Analyse et décryptage

POUR UNE BATAILLE DE LA MATIÈRE GRISE : L’université algérienne du XXIe siècle


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«Entre toutes les nécessités du temps, entre tous les problèmes, j’en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j’ai d’âme, de coeur, de puissance physique et morale, c’est le problème de l’éducation du peuple.»

Jules Ferry


Professeur Chems Eddine Chitour
Jeudi 10 Mars 2011

POUR UNE BATAILLE DE LA MATIÈRE GRISE : L’université  algérienne du XXIe siècle
L’Université algérienne est en crise! C’est un fait! Mais est-ce une
spécificité algérienne? A l’évidence non! Plusieurs pays connaissent des
remises en cause, certaines même fondamentales. Ainsi et à titre d’exemple,
François Vatin, professeur de sociologie, co-auteur de «Refonder
l’université» écrivait en mai 2009, dans Le Monde: «Il est désormais
évident que l’Université française n’est plus seulement en crise. Elle
est, pour nombre de ses composantes, à peu près à l’agonie.» «Le système
actuel est hypocrite, il se traduit par une sélection impitoyable dans le cours
du cursus, qui conduit les bacheliers non préparés aux études universitaires
à sortir sans diplôme ou à mettre de fait quatre ans, voire plus, pour
obtenir une licence. Bien évidemment, si le niveau des bacheliers était
meilleur, la situation serait meilleure pour toutes les formations
supérieures.»(1)

A tous ceux qui ont la mémoire courte, qu´on se le dise! Le système
éducatif colonial en Algérie se résumait à 1500 écoles primaires et 6
lycées, principalement pour les enfants européens. L´enseignement étant
distillé à dose homéopathique pour les indigènes. Les aspects de la
colonisation dans ce qu’elle avait de «positive» se résument à moins de
500 diplômés en 132 ans! Mais passons! Ce qui nous intéresse, c´est ce que
nous avons fait depuis cinquante ans. Pour l’histoire, en 1962, le besoin
irrépressible de savoir a fait que l’école et l’université ont été
submergées par les Algériens et les Algériennes avides de rattraper le temps
perdu.  

Certes, la massification était nécessaire. Depuis l’Indépendance, les
différents pouvoirs ont consacré des sommes importantes. Nous avons, en gros,
le même nombre d´étudiants que la moyenne mondiale. Cependant et avec tout le
respect que je dois à mes pairs, force est de constater que les résultats sont
très en deçà de la norme. Le niveau requis n´est pas encore atteint. Les
causes sont multiples, chacun de nous est responsable Dans le futur, être
enseignant, ce n´est pas seulement transmettre des savoirs et des compétences,
mais aussi prendre en compte chaque enfant dans toute la dimension de sa
personne. Cela signifie, que l´on doit former «des spécialistes de
l´hétérogénéité». Pour le cas de l´enseignement supérieur, objet de
cette réflexion, il est indéniable que des efforts ont été faits, il faut
les saluer.  

Il faut savoir que le développement technologique repose principalement sur
la formation d’ingénieurs. A ce titre, un pays comme la France dispose de
plus de 600.000 ingénieurs, soit 1% de sa population! C’est globalement le
ratio dans les pays technologiquement avancés. En Chine, il y a plus de 15
millions d’ingénieurs en activité. Comment est perçu le savoir ailleurs et,
notamment en Europe? C’est bien une bataille qui s’est engagée. Après dix
ou quinze ans d’internationalisation soutenue de l’enseignement supérieur,
la planète de la connaissance bascule bel et bien dans un système global,
multipolaire, où tout circule: les étudiants, les profs, les idées... Pour
compter, les universités et les écoles cherchent à attirer les meilleurs de
leurs pairs. Tout cela se joue dans un théâtre d’opérations mouvant, en
expansion rapide. Le nombre d’étudiants explose partout dans le monde,
souligne la Conférence des grandes écoles (CGE). Il était de 100 millions en
2000. On en attend le double pour 2015: surtout, les étudiants sont de plus en
plus mobiles, notamment en Asie et au Moyen-Orient. L’enjeu de la guerre des
talents est de «rester dans le top 5 européen» et de conserver le «respect»
de ceux qui, en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie, partagent les fauteuils
d’orchestre. «Avec de bons professeurs, vous contribuez à la fabrication du
savoir. Or, il existe deux types de pays: ceux qui créent le savoir et ceux qui
le reproduisent.» La bataille de la connaissance représente un enjeu
stratégique national. Singapour l’a bien compris, qui fait de gros efforts
pour devenir un laboratoire d’intelligence (´´Home for talent´´) en
attirant écoles, chercheurs, et entreprises du monde entier.»(2)

Qu’est-ce qu’un ingénieur?  

En guise de plaidoyer pour son maintien en Algérie, nous donnons quelques
caractéristiques de ce que doit être l’ingénieur. L’ingénieur apparaît,
dès le XIXe siècle, avec la première révolution industrielle en Europe.
L’ingénieur est celui-là même à qui revient la tâche de résoudre des
problèmes de nature technologique, concrets et souvent complexes, liés à la
conception, à la réalisation et à la mise en oeuvre de produits, de systèmes
ou de services. Aujourd’hui, derrière ce vocable, il existe une grande
diversité de métiers: ingénieurs recherche et développement, ingénieur
études, ingénieur d’essais, ingénieur matériaux, ingénieur conception,
ingénieur méthodes, ingénieur structure. Son rôle consiste à concevoir,
coordonner et mettre en oeuvre des solutions techniques sous des contraintes de
temps, de ressources et de respect des réglementations. Un ingénieur doit
être capable de prendre des risques, contrôler, diriger, inventer, innover,
prévoir, décider, agir et créer de l’activité. Somme toute, par-delà les
aptitudes scientifiques nécessaires, il possède aussi des compétences
technologiques, financières, commerciales/achat, logistiques, managériales,
juridiques et sociales.  

Rigueur, organisation, précision du raisonnement, méthode sont également
des qualités attendues par les recruteurs, autant que les connaissances. Il
doit montrer un intérêt très marqué pour la gestion et pour les langues, car
participer à des projets d’envergure mondiale implique souvent d’exercer
des équipes venues d’horizons et de cultures différents. L’ingénieur
exerce une profession polyvalente qui permet de s’adapter à de nombreux
secteurs d’activité... Pour Alain Storck, directeur de l’INSA Lyon:
«L’ingénieur est confronté à de nouveaux enjeux. Il doit faire face aux
défis de la complexité et de l’incertitude, du temps, avec
l’accélération des rythmes et de la vitesse d’obsolescence des
technologies, et enfin de l’espace avec l’internationalisation et la
globalisation des échanges. Les ´´digital natives´´ devront innover dans
les domaines de la santé, des transports, de l’énergie, de l’eau, de
l’alimentation, de l’environnement... Respectueux des valeurs d’éthique,
l’ingénieur doit développer son sens de la créativité au service de
l’innovation, d’où l’importance accordée à la recherche et aux
approches transversales, pluridisciplinaires et interculturelles favorisant la
confrontation à d’autres cultures et à d’autres schémas de pensée.
L’ingénieur doit aussi posséder des compétences citoyennes et humanistes et
des compétences en management et en gestion.» (3)  

Outre des compétences scientifiques et techniques nécessitant une
actualisation permanente des connaissances, l’ingénieur-manager doit être en
mesure d’organiser, de gérer et d’animer des équipes. Il peut, in fine, se
métamorphoser parfois en chef d’entreprise. Il peut ainsi évoluer du poste
de quasi - «technicien supérieur» vers celui de directeur général,
L’instauration du LMD (licence-master-doctorat), pour harmoniser au niveau
européen tous les diplômes, n’a pas bouleversé l’organisation des écoles
d’ingénieurs. Le diplôme validé (bac+5) correspond, en effet, au niveau
Master de la nouvelle architecture universitaire et s’apparente donc à un
nouveau tremplin vers une poursuite d’études supérieures (doctorat).  

Cette formation du tout-académique est nuancée dans d’autres pays. Dans
les pays anglo-saxons, les facultés intellectuelles sont importantes, mais ne
sont pas tout. La personnalité, la coopération, les centres d’intérêt et
les expériences personnelles qui contribuent à former le caractère sont tout
aussi importants. Alors que les étudiants français les plus brillants sont
coupés du monde, beaucoup de leurs contemporains britanniques ou américains
partent découvrir le monde en prenant une année sabbatique à l’étranger,
entre le lycée et l’université. Cela leur permet de gagner en maturité dans
d’autres domaines que la connaissance purement intellectuelle et de pren-dre
du bon temps.


Qu’est-ce qu’une Grande Ecole?  

«A travers le monde, de nombreux pays ont envisagé de combiner une culture
scolaire moins rébarbative que celle qui existe en France avec une rigueur
intellectuelle plus importante qu’aux Etats-Unis. L’idée de trouver le
juste équilibre entre l’excellence académique et le développement personnel
des élèves, est devenu le Saint-Graal de la pédagogie mondiale. L’une des
questions les plus importantes est de savoir si les écoles ne devraient pas
accorder moins d’importance aux performances académiques et laisser plus de
place à d’autres éléments comme l’épanouissement individuel, le
développement de la créativité ou le renforcement de la confiance en soi.
[...] »

« l’une des grandes découvertes de la psychologie moderne est que le
bonheur est un ingrédient clé d’un apprentissage réussi. Si vous appréciez
ce que vous apprenez, cela vous stimule, et déclenche un cercle vertueux. [...]
Les Grandes Ecoles se distinguent, on le sait, par un processus d’admission
très sélectif, des programmes de qualité, des liens étroits et de longue
date avec l’industrie, une capacité à s’adapter et à collaborer, des
établissements de petite
taille: 300-1000 étudiants, regroupés avec d’autres. Enfin, il est permis
une autonomie de chaque Grande Ecole dans le développement et l’adaptation de
son propre programme.» (4)  

Comment se présente la situation en Algérie? Au vu des défis du pays, il
nous semble important de réhabiliter la formation d’ingénieurs dans des
universités ou écoles. Former un ingénieur ne fait pas appel aux mêmes
compétences, rythme de travail et finalité qu’un master. Il faut rendre
justice à l’Ecole Pationale Polytechnique d’avoir été la matrice de la
technologie. L’Ecole nationale polytechnique a produit plus de 10.000
ingénieurs dans 10 spécialités de l’ingénieur, 1000 thèses de doctorat et
de magister, formé 200 ingénieurs par an pétillants. et dispose de 12
laboratoires de recherche autant qu’une grande université.  

Par la suite, l’Ecole a essaimé à travers le pays dans pratiquement toutes
les universités du pays; beaucoup d’enseignants, voire de responsables sont
issus de l’Ecole,. Est-ce à dire que l’Ecole a rempli sa mission historique
et qu’elle ne peut plus servir? Ce qui expliquerait sa marginalisation
progressive (suppression du tronc commun, interdiction de former en magister et
doctorat). Il serait plus productif pour notre système éducatif de lui confier
d’autres missions comme la validation de nouveaux métiers avant qu’ils ne
soient généralisés à d’autres institutions de formation. Comment former
des créateurs de richesses si le pouvoir ne suit pas par une politique
rationnelle d’encouragement de la création d’emplois dans les secteurs qui
sont à notre portée?  

Moins de cent exportateurs pour plus de 20.000 importateurs, voilà à quoi se
résume actuellement notre savoir-faire! Cela veut dire que l’Algérie vit
sous perfusion pétrolière. Elle finance l’emploi des travailleurs turcs,
français, chinois et autres. Pendant ce temps, l’Algérien ne travaille pas.
Le moment est venu de nous rassembler, de faire émerger le génie créateur qui
est en chacun de nous. N’aurait-il pas été plus sage de créer
parallèlement ces classes préparatoires d’autant que ce sont les enseignants
de l’Ecole qui ont préparé ces programmes qui sont en gros ceux de
l’Ecole? Le sort déplorable des élèves des classes préparatoires est pour
nous tous une leçon, au lieu de désigner des boucs émissaires, le mieux est
de tenter de sauver leur formation en tentant de rattraper avec l’aide des
compétences disponibles ce qui peut encore être rattrapé.  

Nous devons donner naissance avant tout, par notre génie propre, à
d’autres écoles polytechniques en profitant de ce qui existe, en ne
substituant pas à ce qui fonctionne et de ce côté, le témoignage est
unanime: l’Ecole a fait ses preuves, en améliorant constamment. Les
possibilités de développement sont immenses si l´Etat décide d´aller vers
l´autonomie dans tous les domaines. Encore une fois, et au risque de me
répéter, le développement ce n´est pas les portables pour 2 milliards de
dollars sans aucun profit. Le développement ce n´est pas les 200.000 voitures
et autres 4x4 pollueurs importés pour 2,5 milliards de dollars sans création
de richesse sinon des showrooms où on fait baver d´envie l´Algérien prêt à
s´endetter à fond pour acquérir un engin conçu et réalisé ailleurs,
participant de ce fait à réduire le chômage en France, au Japon et en Chine.


Si tout est importé et que l´Algérie se «bazarise» encore une fois: «A
quoi sert l´université?» si on n´est pas capable de réduire la facture
alimentaire qui est de plus de 4 milliards de dollars en développant le
Grand-Sud et qui pourrait être le futur grenier de l´Algérie et sa réelle
profondeur stratégique, notamment dans le domaine des énergies renouvelables
(solaire, éolien, géothermie). Si on met un vrai plan en marche pour la
stratégie énergétique, il nous faut 100.000 ingénieurs et techniciens pour
les vingt prochaines années! Le pays doit compter sur ses élites qui pourront
concrétiser cette utopie, seule capable de réveiller le pays. Les pouvoirs
publics ne perçoivent pas suffisamment les dangers d´un pays sans élite
autochtone. Pour cela, il n´ y a pas de miracles, il faut remettre tout à plat
et aller vers une refondation de notre système éducatif dans son ensemble.
Cette révision est rendue nécessaire par la marche du monde et les profondes
mutations de ce XXIe siècle. L´avenir du pays est dans son élite, il n´est
pas dans son pétrole ou son gaz qui ne peuvent servir et ne doivent servir que
de moyens pour asseoir une création de richesse qui sera de plus en plus celle
de l´intelligence.  

Pour cela nous devons recruter et garder les meilleurs à l´université, mais
pour cela un principe, il ne devra plus y avoir d´unanimisme ou de
tranquillité due à la titularisation, synonyme de rente de situation ad vitam
aeternam. Une université performante doit avoir des enseignants performants qui
n´ont pas peur de rendre compte. Le djihad contre l´ignorance est un djihad
toujours recommencé, c´est, d´une certaine façon, le «grand djihad» sans
médaille, sans m´as-tu-vu, sans attestation communale, sans bousculade pour
des postes honorifiques qui ne sont pas le fruit d´une quelconque compétence,
mais, assurément, d´une allégeance suspecte.  

Nous devrons graduellement aller vers de nouvelles légitimités pour
récompenser ceux qui, véritablement, serviront l’Algérie en dehors de toute
chapelle. Il est utopique et dangereux de penser que l´Algérie continuera
d´une façon paresseuse à engranger des devises pendant encore longtemps. Le
monde change vite et se complexifie... A nous de nous préparer pour être
prêts. Seules une formation supérieure de qualité et une recherche nous
permettront d´avoir une chance d´exister dans le nouveau monde qui se dessine.


1. François Vatin: «Tout est fait pour dissuader les bons étudiants.» Le
Monde.fr 23.11.2010

2. La bataille de la matière grise est engagée. Le Monde de l’éducation
08.03.2011

3. Quelles seront les compétences de l’ingénieur de demain? Studyrama.
26/11/2010

4. http://www.eclyon.fr/20818689/0/fiche___
pagelibre/&RH=EC&RF=EcGrandeEcole’Institut Télécom et les Grandes écoles

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique enp-edu.dz


Jeudi 10 Mars 2011


Commentaires

1.Posté par kenan le 11/03/2011 12:59 | Alerter
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la cause n'est pas les universites elles-memes.

1 la france a maintenu l'algerie dans l'ignorance la plus totale. le retard est tellement important que i lest difficile
de le rattraper sur 20-30 ans. ce qui a fait de l'algerie un pays assisté sur le plan technologique.
je pense que il est imposible pour un pays en developpement d'atteindre le top technologique.
tout est déjà conçu, fabriqué par les autres . c'est trop tard.



2 la pouvoir algerien n'a pas fait bcp pour l'education. les dirigeants se sont plutot préoccupés de conforter leur pouvoir. ils ont préféré acheter tout à l'etranger grace à l'argent du petrole et gaz qui tombe du ciel.

2.Posté par Saber le 11/03/2011 13:03 | Alerter
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C'est sans compter avec les forces vives de la diaspora algérienne. Un paramètre loin d'être d'une quantité négligeable.

3.Posté par BD le 11/03/2011 13:22 | Alerter
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le probleme chez les arabo musulmans ,c'est dès qu'ils sont formés à l'exterieur ou à l'intérieur ,les meilleurs partent ou restent en occident pour apporter leur competences afin de gagner plus d'argent !! ils n'ont pas cette fierté islamique pour voir le monde islamique devenir une puissance quitte à ne pas gagner assez d'argent ,c'est ça le drame

4.Posté par mouahid le 11/03/2011 14:06 | Alerter
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Tous les Pays Arabo berbères, musulmans, du Maghreb au pays du golfe, limitent le Savoir pour limiter le pouvoir, Alors que c'est le contraire du message de L'Islam.



5.Posté par kenan le 11/03/2011 16:51 | Alerter
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le chomage chez les universitaires est tres éleveé ( + de 30%) au maroc, tunisie, algerie..
la cause est simple. pas de travail correspondant à leur niveau., pas assez d'industrien pas assez de pme
dans le doamine technologique.

tous les chantiers sont donnés aux sociétes etrangeres.

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