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Sommet de l'OTAN à Bucarest: de sérieux problèmes en perspective


L'élargissement de l'OTAN qui aura lieu lors du prochain sommet de l'Alliance à Bucarest, avec l'adhésion de trois nouveaux Etats (Albanie, Croatie et Macédoine) est un cas dans lequel les Européens se créeront eux-mêmes des problèmes supplémentaires et très difficiles à résoudre.


Alexeï Arbatov
Vendredi 28 Mars 2008

Sommet de l'OTAN à Bucarest: de sérieux problèmes en perspective
Par Alexeï Arbatov, pour RIA Novosti



Et ce, surtout en ce qui concerne l'Albanie. L'OTAN a déjà connu des problèmes avec la Turquie, et maintenant, il va compter dans ses rangs l'Albanie, pays musulman, relativement instable et peu prévisible. Tout sera plus simple avec la Croatie, et encore plus avec la Macédoine.

Or, l'OTAN n'arrivera jamais, à mon avis, à "digérer" l'Albanie. Ce pays adhérera tout d'abord à l'Alliance et peu après il présentera sa demande d'adhésion à l'Union européenne. Autrement dit, le schéma sera le même que pour la Turquie. Or cette dernière pose actuellement problème, car les Européens ne savent que faire: accepter l'adhésion à l'Europe de 80 millions de musulmans aux tendances très fondamentalistes, avec une orientation obscure en matière de politique extérieure, ou bien les abandonner à leur sort, en les poussant encore davantage vers le fondamentalisme. En la personne de l'Albanie, l'Europe recevra une seconde - petite - Turquie, qui nourrit en outre des illusions expansionnistes et des idées au sujet de la péninsule balkanique et du Kosovo, ou encore de la diaspora albanaise dans d'autres pays, notamment en Grèce et en Macédoine, cette même diaspora qui risque de créer des problèmes à ces pays.

Certes, l'Albanie n'agressera aucun pays, qu'elle soit au sein de l'OTAN ou en dehors. Mais elle est à même de créer une situation instable dans les Balkans et en Europe en général, en devenant par exemple un nouveau territoire de transit pour un flot accru de musulmans souhaitant gagner l'UE qui, quant à elle, connaît déjà de nombreux problèmes de ce genre (en Allemagne, France, Grande-Bretagne et d'autres pays encore).

Par ailleurs, en acceptant son adhésion, l'OTAN assume certaines obligations: l'Albanie devra avoir le même poids dans la prise de décisions politiques au sein de l'organisation que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. C'est-à-dire qu'elle pourra blackbouler toute décision de l'Alliance en se fondant sur ses propres considérations. L'Albanie fera partie de chacune des structures militaires de l'OTAN. Autrement dit, si l'Alliance envisage des opérations hors de sa zone de responsabilité, surtout si elles sont liées à des pays musulmans, l'OTAN doit avoir conscience qu'une puissante "cinquième colonne" agira désormais au sein de l'organisation. La partie opposée sera donc au courant de tout ce qui sera décidé par l'Alliance. La Turquie pose déjà problème en la matière, et bientôt un nouveau pays similaire viendra s'y ajouter.

Un autre problème réside dans le fait que les processus d'adhésion à l'OTAN et à l'UE s'effectuent sur des voies parallèles, ce qui est particulièrement évident dans le cas de l'Albanie. La Turquie peut donc poser une question tout à fait naturelle: ce pays a fait partie de l'OTAN dès le début ou presque, il a longtemps été, aux côtés de l'Allemagne, l'un des principaux alliés des Etats-Unis, un pays où sont toujours déployées des armes nucléaires américaines - alors dans ce cas, soit il est un Etat membre comme les autres et doit donc être traité avec impartialité et adhérer à l'UE, soit il s'agit d'une discrimination.

Une telle discrimination fera le jeu des forces turques qui affirment que les perspectives de la Turquie et de l'OTAN divergent: l'Alliance a déclaré la guerre à l'islam radical, alors que ce type d'islam est très influent en Turquie. Ankara ne peut opposer une résistance à cette branche de l'islam qu'en s'appuyant sur les dirigeants de l'armée qui exercent une sérieuse influence sur la politique nationale, ce qui n'est cependant pas tout à fait démocratique d'après les normes de l'OTAN. Tout ceci signifie qu'il existe un dilemme: soit on exige une démocratisation de la Turquie et on repousse les militaires jusqu'à la place qui leur revient dans les Etats démocratiques et laïques (mais là, on risque d'ébranler le régime et de renforcer sa composante islamiste), soit on ferme les yeux sur tout cela.

L'OTAN, répétons-le, se trouve face à de nombreux problèmes. Cette nouvelle phase d'élargissement de l'organisation à des pays balkaniques en rajoute de nouveaux. La Russie se préoccupe peu de tout ceci. Elle n'a aucune raison de s'opposer à l'élargissement de l'OTAN au sud de l'Europe si cela correspond tant au désir de ceux qui adhèrent que de ceux qui admettent. Je n'entreprendrais pas ce genre de démarches si j'étais à leur place, mais puisqu'ils se sont engagés dans cette voie, que Dieu les y aide.

En ce qui concerne l'adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie (qui ne sera pas au menu du sommet de Bucarest), l'OTAN met en avant les relations avec la Russie et non les problèmes que lui poseront ces nouveaux membres. En effet, la Russie a fermement déclaré qu'elle considérerait une telle démarche comme un acte hostile, avec toutes les conséquences qui en découlent. Ceci a fait réfléchir l'OTAN.

Certes, la Russie est passée à coté de bien des chances de rendre l'Alliance davantage liée à la politique russe, et ce, pour des raisons intérieures. Mais quoi qu'il en soit, à quoi bon détériorer les relations avec la Russie à cause de l'Ukraine et de la Géorgie dont on ignore ce qu'elles pourraient bien apporter à l'Alliance? En Ukraine, 70% des habitants s'opposent à cette adhésion, la Géorgie, elle, souhaite y adhérer dans l'unique objectif de récupérer l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, ce qui entraînerait un conflit militaire. C'est pourquoi les considérations liées à la Russie ne sont pas seulement présentes dans la prise de décisions otanienne sur ce sujet, mais y jouent un rôle très important.

Imaginons que le Conseil Russie-OTAN ne soit pas un simple lieu de discussion sur dix-sept thèmes, mais un forum destiné à élaborer une politique conjointe. Imaginons que la Russie, de concert avec l'Alliance de l'Atlantique Nord et éventuellement avec l'OTSC, joue un rôle important dans la stabilité en Afghanistan (or, la Russie est autant intéressée par cela que l'OTAN). L'Alliance réfléchirait alors encore davantage avant de faire quoi que ce soit qui puisse léser les intérêts de la Russie.

L'OTAN ne peut rien faire qui pourrait aller à l'encontre des intérêts du Luxembourg, de l'Islande, de la Lituanie, et bientôt de l'Albanie. Or, la Russie est un pays immense, qui possède des ressources gigantesques et une grande armée, bien que celle-ci soit peu combative, un pays qui possède un énorme arsenal d'armes nucléaires, qui assurait il y a vingt ans aux Etats-Unis et aux autres pays membres de l'OTAN une sécurité que l'Europe n'avait pas connu depuis des milliers d'années...

Certes, la Russie a manqué bien des chances dans ce domaine de sa politique et je ne sous-estime pas la responsabilité russe. Mais c'est néanmoins l'Occident qui assume la responsabilité essentielle de cette situation.

Alexeï Arbatov est membre du conseil scientifique du Centre Carnegie de Moscou.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Vendredi 28 Mars 2008

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