Reflexion

PLAIDOYER POUR UN SERVICE DES BÂTISSEURS DU DÉVELOPPEMENT NATIONAL : Le vivre-ensemble et l'utilité


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«A vouloir étouffer les révolutions pacifiques, on rend inévitables les révolutions violentes.»

John Fitzgerald Kennedy


Professeur Chems Eddine Chitour
Jeudi 30 Juin 2011

PLAIDOYER POUR UN SERVICE DES BÂTISSEURS DU DÉVELOPPEMENT NATIONAL : Le vivre-ensemble et l'utilité
Dans la vie des nations une préoccupation majeure des gouvernants est comment maintenir une solidarité et une cohésion sociale. Pendant longtemps, la tribu a joué un rôle important en ce sens que les individus qui s'y reconnaissaient étaient liés par un ciment invisible une sorte de «'açabbya khaldounienne.» Progressivement en Occident, les modes de gouvernance féodaux (seigneurs, royautés) ont été remplacés par l'Etat des Nations qui ne peut vivre que s'il s'appuie sur des mythes fondateurs constitués par les récits historiques et les vicissitudes des hommes et des femmes qui ont partagé, sur un territoire donné, les heurs et les malheurs. Il est apparu par la suite et graduellement, la notion de patrie individualisée par rapport aux Autres. Naturellement, cette patrie doit être défendue et c'est là qu'intervient le service militaire qui est une période de la vie de chaque citoyen dédiée à la patrie. Avoir fait le service militaire était un signe de promotion sociale Cette notion de service militaire a évolué dans les pays occidentaux

Le service miliaire et le Service national en Europe

En France, le service national a évolué du fait de la professionnalisation de l'armée voulue par Jacques Chirac. Dix ans après, le service civique tente de relever le défi du brassage social chez les jeunes. Le service civique, mis en place en 2010, a remplacé le service militaire national. Durant six à douze mois, les volontaires (ci-dessus en Haïti l'an dernier), remplissent une mission d'intérêt général dans le cadre d'une association ou d'une collectivité locale. Et ce, contre rémunération. Ceci n'a pas été du goût de tout le monde. Patrick Portier n'a pas changé d'avis. Pour ce prêtre âgé de 45 ans, directeur d'un foyer d'étudiants à Angers, développer une armée de métier aux dépens de la conscription, a même été une «catastrophe» d'un point de vue social. «On a mis à mal le creuset républicain, estime-t-il. Cela a laissé un grand vide.... Je ne veux pas faire l'apologie du service militaire, mais les jeunes ont de plus en plus de mal à se mélanger aujourd'hui et l'éducation se fait aussi par la rencontre de l'autre, qui n'est pas si naturelle que cela. Il y a tout un apprentissage du «vivre ensemble» qui a disparu. En plus, on acquérait des points de repères pour la vie.» (1)

«A un moment donné, l'accès à la citoyenneté politique était même lié au service militaire. Ce n'est pas pour rien que le débat a été aussi vif en France, l'un des derniers pays à passer à une armée professionnelle. On touchait à un principe fondateur.» Nos élites s'inquiètent pour l'identité nationale. Mais être français, aujourd'hui, ce n'est pas pareil qu'il y a vingt ou trente ans en arrière. Cela dit, tout ce qui peut encourager le brassage social, la rencontre des gens qu'on n'aurait pas côtoyé par ailleurs, le sentiment d'appartenance à une même nation et la cohésion sociale, comme le service civique, est une belle ambition. À cet âge, on a envie de changer le monde, on cherche des opportunités pour mettre en oeuvre ses rêves. On doit avoir le droit à l'essai. Et que la société donne le droit à l'expérimentation à ces jeunes est un bon signe.» (1).

Le service civique qui a remplacé le service militaire est un engagement volontaire d'une durée de six à douze mois destiné, d'une part, à toutes les personnes âgées de 16 à 25 ans sous l'intitulé «Engagement de service civique» et d'autre part, aux personnes âgées de plus de 25 ans sous un second intitulé de «Volontariat de service civique» (la durée est alors de six à vingt-quatre mois). Le «service civique» donne lieu à une indemnité et à une couverture sociale prises en charge intégralement par l'État. La loi lui a donné pour objectif de renforcer la cohésion nationale et la mixité sociale. Il offre l'opportunité de servir les valeurs de la République et de s'engager en faveur d'un projet d'intérêt collectif en effectuant une mission d'intérêt général auprès d'un organisme agréé, organisme à but non lucratif ou personne morale de droit public, en France ou à l'international.

Ce dispositif propose 9 domaines prioritaires pour exercer une mission de service civique: solidarité, santé, culture et loisirs, sport, éducation pour tous, environnement, mémoire et citoyenneté, développement international et action humanitaire, interventions d'urgence. Le service civique est valorisé dans le parcours de formation du jeune dans le secondaire, les cursus universitaires ou la validation des acquis de l'expérience. Une attestation de service civique est délivrée à la personne volontaire à l'issue de sa mission.

En Allemagne, la fin précipitée du service militaire signifie aussi pour Berlin la disparition du service civil, pilier pourtant indispensable de ses institutions Mais le service obligatoire des jeunes hommes de plus de 18 ans, était une valeur fondamentale de la démocratie chrétienne, alors que les Verts et le mouvement pacifiste prônaient son abrogation. «Zivi», service civil, ou «Bund», service militaire? Le service fédéral volontaire qui vient d'être institué assurera-t-il alors la relève? Côté militaire, le nouveau ministre de la Défense, Thomas de Maizières, souligne que «800 à 1000 euros de solde» pour les jeunes qui s'engagent, «c'est beaucoup quand on sort de l'école». «Il y a des expériences qui valent plus que l'argent qu'on en retire, insiste-t-il. La vie en commun, la camaraderie, le défi physique, l'expérience de nouvelles capacités, au service de son pays.» (2)


Le service civique aux Etats-Unis

Je veux rapporter ici une expérience qui devrait nous inspirer. Il s'agit du Civilian Conservation Corps aux Etats Unis. Le Civilian Conservation Corps (CCC, Corps civil de protection de l'environnement) était un programme de l'administration américaine créé pendant le New Deal pour donner du travail aux jeunes chômeurs répondant à certains critères: être célibataire, en bonne santé, citoyen américain, et avoir un membre de sa famille qui reçoit des aides sociales. Ce programme fut mis en place le 31 mars 1933 par le président des Etats-Unis Franklin D. Roosevelt et fut dissous le 30 juin 1942. Grâce à des travaux de reboisement, de lutte contre l'érosion et les inondations, ce programme financé par des bons du Trésor permit l'embauche de milliers de jeunes chômeurs dans tout le pays: 250.000 emplois furent créés pour les 18-25 ans; en huit ans, le CCC garantit un salaire mensuel de 30 dollars à près de deux millions de jeunes hommes. Il permit également de faire progresser l'instruction des jeunes grâce à des cours du soir. L'intérêt était double: éviter que les jeunes ne tombent dans la délinquance ou la pauvreté, et permettre de diminuer le chômage tout en offrant une source de revenus aux familles les plus directement exposées (3).

Le caractère quasi militaire des camps gérés par le gouvernement et le fort potentiel d'endoctrination des jeunes inquiétèrent de nombreux Américains. Cependant, les jeunes chômeurs concernés étaient bien traités, et ne servaient l'État que durant de courtes périodes: six mois à la base, avant une extension du programme à une durée de deux ans maximum.
Durant ses 100 premiers jours de son mandat, le président Roosevelt a approuvé plusieurs mesures dans le cadre de son «New Deal», y compris le travail de conservation d'urgence Loi (ECW), mieux connu sous le Civilian Conservation Corps (CCC). (3)


Où en sommes-nous en Algérie?

Chacun sait que le Service national a été institué en 1969 par le président Boumediene. Le peu de cadres dont disposait l'Algérie devait faire le service national et il n'y avait pas de passe-droit. L'Algérie des années 70 était un immense chantier où tout était à faire. Education enseignement supérieur. C'était l'époque de la Transsaharienne, véritable artère de vie devant lier l'Algérie aux pays limitrophes, c'était la bataille de l'énergie avec «Karrarna ta'emime el mahrroukate», l'Algérie annonçait à la face du monde son intention de prendre en charge son destin.

C'était le barrage vert, d'ouest en est, c'était aussi l'industrialisation et la révolution agraire. C'était aussi l'époque de la DNC (Direction Nationale des Coopératives) véritable chef d'orchestre des grandes réalisations. Notamment l'Usta devenue ensuite l'Usthb. Nous n'avions pas de moyens matériels et surtout humains en matière de compétence, mais nous avions la foi. Tout ce savoir qui aurait dû être capitalisé s'est graduellement délité. Boumediene mort, tout fut détricoté minutieusement, même l'affectation des jeunes du service national dans des projets structurants. Nous nous retrouvons, en 2011, en train de confier la construction de ce pays à des étrangers sans aucune sédimentation. C'est un scandale. Les barils de pétrole cachent notre indigence mentale et nos gabegies. Pourquoi nous n'avons plus la foi dans notre pays? Avant toute chose, nous avons l'impression que le pays s'est installé dans les temps morts, vivant sur une cinétique au jour le jour, gérant la rente, et tentant de survivre. Cette situation est partie pour durer mille ans tant que la rente couvrira nos errances et que l'achat de la paix civile ne se fait pas par le débat, la remise au travail de tout le monde en privilégiant les créateurs de richesse.

Certes, l´Algérie de l'an 2000 avait des besoins en eau, en routes, en bâtiments en logements. Ces prouesses réalisées par les étrangers avec l'argent de la rente sont à saluer. Pourtant, des échecs fondamentaux doivent être signalés, c´est d´abord, le projet de société qui fait que faute de consensus, nous sommes au milieu du gué, tiraillés entre un Orient du coeur mais qui a fait la preuve de son échec et un Occident tentateur qui fait tout pour nous déstabiliser. C'est ensuite l'illusion du développement: avoir 20 millions de portables pour 35 millions d´habitants n´est pas un signe de développement, rouler en 4x4 et consommer d´une façon débridée l´énergie, n´est pas un signe de développement. On peut reprocher sans doute, beaucoup de choses au défunt président Boumediene, à son crédit la mise en place d´un Service national, véritable creuset de la nation, qui avait permis un temps de contribuer au brassage des Algériens. Que reste-t-il de tout cela? Il faut le dire: pas grand-chose. La culture en Algérie a folklorisé dans le sens du chant et de la danse l´identité algérienne en invitant dans le plus pur mimétisme des Mille et Une Nuits, au farniente et à l´enivrement des vapeurs du narguilé pendant que le monde développé en est au Web3.0. Mieux, on peut vivre, faire l'école, le lycée et l'université dans sa ville, plus de mobilité, plus de contact avec les autres Algériens. Le jeune de plus en plus s'identifie à sa région, sa ville, son quartier. C'est tragique, dangereux et porteur de danger.

Le monde a profondément changé; en 6 mois, le Monde arabe a été bouleversé de fond en comble pour un dessein qui n´est malheureusement pas au bénéfice des peuples arabes. Des alliances se nouent, d´autres se dénouent. Quoi qu´on dise, les regards sont braqués sur l´Algérie. Nous ne sommes pas à l´abri d´un tsunami, nos frontières sont de plus en plus vulnérables et nous donnons l´impression de nous installer dans les temps morts avec des slogans du siècle précédent. L´Algérie est devenue le premier pays d´Afrique par la superficie et il ne faut pas croire que nous sommes invulnérables. Le démon du régionalisme, la soif de pouvoir, l´appât du gain et pour notre malheur, l´étendue du pays, sa richesse en hydrocarbures et en terres agricoles sont autant de critères de vulnérabilité. Encore une fois et au risque de me répéter, l´Algérie de 2011 se cherche, elle est d´abord, en quête d´un projet de société avec un désir d´être ensemble. L´Algérie a besoin de tous ses fils et filles sans exclusive. Voulons-nous d´un tsunami qui emportera tout et qui fera de l´Algérie une zone grise? Seul un ciment puissant permettra à l'Algérie de ne pas voler en éclats.

Justement, la mise en place d'un Service des Bâtisseurs du Développement National permettra par le brassage des régions d'abord, de réconcilier les Algériennes et les Algériens avec leur Histoire de telle façon à en faire un invariant qui ne sera pas récupéré d´une façon ou d´une autre. C´est donc à une vision nouvelle de société qu´il nous faut arriver. Plus généralement, il faut faire retrouver au peuple algérien cette dignité et cette fierté d´avoir contribué même de la façon la plus humble à l´avènement d´une Algérie fascinée par l´avenir mais qui reste fière de son identité culturelle et cultuelle... En définitive, il nous faut retrouver cette âme de pionnier que l'on avait à l'Indépendance en mobilisant. La nation est d'après Ernest Renan un plébiscite de tous les jours.

Imaginons, pour rêver, que le pays décide de mettre en oeuvre ce Service des bâtisseurs du développement national qui n'est pas contradictoire avec les autres missions de l'armée telle que la professionnalisation rendue nécessaire par la marche du Monde. Pour ces grands travaux confiés aux Chinois et Japonais, sans sédimentation ni transfert de savoir-faire, ils permettront de mobiliser à l'instar du Civilian Conservation Corps américain la fine fleur de ce pays pour des projets structurants dans tous les domaines, chacun en fonction de sa compétence ou de ses moyens physiques apportera sa contribution, véritable matrice du nationalisme et de l'identité, des jeunes capables de faire reverdir le Sahara, de s'attaquer aux changements climatiques, d'être les chevilles ouvrières à des degrés divers d'une stratégie énergétique qui tourne le dos au tout-hydrocarbures et qui s'engage à marche forcée dans les énergies renouvelables. Nul besoin alors d'une équipe nationale comme repères avec un entraîneur à 1milliard de centimes par mois, le vrai bonheur transparaîtra en chacun de nous par la satisfaction d'avoir été utile, et en contribuant par un travail bien fait, par l'intelligence et la sueur, à l'avènement de l'Algérie de nos rêves. Il ne tient qu'à notre volonté de faire de nos rêves une réalité.

On l'aura compris, tant que le regard des gouvernants concernant l'Université, sera ce qu'il est, rien de pérenne ne sera construit et ce n'est pas en consommant les ressources du pays d'une façon frénétique - donnant l'illusion factice que nous sommes un pays émergent - que nous irons vers l'avènement de l'intelligence, de l'autonomie. La gestion par la paresse intellectuelle est encore possible tant que nous pompons d'une façon frénétique une ressource qui appartient aux générations futures. Demain se prépare ici et maintenant. A quand, en définitive, un gouvernement fasciné par l'avenir, qui mise sur l'intelligence pour être une alternative à ces jeunes en panne d'espérance?


1. Pascal Charrier http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/France/2001-2011-du-service-national-au-service-civique-_NG_-2011-06-24-676511

2. Michel Verrier. La Bundeswehr fait ses adieux en juillet aux conscrits. La Croix 24 06 2011

3. Civilian Conservation Corps. Encyclopédie Wikipédia

Professeur Chems Eddine. Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz


Jeudi 30 Juin 2011


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