Proche et Moyen-Orient

POUR UN « NOUVEAU » MOYEN-ORIENT…


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Richard Labévière
Mercredi 4 Mars 2015

POUR UN « NOUVEAU » MOYEN-ORIENT…
Gaston Bachelard acquiescerait certainement à ce constat qui encombre l’actualité internationale depuis plus d’un siècle : les obstacles épistémologiques se sont multipliés sur le chemin d’une compréhension simple et d’une stabilisation politique de l’Orient compliqué, de plus en plus compliqué…
Il y eut d’abord les malentendus historiques qui se sont multipliés dès le déclenchement de la Grande révolte arabe (1916-1918). L’empire britannique promet au chérif Hussein de la Mecque la formation d’un grand royaume arabe avec Bagdad pour capitale alors que, dans le même temps, il signe avec Paris des accords secrets organisant le démantèlement et le partage de l’empire ottoman. Signés le 16 mai 1916, avec l’aval de la Russie et de l’Italie, les accords Sykes-Picot établissent deux zones : l’une française comprenant la Syrie, le Kurdistan irakien – « arpents de sables » abandonnés ultérieurement aux Britanniques et le Liban actuels, l’autre britannique englobant les deux royaumes arabes d’Irak et de Jordanie créés pour la dynastie hachémite chassée de la Mecque par les Wahhabites de la famille Saoud et de Bagdad. Un an plus tard, le 2 novembre 1917, la Perfide Albion en rajoute en promettant, dans une lettre adressée à Lord Lionel Walter Rothschild par Arthur James Balfour (ministre des Affaires étrangères), l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. Cette déclaration est considérée comme l’une des premières étapes de la création de l’Etat d’Israël. S’ensuivent la série des guerres israélo-arabes et leurs effets destructeurs durables pour l’ensemble des Proche, Moyen et Grand-Moyen-Orient. La mal nommée « communauté internationale » gère aujourd’hui encore les séquelles de l’effondrement de la Sublime Porte.
Le fondement et le fil conducteur des interventions militaires occidentales qui se sont multipliées depuis la fin du dernier Califat, aboli par Mustafa Kemal en 1924, prennent appui sur le Pacte du Quincy, scellé le 14 février 1945 sur le croiseur USS Quincy entre le roi Ibn Séoud – fondateur du royaume d’Arabie saoudite -, et le président américain Franklin Roosevelt. Sur le chemin du retour de la conférence de Yalta, ce dernier veut s’assurer de la maîtrise des plus grandes réserves d’hydrocarbures du monde contre la protection de la dynastie wahhabite et de ses intérêts. Signé pour une durée de 60 ans, ce premier accord « pétrole contre sécurité » sera reconduit pour une même période par le président George W. Bush en 2005 sans beaucoup intéresser la grande presse internationale et nos prétendus experts en islamologie pourtant toujours prompts à l’invention des récits les plus hallucinants, relayés sans coup férir par des journaux télévisés de plus en plus affligeants.
Avec l’avènement du « village global » et de ses nouvelles technologies, la gestion de la représentation idéologique de l’Orient compliqué par ces chiens de garde omniprésents, constitue l’un des obstacles épistémologiques majeurs. Il y eut ceux qui annoncèrent la fin de l’Histoire, puis la fin de l’Islam politique… Un comble ! Durant l’été 2011, les mêmes et d’autres osaient écrire que les « jihadistes étaient littéralement paniqués par le tsunami démocratique en train de submerger le monde arabe »… D’anciens trotskystes toujours actifs – un historien du Maghreb et un responsable de blog numérique à la mode publiaient même un curieux ouvrage sur un « 1789 arabe », allégorie d’une « révolution permanente », pas moins ! Les « révolutions » en cours étaient interprétées comme annonciatrices d’un nouvel ordre mondial… alors que d’autres Bouvard et Pécuchet saluaient l’émergence géopolitique du petit Qatar comme le symptôme d’un monde multipolaire, allons y gaiement ! Nouvel ordre international et monde multipolaire… A tout le moins, il eut fallu se souvenir qu’on nous avait déjà fait le coup après la chute du mur de Berlin. Suivirent les fiascos somaliens, rwandais, la série des guerres balkaniques et leurs replâtrages éphémères, l’interminable et peu convaincante aventure afghane… La chouette de Minerve s’envole toujours au crépuscule… mais nos savants du moment sont plus attentifs à leurs tweets immédiats qu’aux clairs-obscurs de la grande journée de l’Esprit !
Un autre fil rouge traverse ces mêmes péripéties : celui des oracles d’une idéologie dominante et irradiante, celle du Pacte du Quincy et des intérêts consubstantiels de l’Etat israélien. Rivalisant de pauses photogéniques, de livres insipides et de risibles portages de sacs de riz, un « philosophe » sans philosophie et un « ministre » très étranger aux affaires étrangères abreuvaient et continuent d’abreuver les mangeoires médiatiques de sophismes exponentiels, autant d’empêchements aux tentatives d’une raison « claire et distincte » pour appréhender les Proche, Moyen et Grand-Moyen-Orient.
Dans cette confusion fabriquée, il ne suffit pas de mépriser les sophistes. A défaut de la formation d’un esprit plus scientifique, il convient tout au moins de favoriser la bonne expertise pour qu’elle chasse la mauvaise. Gaston Bachelard encore : « la science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion, de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en la maintenant, comme une sorte de morale provisoire, comme une connaissance vulgaire provisoire. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit »1 .
Dans la filiation de l’Ecole des Annales, Georges Duby et Jacques Le Goff ont renouvelé l’histoire médiévale pour un « Nouveau Moyen-âge ». Leurs avancées scientifiques ont permis d’ouvrir de nouveaux champs d’études et de compréhension. Dans cette perspective et depuis les travaux fondateurs de l’historien Jacques Benoist-Méchin, la filiation des défricheurs d’un « Nouveau Moyen-Orient » n’est pas pauvre, tant s’en faut, mais ses animateurs français notamment et leurs écrits sont trop souvent abandonnés à la critique rongeuse des souris. Songeons seulement à Jacques Berque, Maxime Rodinson, Rémy Leveau, Rachid Khalidi et, plus récemment, Alain Joxe2 et Alain Chouet3 . Même si l’édition, la recherche et la presse actuelles font grand cas des spécialistes en Mille et Une nuits, rares sont aujourd’hui les laboureurs de ce nouvel esprit scientifique à même de nous aider à comprendre ce qui se passe réellement dans les Proche, Moyen et Grand-Moyen-Orient.
L’ouvrage que les éditions Ellipses publient aujourd’hui4 mérite amplement de figurer au premier plan des Annales d’un nouveau Moyen-Orient. S’il a déjà écrit le livre de référence en français sur le Soudan, son auteur n’est pas très connu du grand public. L’ambassadeur Michel Raimbaud a été major du concours pour le recrutement de secrétaires des Affaires étrangères (Orient) le 15 novembre 1975. Arabisant confirmé, en poste à Djeddah, à la Direction des affaires africaines et malgaches, puis au Caire et à Brasilia, Michel Raimbaud a pratiqué beaucoup de terrains. Il sera nommé ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Nouakchott (1991 – 1994), puis ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Khartoum (1994 – 1999) avant de devenir directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides de 2000 à 2003. Il termine sa carrière comme ambassadeur au Zimbabwe de 2004 à 2006.
Diplomate rigoureux et patriote mais atypique, on lui doit aussi de nombreuses contributions scientifiques sur l’Afrique et les affaires européennes. Il aurait pu ainsi occuper les plus hautes responsabilités de notre diplomatie, mais étranger au monde des petits marquis parisiens, il est resté un homme de contenu, de principes et de convictions, par conséquent la machine promotionnelle du Département5 en a décidé autrement… Comme le rappelle l’un des héros de Paul Morand dans Hécate et ses chiens6 : « au Quai d’Orsay, la promotion est souvent fille de la médiocrité… »
Au-delà des airs du temps et écumes de chancelleries, le dernier ouvrage de Michel Raimbaud s’imposera certainement comme l’un des travaux de référence sur le Moyen-Orient pour trois raisons essentielles : avec grande clarté et intelligence pédagogique, il dénoue et renoue avec les chronologies locales, régionales et internationales lourdes qui travaillent toujours l’Orient compliqué ; il remet sur la table à dissection des pays qui sont sortis de l’écran radar global depuis si longtemps – Bahreïn, Yémen, Soudan et Mauritanie -, enfin il redonne au conflit israélo-palestinien toute la centralité qu’il occupe dans l’arc de crises proche et moyen-orientales, centralité déconstruite, marginalisée, sinon niée par les écoles néoconservatrices américaine et française.
Autrement dit, foncièrement, ce livre est politiquement très incorrect et ne trouvera certainement pas grâce aux yeux cernés d’Alain Juppé, de Laurent Fabius et d’autres dont on peut légitimement se demander si leurs actions furent réellement mues par la défense des intérêts de la France…
Richard Labévière
2 mars 2015

http://prochetmoyen-orient.ch/lenvers-des-cartes-du-2-mars-2015/

1 Gaston Bachelard : La formation de l’esprit scientifique. Editions Vrin, 1938.
2 Alain Joxe : Les Guerres de l’empire global : spéculations financières, guerres robotiques, résistance démocratique. Editions La Découverte, 2012. Alain Joxe est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, spécialiste des questions stratégiques
3 Alain Chouet : Au cœur des services spéciaux. Menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers, (seconde édition revue et augmentée). Editions La Découverte, Paris, 2013.
4 Michel Raimbaud : Tempête sur le grand Moyen-Orient. Editions Ellipses, mars 2015.
5 « Département » : appellation par laquelle les diplomates nomment le ministère des Affaires étrangères.
6 Paul Morand : Hécate et ses chiens, roman. Editions Flammarion, 1954.


Mercredi 4 Mars 2015


Commentaires

1.Posté par hasbeen le 05/03/2015 08:48 | Alerter
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le 1789 arabe, tellement vrai pour l'implication du qatar, mais la saoudie a depuis repris le dossier en main, et voilà qu'on ressort les pratiques de saccage du .. sièce dernier, à la sortie de cet empire ottoman.
le dogme si .. jalousement gardé.

l'auteur fait mention d'obstacles épistémologiques et malentendus historiques. je ne peux le penser, pas au point où est la situation de la région.
la phobie, l'hystérie qui mène à vouloir controler la région et à s'ingérer dans ses affaires internes ne visent que l'hégémonie et le totalitarisme. l'empire des musulmans à été dépecé pour en arriver à une guerre ... chiite/sunnite.

l'intelligence et l'esprit scientifique, critique des musulmans à son expression la plus simpliste.

il ne peut à mon sens, y avoir plus d'un siècle d'incompréhension mutuelle. c'est prêter de bonnes intentions et de la sincérité vis à vis de l'agresseur assumé.

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