Proche et Moyen-Orient

Pourquoi les fuites de documents vont plonger l’État islamique dans la crise


Plus l’État islamique tentera de se positionner en tant qu’État, plus il y aura de documents administratifs, et plus la probabilité de voir les plans du groupe être compromis sera donc élevée


Sharif Nashashibi
Dimanche 20 Mars 2016

Le reportage diffusé la semaine dernière par Sky News, qui a mis la main sur plusieurs dizaines de milliers de documents contenant le nom, l’adresse, le numéro de téléphone et les coordonnées de la famille de personnes qui ont rejoint l’État islamique, ne peut pas porter un coup fatal au groupe, mais son importance ne peut être minimisée.

Sky News en a informé les autorités britanniques et les résultats sont actuellement examinés par des gouvernements, des agences de renseignement et des médias. La police criminelle fédérale allemande affirme également détenir les dossiers et estime qu’ils sont authentiques. Ces derniers contiennent des informations sur des ressortissants de 51 pays, dont certains sont des militants auparavant inconnus et localisés en Europe, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Cela pourrait servir à dissuader des militants de planifier de se rendre dans les territoires contrôlés par l’État islamique et de faire ce voyage, étant donné le risque accru de capture sur le trajet. Dans la mesure où les documents sont des formulaires que les recrues doivent remplir pour être acceptées dans l’organisation, cela pourrait dissuader les membres potentiels de s’inscrire s’ils constatent maintenant que les informations qu’ils fournissent peuvent être compromises.

Ceux qui se trouvent à l’extérieur des territoires contrôlés par l’État islamique et qui ont déjà rempli ce formulaire peuvent décider de se tourner vers les autorités compétentes dans l’espoir d’obtenir leur clémence, en particulier s’ils fournissent des informations utiles, ou de ne pas donner suite à leur engagement de peur de se faire prendre.

Les attentats planifiés pourraient être abandonnés, soit par les planificateurs, soit par ceux qui doivent les perpétrer, s’ils soupçonnent un risque d’échec au vu des informations révélées dans les documents qui ont fuité. Ceux qui se lancent seraient plus susceptibles de voir leurs plans être contrariés par les forces de sécurité à la lumière des nouvelles informations dont elles disposent désormais.

Le fait que les fuites proviennent d’un ancien membre déçu de l’État islamique porte un coup psychologique important au groupe, car cela contribuera en interne à augmenter les soupçons de taupes et de dissidence. Ces soupçons, source de paranoïa et de méfiance, pourraient donner lieu à des purges internes et perturber la capacité de l’État islamique à planifier des attentats qui nécessitent une planification et une coordination considérables.

Avant les fuites, on avait de nombreuses fois fait état d’un sentiment de désillusion parmi les membres de l’État islamique. Certains ont déserté et d’autres ont tenté de le faire avant d’être exécutés par l’État islamique, parfois en masse. Malgré les conséquences sanglantes, les tentatives de désertion et les désertions réussies continuent, témoignant de la force du sentiment de désillusion de ceux qui prennent ce risque.

Il ne s’agit pas des premières fuites de ce genre, et il est peu probable que ce soient les dernières. Les États sont par nature plus centralisés et plus bureaucratiques que les groupes militants ; ainsi, plus l’État islamique tentera de se positionner en tant qu’État, plus il y aura de papiers, de documents et d’archives, et plus la probabilité de voir les plans du groupe être compromis sera donc élevée.

Ces fuites surviennent à un mauvais moment pour l’État islamique, confronté à des agressions de la part de divers camps et sur de nombreux fronts, en particulier en Syrie et en Irak. En décembre, le cabinet de recherche en matière de défense IHS a indiqué que le groupe avait perdu 14 % du territoire qu’il contrôlait dans ces pays en janvier 2015. En janvier dernier, un porte-parole de la coalition dirigée par les États-Unis a annoncé que l’État islamique avait perdu 40 % de son territoire en Irak et 20 % de son territoire en Syrie.

Malgré sa fragilité, l’actuelle « cessation des hostilités » en Syrie constitue une pression supplémentaire sur le groupe, étant donné que son exclusion de la trêve permet à diverses forces de se concentrer davantage sur la lutte contre ce groupe plutôt qu’entre elles ou contre d’autres camps. On a rapporté ce lundi que le « ministre de la guerre » de l’État islamique Omar al-Shishani est cliniquement mort depuis plusieurs jours suite à une frappe aérienne américaine dans le nord de la Syrie.

Si l’on peut débattre de l’ampleur des récentes pertes militaires et financières de l’État islamique, il ne fait aucun doute que le groupe est actuellement sur la défensive, au moins en Syrie et en Irak. Ces dernières fuites représentent un nouveau casse-tête pour l’organisation avec des répercussions opérationnelles et psychologiques potentiellement considérables.

L’étendue de ces répercussions et la façon dont le groupe y réagira ne seront pas dévoilées par le groupe pour des raisons évidentes. Même ses adversaires en possession des dossiers devraient cacher leur jeu pour garantir un effet maximal et pour laisser l’État islamique dans le doute. C’est dans ce contexte général des difficultés auxquelles le groupe est confronté que les dégâts que les fuites pourraient causer doivent être observés.


- Sharif Nashashibi est un journaliste et analyste primé spécialiste des affaires arabes. Il collabore régulièrement avec d’al-Arabiya News, al-Jazeera English, The National et The Middle East Magazine. En 2008, il a reçu une distinction de la part du Conseil international des médias « pour avoir réalisé et contribué à des reportages systématiquement objectifs » sur le Moyen-Orient.


Dimanche 20 Mars 2016


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