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Taxe sur les dépôts bancaires à Chypre: quelles conséquences ?


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Anna Kaledina
Mercredi 27 Mars 2013

Taxe sur les dépôts bancaires à Chypre: quelles conséquences ?
Depuis samedi, les yeux du monde sont rivés sur Chypre : les autorités du pays ont accepté de taxer les dépôts bancaires des citoyens de presque 10% en échange d'un crédit de 10 milliards d'euros accordé par l'Eurogroupe. Il est prévu de déduire 6,75% des dépôts bancaires inférieurs à 100 000 euros et 9,9% pour les comptes supérieurs à ce montant.
A titre d'indemnisation, on promet aux épargnants d'échanger, à terme, l'argent ainsi déduit contre des actions dans les banques où les économies étaient placées. Un tel échange fait sourire car il n'est pas très pratique d'acheter très cher ce qui est bon marché. Toutefois, l'imposition de cette taxe nécessite l'approbation du parlement et il a été impossible de la recueillir vendredi : il manquait une voix.
De toute évidence, les autorités comptent sur le "oui" des députés car dès samedi, les banques avaient limité la distribution d'argent liquide et les blogs chypriotes débordaient de rumeurs insinuant que l’argent avait déjà été ponctionné sur les comptes. Lundi, le porte-parole de la Banque de Chypre déclarait que les distributeurs automatiques fonctionnaient sans problèmes.
La journée d’hier était fériée à Chypre pour le début du Grand carême pour les orthodoxes. Les banques étaient donc fermées et le parlement avait toute la journée pour approuver cette décision. Tant qu'elle n'est pas adoptée, les banques ne passeront pas à l'action. La presse américaine rapporte même que les organismes de crédit seront également fermés mardi.
Des conditions sans précédent
Les conditions imposées par l'Eurogroupe sont sans précédent. Jamais encore l'Europe n'avait réglé les problèmes d'un Etat au détriment des épargnants. Pourquoi les autorités de l'UE sont allées aussi loin, sachant que cette mesure provoquerait forcément une tension sociale ?
Les problèmes de Chypre étaient prévisibles après la tragédie financière en Grèce : les banques du pays détenaient beaucoup d’obligations aussi bien du gouvernement grec que des banques grecques. De plus, beaucoup de fonds étaient attribués à titre de prêt aux clients grecs, particuliers comme entreprises.
D'après les informations de l’agence Standard & Poor’s (S&P), les banques chypriotes ont investi 30,5 milliards d'euros dans ces actifs. Selon les termes de l'accord signé par l'UE avec le consortium d'investisseurs privés en octobre 2011, ces banques doivent aujourd’hui annuler près de 50% du coût nominal des obligations grecques.
Par rapport à la Grèce, le prix du sauvetage de Chypre n'est pas élevé : 16 à 17 milliards d'euros. L'UE a accepté d'accorder 10 milliards d'euros au pays à condition que ce dernier prélève les 6 à 7 milliards restants sur l’épargne des Chypriotes. Il se pourrait qu'après l'opération pour le sauvetage de la Grèce, les autorités européennes se soient essoufflées et aient décidé de tester sur Chypre un nouveau modèle de sortie de crise financière pour les pays instables.
En effet le dilemme était posé : soit les détenteurs des obligations de Chypre subissaient un nouveau préjudice - or il s'agit de banques mondiales qui ont déjà perdu de l'argent à cause de la Grèce - soit il fallait régler le problème sur le compte des épargnants. D'autant que la majeure partie des épargnes du pays appartiennent aux étrangers. Selon la Banque de Chypre, près de 70 milliards d'euros se trouvent sur les comptes des banques du pays dont 26,8 milliards appartiennent à des non-résidents.
Au passage, l'Eurogroupe a reproché à Chypre son taux d’épargne trop élevé - près de 4 fois le PIB du pays. Un chiffre qui n'est pas étonnant puisque l’île est un paradis fiscal, par lequel passent des milliards de flux optimisés.
Mais les obligations trop élevées du système bancaire, combinées avec un PIB bas, les rendent risquées. Du point de vue de l'inflation également, les autorités européennes ont probablement décidé qu'il était trop dangereux de continuer à colmater les trous en faisant marcher la planche à billets.
Sans cela, la crise a déjà provoqué une hausse de prix qui se maintient à hauteur de 2,5% et l'Europe n'a probablement pas voulu recourir à cette solution pour sauver Chypre.
Panique sur les marchés
Malgré tous ces arguments plutôt convaincants, les conditions de l'Eurogroupe paraissent pour le moins étranges. Il ne s’agit pas tant de l’atteinte aux fondements du monde occidental – l'inviolabilité de la propriété privée - mais du contournement total de la garantie bancaire instaurée pendant la crise. Les conséquences pourraient être diverses et variées.
Premièrement, la taxe mentionnée entraînera forcément un reflux des placements puis un effondrement du système bancaire chypriote au lieu de son sauvetage.
Afin d'éviter cette situation, la Banque de Chypre devra adopter des mesures de restriction supplémentaires en gelant les épargnes pendant une certaine période ou en introduisant une commission pour les retraits d'argent.
C’est d’ailleurs ce qu’avait fait une grande banque russe pendant la crise bancaire de 2004 : pour faire face à la fuite des épargnants, l’établissement avait instauré une commission de 10% pour chaque retrait. Mais si les autorités chypriotes mettaient en place un tel système, cela ne permettrait pas de stabiliser la situation car le reflux pourrait s'étendre sur tous les pays périphériques de la zone euro. Ce qui pourrait, pourquoi pas, aller jusqu'au noyau du système.
Deuxièmement, cette décision à déjà entraîné des bouleversements sur les marchés financiers. Les bourses étaient en baisse lundi à l’ouverture.
Les indices russes ont chuté encore plus fort car les acteurs du marché se sont pris de panique : les transactions financières russes passent principalement par Chypre. Evidemment, les bourses continueront à être secouées tant que la situation de ce pays ne sera pas plus claire. L'euro a également décroché face au dollar.
Il est difficile de comprendre pourquoi le gouvernement chypriote a accepté les conditions de l'Eurogroupe si, au final, la situation pourrait s’aggraver encore plus que s’il annonçait la faillite du pays aujourd'hui.
L'Islande devrait être un cas d’école : personne n'a vraiment voulu l’aider en 2008. Après des demandes d'aide financière restées sans réponse, elle n'a pas eu peur du défaut de paiement et la situation se redresse aujourd'hui.
L'unique explication logique au comportement des autorités chypriotes est la prise de conscience du fait que les étrangers porteraient la plupart du fardeau si cette décision était appliquée - les Russes en premier lieu.
C'est pourquoi, lors des négociations de l'Eurogroupe, l'Allemagne annonçait qu'elle ne sauverait pas les épargnants russes des banques chypriotes.
La Russie aidera l'étranger
Selon les estimations des spécialistes, les pertes des Russes ne s'élèveraient pas à plus d’un milliard d'euros si la taxe était mise en place - et seulement grâce aux grands entrepreneurs qui profitent du régime offshore.
A première vue, on pourrait se réjouir que les "optimisateurs" en prennent enfin pour leur grade et que le programme de lutte contre les profiteurs fiscaux, annoncé par le président, se poursuive. Mais Vladimir Poutine a déclaré qu'il considérait cette mesure comme injuste.
D'après l'ambassade russe à Chypre, près de 40 000 Russes vivent sur l’île et devront, d'une manière ou d'une autre, payer pour les problèmes du système bancaire de l'île. Mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Les courants sous-marins sont bien plus puissants.
En fait, le gel des transactions signerait, pour la Russie, l’effondrement de tout le système de calcul construit depuis des années. Dès l'annonce de la décision de l'Eurogroupe, les représentants de Gazprom se sont lancés au secours de Chypre en proposant un soutien financier au secteur bancaire du pays en échange d’une licence pour l'exploitation du gaz naturel dans la zone économique exclusive de l'île.
Le commerce en Russie est profondément associé aux transactions offshores et Chypre demeure un centre de traitement pour le commerce. La nécessité de reformater les flux monétaires entraînera donc forcément des pertes, que l'on pourrait estimer à environ 1,5 milliard d'euros.
La taxe affectera également les banques russes (VTB, Sberbank, Alfa Bank, etc.) créditant activement les banques chypriotes – qui sont souvent leurs propres succursales. Si les remboursements des crédits étaient gelés, près de 10 milliards d'euros quitteraient le circuit.
Quand les riches vont mal, les pauvres pleurent. Et paient. Les entreprises et les banques transféreront certainement leurs pertes sur les épaules du maillon suivant de la chaîne, sous la forme d’une hausse des commissions pour les services.
Certains supposent que l'argent commencera à revenir en Russie. Ce point de vue n'est pas infondé. Il suffirait de noter qu'en 2012 les particuliers ont significativement réduit leurs transferts d'argent vers Chypre. En 2011, ils avaient transféré plus de 1,5 milliard de dollars contre 0,9 milliard de dollars l’année suivante. Mais la majeure partie des flux partira à destination des "havres" traditionnels comme la Suisse, qui ne fait pas partie de la zone euro et est plus stable dans l'état actuel des choses.
La crise mondiale de 2008, qui ne s'inscrit plus dans toutes les théories économiques et ne s'éteint plus avec des injections monétaires, demande de nouvelles solutions. La condition de l'Eurogroupe est également sans précédent car elle ressemble à une tentative de tester une solution inhabituelle.
Régler les problèmes financiers au détriment des épargnants est une situation inédite pour les pays développés. Alors que la Russie en connaît un rayon en la matière. Il suffit de rappeler la réforme des années 1990 ou la crise de 1998, quand les épargnes avaient dévalué en réduisant les obligations de l'Etat. Cela avait entraîné une crise de confiance envers le système bancaire et freiné le développement.
Toutefois, la décision finale n'a pas encore été prise. Il reste une chance que le parlement chypriote n'approuve pas cette condition de l'Eurogroupe, sur fond de panique des épargnants. Entre temps, une délégation chypriote devait entamer lundi des négociations avec le ministère russe des Finances sur une éventuelle prolongation du crédit existant (2,5 milliards d'euros), ainsi que la possibilité d'obtenir un nouveau prêt. La visite a été reportée à mercredi. Autrement dit, c'est la Russie qui devra sauver Chypre.
L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction Ria Novosti


Mercredi 27 Mars 2013


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