Proche et Moyen-Orient

Qui parle pour les musulmans ? Les Saoudiens, les Turcs ou les Allemands ?


Les heures les plus sombres des États-Unis en temps de paix sont également les heures les plus sombres pour les dirigeants arabes, dont le silence face à l’interdiction des musulmans viendra les hanter


David Hearst
Samedi 4 Février 2017

La réaction au décret de Donald Trump interdisant les réfugiés et les musulmans issus de sept pays a été sans précédent. Des foules ont rapidement convergé vers les aéroports internationaux de New York-JFK et Washington-Dulles samedi dernier. Lorsque la New York Taxi Drivers Association a organisé une heure de protestation contre l’interdiction prononcée par Trump et qu’Uber a tenté d’en profiter en désactivant son système de « surge price », une campagne a été lancée pour supprimer l’application Uber des téléphones.

Des manifestations se sont produites à Atlanta, Baltimore, Boston, Chicago, Dallas, Détroit, San Francisco, New York et Washington. La première ministre britannique Theresa May a à peine eu le temps de défaire ses bagages à son retour de Washington qu’elle a pu constater que sa « relation spéciale » avec Trump était devenue un handicap politique à l’échelle nationale.
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Lundi soir, 26 000 manifestants devaient se rassembler devant le 10 Downing Street. Une pétition demandant l’annulation de la visite d’État de Trump en Grande-Bretagne a déjà recueilli un million de signatures.

De telles scènes sont inédites depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Et beaucoup de choses se sont passées au Moyen-Orient depuis, notamment la guerre de Gaza, l’intervention en Libye, le massacre de manifestants place Rabia el-Adaouïa, au Caire, ou encore la chute d’Alep. Aucun de ces événements majeurs n’a suscité quelque chose de comparable à cette indignation de masse.

L’indignation morale occidentale

Cela n’est pas engendré par la question en elle-même : le feu n’est pas généré par un débat politique sur la meilleure façon de prévenir les attentats de l’État islamique sur le sol occidental. Toute personne ayant une once de connaissances sur l’État islamique vous dirait que l’interdiction prononcée par Trump laisse la porte ouverte aux pays qui fournissent la majeure partie des combattants étrangers du groupe.

La fureur ne provient pas non plus des communautés musulmanes, ni des marges du discours politique. Elle vient de personnalités politiques, d’avocats, d’acteurs, de chanteurs et d’universitaires issus du grand public. Le président de l’université Harvard, Drew Faust, a écrit dans un e-mail que près de la moitié de ses doyens étaient des immigrés originaires d’Inde, de Chine, de Jamaïque, d’Irlande du Nord et d’Iran. L’indignation est profonde et répandue. Il s’agit d’abord et avant tout d’une explosion morale, mais celle-ci touche également la question explosive de l’identité. L’idée de claquer la porte au nez des immigrés, dont certains fuient l’oppression politique et la guerre, ne représente pas ce que des millions de fils et de filles d’immigrés américains et même européens pensent de leur pays. La chanson de Woody Guthrie, This Land is Your Land, est soudain de nouveau en vogue.

Sentant cela, la chancelière allemande Angela Merkel s’est servie de sa première conversation téléphonique avec le nouveau président américain pour le sermonner au sujet de ce que signifie être signataire de la Convention de Genève.

Pour une fois, juste pour une fois, une partie considérable de l’opinion publique occidentale, si souvent accusée d’hypocrisie dans le monde arabe, tient son rang en tant que force qui croit que le comportement de sa nation doit être fondé sur des valeurs.

Le silence assourdissant des Saoudiens

Que disent donc les prétendus dirigeants du monde arabe à Trump à ce stade critique ? Si Merkel a remonté les bretelles de Trump, quel a alors été le degré d’indignation et d’honnêteté du roi saoudien Salmane, un homme qui se présente comme le chef du monde musulman ?

Qu’est-ce que le gardien des deux saintes mosquées avait à dire à Trump au sujet de son interdiction contre les musulmans, ou même au sujet de la distinction que le président américain a établie entre musulmans et chrétiens dans les pays arabes ?

Ce n’est pas comme s’il était difficile pour Salmane d’accéder au président. Nous savons que les deux hommes ont discuté pendant plus d’une heure. Ils ont parlé de l’Iran, des zones de sécurité en Syrie, de la coordination en matière de sécurité.

Reuters a toutefois rapporté qu’une source saoudienne haut placée « n’avait rien à dire » quant à savoir si les deux dirigeants avaient discuté du décret de Trump visant à imposer une suspension de quatre mois de l’entrée de réfugiés aux États-Unis et à interdire temporairement les voyageurs en provenance de Syrie et de six autres pays musulmans.

En d’autres termes, Salmane n’a rien dit. Peut-être a-t-il tenu sa langue de peur de ce que ce fou à la Maison Blanche ferait ensuite. C’est certainement ce qui l’a motivé à arrêter le meilleur analyste étranger d’Arabie saoudite, le journaliste Jamal Khashoggi. (Un sort similaire a été réservé à l’universitaire et conseiller émirati Abdulkhaleq Abdulla). Ou alors Salmane avait-il si désespérément besoin de la protection américaine qu’il aurait fait n’importe quoi pour être dans les petits papiers de Trump ?

Mais le silence assourdissant de Salmane n’est pas un trou de mémoire. Le président palestinien Mahmoud Abbas a également été sommé de ne pas soulever le sujet gênant de la proposition émise par Trump de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem, que ce soit au sein de la Ligue arabe ou de l’Organisation de la coopération islamique (OCI).

Selon Arabi 21, Abbas a obtenu l’assurance que l’ambassade des États-Unis serait seulement déplacée à Jérusalem-Ouest. Comme si, dans ce cas, ce n’était pas grave. On ne sait pas exactement qui a dit cela à Abbas, mais le message de ses frères arabes est clair. S’il part à l’aventure, ils ne le couvriront pas.

La politique peu clairvoyante d’Erdoğan

Si les dirigeants du monde arabe se rangent rapidement derrière Trump, il en est de même, hélas, pour Recep Tayyip Erdoğan, le nouvel homme fort de la Turquie, un président qui sera bientôt doté de pouvoirs renforcés. Le président turc a félicité Trump pour avoir remis un journaliste de CNN « à sa place », après que le président américain a refusé une question de Jim Acosta suite à la publication par CNN d’un rapport sur les efforts russes visant à mettre à mal le nouveau titulaire du Bureau ovale.

Erdoğan a un contentieux de longue date avec les médias internationaux. Il les a accusés d’avoir publié de fausses informations sur les manifestations du parc Gezi de 2013. Pourtant, ses souvenirs de CNN ne devraient pas remonter aussi loin. C’est une filiale de CNN, CNN Turk, qui a diffusé l’appel lancé par Erdoğan aux Turcs pour qu’ils résistent à la tentative de coup d’État de juillet dernier. Cela lui a probablement sauvé la vie. Erdoğan semble déjà l’avoir oublié.

Cette politique est incroyablement peu clairvoyante. Le gouvernement le plus à droite de l’histoire israélienne se servira de Trump comme d’une occasion en or pour poursuivre son programme, qui consiste à continuer de faire progresser son énorme présence en Cisjordanie et à perpétuer sa campagne contre les citoyens non juifs d’Israël et les habitants non juifs de Jérusalem. Il le fera tout en sachant qu’en plus de ne rencontrer aucune résistance de la part de Washington, il bénéficiera même de son encouragement actif.

La réaction à Trump représente une opportunité inégalée pour le monde arabe. Le nouveau président a suscité une vive réaction en faveur des réfugiés et des voyageurs en provenance des pays musulmans, qui se voient refuser l’accès aux universités, aux organismes de bienfaisance, aux fondations et aux think tanks dont dépendent les élites arabes elles-mêmes.

La généralisation du débat sur l’islamophobie

Trump a placé l’islamophobie au centre du débat politique dominant. Soudain, les pancartes affichent : « Nous sommes tous des musulmans. » Trump contamine ses partisans les plus fervents tels que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et marginalise les juifs libéraux dans le même temps. Il a même réveillé les douloureux souvenirs de juifs arrivant en Amérique pour fuir les pogroms qui sévissaient en Russie et en Europe de l’Est. Il fait quelque chose qu’aucun conflit au Moyen-Orient n’est encore parvenu à faire : remuer les consciences occidentales.

En ce moment même, les dirigeants arabes tournent les talons, rongés par leurs calculs visant à préserver leurs propres régimes corrompus. Les pays musulmans devraient être en première ligne de la défense de la Palestine. Au lieu de cela, ils envoient le message indiquant que cela ne les dérange pas. Avec Trump, ils se trouvent face à un homme qui, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis d’après-guerre, abandonne le titre de chef du monde libre. À la place, Trump se considère comme le chef du « monde civilisé », un concept qui exclut spécifiquement les musulmans.

Les heures les plus sombres des États-Unis en temps de paix sont également les heures les plus sombres pour les dirigeants arabes. Comme Trump, ils comprendront bientôt qu’ils ont besoin de la crédibilité qu’ils gaspillent aujourd’hui en ne défendant pas ce qui est juste, contrairement aux centaines de milliers d’individus ordinaires qui luttent en leur nom dans les rues de Londres, de Washington et de New York.

Honte à eux. Ils méritent largement le sort qui les attend, quand les peuples du monde arabe auront finalement l’occasion de se débarrasser de leurs dictateurs.



- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : manifestation à Seattle contre l’interdiction de voyage prononcée par le président Donald Trump, le 29 janvier 2017.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.


Samedi 4 Février 2017


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