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Misère du culturalisme - Quelques réflexions critiques autour du livre d’Hugues Lagrange, Le déni des cultures


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Didier Fassin, Eric Fassin
Mardi 5 Octobre 2010

Misère du culturalisme - Quelques réflexions critiques autour du livre d’Hugues Lagrange, Le déni des cultures
Avant même sa sortie en librairie, le nouveau livre d’Hugues Lagrange, intitulé Le déni des cultures, a bénéficié d’une promotion sans précédent pour un ouvrage sociologique – incluant y compris une invitation au JT de 20H00 ! Étrange destin pour un livre et un auteur qui se disent à contre-courant des analyses dominantes – et de fait, dès qu’on se penche sur le contenu dudit ouvrage, ce ne sont pas vraiment la nouveauté, l’originalité et l’audace du propos qui nous frappent, mais plutôt sa conformité aussi parfaite qu’écoeurante avec vingt ans de revivals culturalistes et trois années de règne sarkozyste : les Noirs seraient plus délinquants que les autres, et l’explication serait « culturelle »... Comparable politiquement – et pas plus convaincant scientifiquement – au Discours de Dakar expliquant tous les « drames de l’Afrique » par la culture de l’homme africain, le diagnostic d’Hugues Lagrange et l’artillerie médiatique lourde qui le soutient appellent, a minima, quelques remarques critiques, et quelques rappels historiques. C’est ce que propose le texte qui suit, initialement paru, dans une version plus brève, dans Le Monde daté du 30 septembre 2010. Nous le publions avec l’amicale autorisation des auteurs.
Il y a quelques années, des médecins français découvrirent l’existence de nombreux cas de saturnisme infantile parmi des petits enfants parisiens. Cette intoxication, qui peut avoir des conséquences graves sur le développement psychomoteur, est due à l’ingestion d’écailles et à l’inhalation de poussières de vieilles peintures contenant du plomb. Les études épidémiologiques permirent de montrer que 90% des enfants présentant des formes graves de cette maladie appartenaient à des familles originaires d’Afrique subsaharienne.
Les spécialistes invoquèrent alors des causes culturelles : il se trouva en effet des anthropologues pour expliquer qu’en Afrique de l’ouest les femmes manifestaient une appétence pour les matières minérales, appelée géophagie, et que leurs enfants, nombreux et peu surveillés, reproduisaient ces pratiques en suçant les fragments de revêtement mural tombés sur le sol.
Un détail troublant fut cependant soulevé par d’autres chercheurs : aux États-Unis, le saturnisme infantile touchait massivement des Africains-Américains installés depuis plusieurs générations et, en Grande-Bretagne, il affectait principalement des Indiens et des Pakistanais. Le seul point commun entre ces différents groupes « culturels » était qu’ils résidaient dans des quartiers pauvres et souffraient de discriminations socio-raciales.
De fait, des enquêtes complémentaires établirent qu’en France la fermeture des frontières coïncidant avec l’engorgement du logement social avait conduit les immigrés les plus récents, les plus pauvres et les plus discriminés, en l’occurrence les familles africaines, à défaut d’autre solution, à se loger dans le parc locatif privé le plus vétuste où leurs enfants se contaminaient en respirant les poussières de peintures dégradées d’appartements délabrés que des propriétaires peu scrupuleux leur louaient à prix d’or. L’explication n’était donc pas culturelle : elle était politique.
Aujourd’hui, constatant que la délinquance dans les quartiers populaires est plus fréquemment le fait de jeunes et d’adolescents d’origine étrangère, des spécialistes de sciences sociales invoquent à leur tour des explications culturelles. Que les conservateurs utilisent une fois encore les mêmes arguments, à propos des Noirs aux États-Unis et des Asiatiques en Grande-Bretagne, ne semble pas plus les ébranler que leurs collègues médecins. On aurait pu les penser mieux armés, par profession, contre les fausses évidences du culturalisme. Or il n’en est rien, tant est forte la tentation de toujours mettre les inégalités sociales sur le compte de différences culturelles – du moins lorsqu’elles affectent des immigrés ou des minorités.
Le métier de sociologue ne nous apprend-il pourtant pas à distinguer la corrélation de la causalité ? Rapportant le « surcroît d’inconduites des jeunes Noirs » à leurs résultats scolaires, inférieurs avant même le collège, le sociologue Hugues Lagrange n’hésite pas à écrire que
« ce simple rapprochement laisse inévitablement supposer un “parce que”. »
Écartant les études nord-américaines qui ont clairement établi que ces différences de performance étaient liées aux inégalités sociales et aux discriminations raciales, il les explique par l’origine culturelle, et non par le contexte de la société d’accueil. Bref, la délinquance de ces Noirs venus du Sahel s’expliquerait par l’introduction « dans notre univers des pans entiers de coutumes lointaines, souvent rurales, très décalées »  [1].
Dans un essai sur la politique d’immigration, la démographe Michèle Tribalat s’en prend pour sa part à l’« embrigadement des sciences sociales » au service de l’antiracisme, qui conduirait à une « préférence pour l’ignorance » de telles différences – d’où son titre : Les yeux grands fermés. À l’en croire,
« en l’absence d’études diversifiées incluant très franchement la variable sur l’origine ethnique, nous mettons trop facilement tout sur le compte de la discrimination. »
De même, pour Hugues Lagrange,
« il est toujours tentant d’incriminer l’institution, fût-ce la sienne. »
Il faudrait cependant résister à cette facilité : en effet, le problème, ce n’est pas « nous », c’est « eux » ! Dénoncer Le Déni des cultures, pour expliquer les problèmes sociaux par « l’origine culturelle », c’est donc bien contribuer au déni des discriminations.
Sans doute ces deux auteurs n’arrivent-ils pas aux mêmes conclusions en matière de politique d’immigration : au nom du multiculturalisme, Hugues Lagrange en juge la fermeture actuelle trop sévère, tandis qu’à l’inverse Michèle Tribalat mobilise la rhétorique républicaine contre une ouverture qu’elle trouve encore trop laxiste. Toutefois, le culturalisme qui les réunit décourage tout espoir d’intégration : ne faudrait-il pas transformer des structures anthropologiques, en particulier familiales, dont l’un et l’autre postulent la persistance même après transplantation dans des contextes sociaux radicalement différents ?
De fait, il ne suffit pas de prendre le parti des femmes africaines, en appelant à les émanciper par le travail de « l’autoritarisme » qui caractériserait (au contraire de la nôtre…) leur culture « patriarcale », pour prendre ses distances avec la droite au pouvoir. Bien au contraire : cette lecture entre tout naturellement en résonance avec le discours politique de la majorité. Ainsi, avant qu’Hugues Lagrange n’en reprenne l’antienne, Bernard Accoyer et Gérard Larcher, actuels présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, n’avaient-ils pas déjà invoqué en 2005 la polygamie pour expliquer les émeutes urbaines ?
On sait qu’aujourd’hui toute critique peut être récusée d’avance, en renvoyant les sceptiques dans l’enfer du politiquement correct :
« il vaut mieux dire les choses, même si elles nous gênent », nous dit-on. C’est ce qu’on appelle aux Pays-Bas le « nouveau réalisme » : il faut avoir le courage de briser les tabous. Manifestement, la France contemporaine ne manque pas de ce courage : qu’il s’agisse des Noirs, des Roms ou des musulmans, la parole est bien libérée. Mais imputer les problèmes à ceux qui les subissent le plus n’est ni réaliste, ni nouveau.
Ce n’est pas un hasard si Michèle Tribalat et Hugues Lagrange réhabilitent tous deux le rapport Moynihan, qui, en 1965, lançait aux États-Unis la querelle de la « culture de la pauvreté ». Les dysfonctionnements attribués à la « famille noire » ne sont certes pas les mêmes des deux côtés de l’Atlantique ; mais ils étaient déjà présentés comme la cause, et non comme une conséquence, des problèmes sociaux tels que la délinquance. Or la longue histoire de la question sociale nous enseigne que le culturalisme de la misère, qui prétend rendre compte des différences et des inégalités par l’origine, ne fait jamais autre chose que trahir la misère du culturalisme.

Notes

[1] Le Monde daté du 14 septembre



Mardi 5 Octobre 2010


Commentaires

1.Posté par UN RÉVOLTÉ le 05/10/2010 19:24 | Alerter
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Cette étude s'appuie sur des faits alors pourquoi ne pas cibler le problème pour trouver des solutions. Dire les choses ne veut pas dire stigmatiser. Pour moi, tous les problèmes du monde viennent du mot « argent ». Certaines personnes superficielles ou sortant de la pauvreté ne voient en l'argent qu'une preuve de promotion sociale. En d'autres terme : « Se la pètent » et le montrent à leurs entourage! L'argent facile fait des envieux et poussent d'autres désespérés à faire de même!
Mais ce que l'on oublie trop souvent, c'est qu'il y a aussi des personnes, étrangères ou non, très bien dans les cités et non vénales. Des personnes qui veulent s'en sortir et provoquer une véritable ascension sociale en travaillant. C'est donc la représentation de l'argent qu'il faut changer et donc les mentalités qui vont avec!

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