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Trafic humain dans un monde de famine


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Il serait tentant de rejeter comme largement politiques les conclusions récentes du Département d’Etat américain sur la traite des êtres humains. Mais il ne faut pas aller trop vite, écrit Ramzy Baroud.


Ramzy Baroud
Vendredi 17 Juillet 2009

Travail des enfants - Dailymotion
Travail des enfants - Dailymotion

La critique du rapport du Département d’État sur la traite des humains, publié le 16 juin, devrait être étendue. Le vocabulaire utilisé pour parler des alliés des États-Unis dans leurs efforts pour lutter contre ce problème semble injustifié, surtout lorsque l’on étudie de près les presque 320 pages du rapport et si l’on observe les faibles efforts de ces gouvernements. Aussi, il n’est guère surprenant de constater que Cuba, la Corée du Nord, l’Iran et la Syrie - les premiers adversaires de Washington - languissent en catégorie 3 dans le rapport, c’est-à-dire dans la série des pays où le problème est le plus grave et le moins bien combattu.

Les délinquants du niveau 3 sont soumis à des sanctions américaines, tandis que les gouvernements des pays de la catégorie 1 sont considérés comme faisant preuve de vigilance dans la lutte contre la traite des êtres humains.

On pourrait aussi s’interroger sur la légitimité morale qui permet au gouvernement américain de classer le monde en listes à surveiller, félicitant les uns et réprimandant et sanctionnant les autres, tandis que les États-Unis eux-mêmes sont bien loin (malgré neuf rapports consécutifs à partir 2000) d’être à l’abri d’une auto-critique.

Sans aucun doute, la politique et l’orgueil bien-pensants qui sous-tendent le rapport sont inquiétants, mais cela ne suffit pas à mettre un terme à la discussion. Le fait demeure que le rapport survolant la situation dans 170 pays est complet et largement compatible avec les faits observés, rapportés par les médias et mentionnés dans d’autres rapports exhaustifs sur la même question. En effet, le rapport des Nations Unies sur la traite des humains, publié par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC) en février 2009, développe une grande partie des conclusions du Département d’Etat en ce qui concerne les différents types d’abus signalés à travers le monde, plus particulièrement en Afrique, au Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique.

Le rapport a examiné les réponses des gouvernements à l’exploitation des humains, y compris des enfants, à des fins de travail forcé, de sexe et de vol d’organes. Au moins 12,3 millions d’adultes et d’enfants sont utilisés pour développer une activité florissante d’esclavage moderne, même si le nombre réel est probablement beaucoup plus élevé, étant donné que les trafiquants d’êtres humains ont peu intérêt à divulguer des données exactes.

La crise financière mondiale a stimulé la demande de main-d’oeuvre bon marché, ce qui fait de l’exploitation des individus les plus vulnérables, une partie intégrante des plans de redressement économique de nombreuses entreprises et même de pays. Dans ces circonstances, il y a peu de doute que la prometteuse campagne d’éradication de la faim dans la plus grande partie du monde d’ici à 2015, lancée par les Nations Unies, est déjà réduite à l’état de chimère.

Un des témoignages cités dans le rapport du Département d’Etat est celui de Mohamed Selim Khan, qui « s’est réveillé dans une maison inconnue et ressentait une douleur atroce au ventre. Ne sachant où il était, Khan a demandé à un homme portant un masque chirurgical ce qui s’est passé. ’Nous t’avons pris un rein’, a répondu l’étranger. ’Si tu le dis à quiconque, nous te tuerons’. »

L’expérience de Khan incarne le cauchemar de millions de personnes dans le monde dans leur lutte pour nourrir leurs familles affamées. Leur sort n’est pas un secret. On peut voir cela dans les rues de nombreuses villes d’Europe, d’Asie, d’Amérique centrale et dans le Golfe, où des hommes épuisés, hagards et aux vêtements sales travaillent de longues heures pour de petits salaires, coincés entre les pressantes nécessités de leur famille et les exigences sans pitié « des agences de recrutement ».

Mais le travail bon marché ou forcé n’est pas la seule forme de traite des êtres humains. Selon le Rapport mondial des Nations unies sur la traite des humains, basé sur des données recueillies dans 155 pays, « la forme la plus commune de la traite des êtres humains [79 %] est l’exploitation sexuelle ».

IRIN News, affilié à l’Office des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, a déclaré le 18 juin que « les femmes de l’ex-Union soviétique et de la Chine sont encore et toujours victimes de la traite sur la frontière entre l’Egypte et Israël, et de la prostitution forcée par des groupes criminels organisés ». Israël a été reconnu comme « une des premières destinations pour la traite, à la fois par le Département d’Etat et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime ». Un gang israélien à lui seul, selon le rapport, a réalisé un trafic de plus de 2000 femmes en Israël et à Chypre au cours des six dernières années.

On peut s’interroger sur le sens de conférences internationales et d’efforts au niveau mondial pour s’attaquer à la contrebande par des Gazans de nourriture et de médicaments à travers la frontière égyptienne pour tenter de survivre au siège israélien, alors que presque aucun effort n’a été fourni pour mettre fin à la dure exploitation et à l’abus de milliers de femmes destinées à enrichir l’industrie du sexe en Israël.

Oserais-je dire que si la traite des êtres humains est en soi une question apolitique, reconnaître et combattre ce problème, ou refuser de le combattre, est éminemment politique. Pensez à la crise bancaire qui alimente une récession mondiale et aux sommes astronomiques d’argent qui ont été consacrées à la résoudre : des milliers de milliards de dollars en plans de sauvetage pour en fin de compte récompenser ceux qui ont en premier lieu provoqué la crise... Comparez ces efforts à la pathétique tentative de mettre fin à la honte de la commercialisation de l’homme, de ses organes, de sa sexualité, de son humanité.

Le problème s’est maintenant aggravé. Des fonctionnaires du programme alimentaire des Nations Unies ont déclaré le 19 juin que la faim dans le monde a franchi le seuil sans précédent d’un milliard d’individus touchés, soit une personne sur six. L’augmentation alarmante de 100 millions d’enfants, de femmes et d’hommes affamés dans les estimations de l’année dernière, sont imputées à la récession économique. Alors que les institutions internationales sont efficaces pour identifier ces problèmes, les solutions proposées manquent souvent de sincérité, ou de tout sentiment d’urgence.

« Un monde affamé est un monde dangereux », a déclaré Josette Sheeran du Programme Alimentaire Mondial. « Sans nourriture, les gens n’ont que trois options : ils se révoltent, ils émigrent ou ils meurent. » Ils peuvent également devenir des produits sur des marchés prêts à exploiter ceux dont la survie même est en cause.

Quand Julia, qui vient des Balkans, avait huit ans, elle a été emmenée avec ses soeurs dans un pays voisin où elle a été vendue pour mendier. Elle était battue chaque fois qu’elle n’arrivait pas à revenir avec son quota fixe d’argent. Une fois devenue adolescente, elle a été forcée à se prostituer. Après s’être sauvée, elle a été placée dans un orphelinat du gouvernement d’où elle s’est échappée, retournant à la rue. Selon le rapport du Département d’Etat, « Julia a été arrêtée, accusée de trafic de drogue ».

Une telle injustice peut-elle être plus évidente ?

(JPG)





* Ramzy Baroud est écrivain et rédacteur en chef de « PalestineChronicle.com ». Ses écrits ont été publiés dans de nombreux journaux, magazines et anthologies dans le monde entier.
Son dernier livre est « The Second Palestinian Intifada : A Chronicle of a People’s Struggle » (Pluto Press, London).

Site Internet :

www.ramzybaroud.net



http://www.info-palestine.net/
Traduction de l’anglais : Claude Zurbach


Vendredi 17 Juillet 2009


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