certaine marge de liberté, un peu plus de
liberté de presse, la liberté de réunion... Il y a eu quelques enquêtes,
aussi, sur la corruption…  

Mais surtout, leur roi a été assez intelligent et a pris certaines mesures
pour apaiser le peuple. Ce qui ne veut pas dire que, dans quelques temps, le
Maroc ne bougera pas. Qui pouvait imaginer que ça bougerait en Libye ? Or, là,
ils sont en train de mettre le feu aux portraits de Kadhafi ! Jamais personne ne
l’aurait imaginé, il y a trois jours !  

Indépendamment du Maroc, qu'est-il en train de se passer dans le monde
arabo-musulman? Vivons-nous une période charnière, un grand tournant qui va
mener vers une nouvelle ère en Afrique du Nord, au Proche et au Moyen-Orient?
Ou bien n'est-ce qu'une illusion? Peut-on déjà appréhender la réalité de
ces événements?  

Radhia Nasraoui – Oui, c’est exactement ça ! C’est un grand tournant !
Ça veut dire que, partout, les peuples arabes en ont par-dessus la tête et,
partout, ils ont pris la décision de dépasser la peur et de batailler pour
leurs droits et leur dignité.  

En Algérie aussi, comme au Maroc, le mouvement semble ne pas continuer. Mais
ça ne veut pas dire que ça ne va pas reprendre.  

Une question plus personnelle : le « gouvernement de transition » a pour
tâche l’organisation d’élections « libres ». Comment vous
positionnerez-vous sur la scène politique? Vous présenterez-vous à la
présidence, comme Moncef Marzouki?  

Radhia Nasraoui – Moncef Marzouki avait annoncé qu’il serait candidat à
la présidence, mais son parti a changé d’option, je crois : ils sont pour
une assemblée constituante, d’abord. Ils ont révisé leur position ; ses
camarades n’ont pas été d’accord avec lui. Donc je crois que lui-même est
convaincu, maintenant, qu’il ne nous faut pas un régime présidentiel.  

Hamma Hammami – Je suis personnellement contre le régime présidentiel. Le
parti auquel j’appartiens aussi. Nous croyons que la Tunisie a beaucoup
souffert de ce régime et que la république parlementaire est le régime le
plus convenable pour la Tunisie. Mais, personnellement, je ne suis pas du tout
intéressé par un poste. Ils m’ont appelé, lors de la formation du premier
gouvernement, mais j’ai refusé d’aller voir le premier ministre. Ce
gouvernement n’a aucune légitimité, et ce n’est pas à lui de parler de
l’avenir de la Tunisie. C’est aux forces qui ont fait cette révolution de
définir l’avenir de la Tunisie.  

Est-ce qu’on se portera candidat ? La question la plus brûlante, pour moi,
n’est pas celle des élections et de savoir si on va se présenter ou non.  

Il faut d’abord finir la révolution. Parce que, la révolution, elle est à
mi-chemin actuellement. Et elle est en danger. Réellement, elle est en danger.
Donc, il s’agit de continuer, avec le peuple Tunisien, pour vraiment se
débarrasser de la dictature.  

Radhia Nasraoui – Ceux qui composent ce gouvernement sont aussi responsables
que Ben Ali de la corruption, de la répression… Ils ont occupé des postes à
responsabilités. Comment peuvent-ils prétendre qu’ils ne savaient pas ?
Ghannouchi a dit qu’il n’était pas au courant ; pourtant, il était premier
ministre ; c’est lui qui signait les ordres.  

Que souhaiteriez-vous ajouter, au terme de cet entretien, qui n’aurait pas
été abordé et serait essentiel pour comprendre la « révolution »
tunisienne?  

Radhia Nasraoui – Un message, à l’Europe : on lui demande juste de ne
plus soutenir les dictatures, ni en Tunisie, ni ailleurs. Parce que c’est
honteux. Je suis sûre que les peuples européens ne sont pas du tout d’accord
avec leurs gouvernements, quand ils soutiennent Ben Ali ou Kadhafi, qui a été
très bien reçu en France ou en Italie.  

Que l’Europe soit plus respectueuse à l’égard des peuples arabes et
africains.  

Hamma Hammami – Mais nous comptons sur les peuples européens, sur les
forces démocratiques qui existent en Europe. Ce sont eux notre soutien réel,
ceux qui nous ont toujours soutenu : les syndicats, les associations. Pas les
gouvernements. Au contraire, les gouvernements européens n’étaient pas
seulement le soutien à la dictature, mais ils participaient directement au
freinage de l’évolution de notre société.  

Un simple exemple, pour terminer : en Tunisie, la plupart des trois mille
sociétés étrangères refusent aux ouvriers le droit de se syndiquer. Dans la
plupart, on ne trouve aucun syndicat.  

Radhia Nasraoui – Les dirigeants de ces sociétés sont même racistes,
parfois, et ne cachent pas leur racisme. J’ai reçu de nombreuses plaintes
d’ouvriers, dans des sociétés françaises, notamment, où on les humilie et
on les traite de sale race.  

Hamma Hammami – La démocratie n’est pas seulement l’ennemi redoutable
des dictatures. Chez nous, la démocratie est aussi l’ennemie de
l’impérialisme, du colonialisme en général, parce que la démocratie mène
directement à l’indépendance des peuples, aussi à l’exercice de leur
souveraineté sur leurs richesses ; et cela ne peut pas plaire à ces États qui
veulent venir piller nos richesses.  

Pierre PICCININ
Website :
http://pierre.piccinin-publications.over-blog.com/article-tunisie---entretien-avec-radhia-nasraoui-et-hamma-hammami-68765797.html


Lundi 7 Mars 2011


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