Un joint à 250.000 dollars

Article: The $250,000 Joint, Alternet, 29 mars 2010
Un seul joint a coûté 5 ans de prison de plus à Amir Varick Amma et environ 250000 dollars au contribuable. En 1992, Anthony Williams, qui s'appelle aujourd'hui Amir Varick Amma, était condamné à la prison à perpétuité avec une période de sûreté de 25 ans pour un délit non violent en infraction avec les lois anti-drogue appelées "Rockefeller Drug Laws" (adoptées en 1973 dans l'état de NY, NDT). Amir était condamné pour deux délits, dont le plus grave était la revente d'une cinquantaine de grammes de cocaïne dans le comté d'Albany County (état de NY).
Amir avait été brutalisé par la police quand il avait refusé de livrer le nom de ses complices. Son refus de coopérer avait conduit le juge à le condamner à perpétuité avec une période de sûreté de 12 ans et demi pour chaque chef d'accusation, ce qui voulait dire qu'il devait purger une peine de 25 ans d'emprisonnement minimum. La plupart des juges auraient choisi de confondre les deux peines, ce qui fait qu'il n'aurait été condamné qu'à 12 ans et demi de prison. Mais le juge Keegan, qui faisait partie d'une équipe de juges du Nord de l'état très soudée qui infligeait des condamnations ahurissantes à ceux qui étaient pris avec de la drogue, était du genre "pendez-les haut et court",
Amir a plusieurs fois contesté cette décision, mais tous ses recours ont été rejetés. A l'extérieur, le soutien le plus important d'Amir était sa propre mère, Queen Nazimova Varick. Elle s'est battue bec et ongles pendant des années pour faire sortir son fils de prison. Elle a rejoint l'association militante Mothers of the NY Disappeared ("Mères des disparus de l'état de NY") qui se bat depuis des années pour faire abroger les lois intraitables "Rockefeller Drug Laws" (qui prévoient l'allongement des peines pour détention de drogue, NDT). Elle souffrait de diverses maladies, dont du cancer, mais n'avait jamais abandonné l'espoir que son fils reviendrait à la maison, même si cette incarcération qui se prolongeait indéfiniment l'empêchait de guérir.
En 2004, les élus réformaient en partie la loi Rockefeller, ce qui permettrait d'aider des gens comme Amir qui avaient été condamnés à des peines extravagantes. Amir a déposé une demande de révision de procès, mais elle était rejetée. Le juge ne pouvait même étudier sa requête parce qu'il s'était fait prendre en train de fumer un joint dans la prison. Pour cette infraction, il l'avait condamné à 60 jours de cellule d'isolement et lui avait retiré ses crédits pour bonne conduite, ce qui le disqualifiait pour la libération conditionnelle selon les nouvelles lois anti-drogue en vigueur.
Les militants de l'association se sont tout de suite mobilisés pour demander justice pour Amir, mais en vain.
Amir tentait alors d'entamer une procédure de réexamen auprès des services correctionnels de l'État mais son dossier était rejeté par le gouverneur Paterson.
Amir n'a pas perdu espoir. En 2009, grâce aux nouvelles dispositions de la loi Rockefeller, soutenues par le gouverneur Paterson, Amir obtenait enfin sa libération.
Et Amir était libéré le 23 mars 2010, au bout de 19 ans de prison. Il est venu dans mon bureau et je l'ai serré dans mes bras. Nous avons bien rigolé quand il m'a montré le chèque de 83 cts qu'il avait reçu de l'administration pénitentiaire sur les fonds destinés à ceux qui avaient obtenu la liberté conditionnelle. Qu'est ce qu'on pouvait bien faire avec ce chèque, me suis-je demandé. Quand j'ai appelé David Soares, le procureur du Comté d'Albany pour lui demander ce qu'il pensait du cas d'Amir, il a répondu que c'était une mascarade de justice.
En cette période de crise économique dans l'état de New York, où les élus cherchent des solutions pour réduire le déficit budgétaire, cet unique joint qu'Amir a fumé lui a coûté 5 ans de plus en prison et aux contribuables la somme approximative de 250,000 dollars. Etait-il utile de le garder en prison et de prolonger sa peine de 5 ans alors qu'il y avait déjà passé 14 ans pour une première infraction sans acte de violence? Combien d'autres Amir se morfondent actuellement dans nos goulags?
Pour réduire le déficit budgétaire, les législateurs devraient s'intéresser à notre système judiciaire et voir que le recours aux peines de prison non seulement jette des milliards de dollars par les fenêtres mais ruine des vies humaines.
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Billet N°2

La "guerre" contre la drogue: une guerre contre les femmes et leur famille

Texte original: The Drug War: A War on Women and Their Families; par Jasmine Tyler, 5 avril 2010.
Depuis 1977, le taux d'incarcération des femmes a augmenté de près de 800% et est toujours en hausse – la raison en étant essentiellement la législation concernant la lutte contre la drogue.
Les victimes les plus récentes de la lutte contre la drogue sont des femmes et si Gil Kerlikowske, le Tsar de la Drogue, était sincère quand il a déclaré que la guerre contre la drogue n'était pas une guerre contre les gens, alors, il est temps d'évaluer comment notre système affecte les femmes de ce pays.
Le taux d'incarcération des femmes a depuis 1977 augmenté de près de 800% et est encore en augmentation – en grande partie à cause de la "guerre contre la drogue".
Une grande partie de cette augmentation peut être attribuée à la lutte contre la drogue et la toxicomanie dans la mesure où, d'après le Bureau of Justice Statistics, 40% des condamnations pour crime qui conduisaient à l'incarcération de femmes au début de ce siècle concernaient des infractions liées à la possession ou la consommation de drogue. Des mères, des sœurs, des filles sont les dernières victimes de ce système qui a choisi la sanction au détriment de la réinsertion. L'importance des coûts économiques et sociaux de cette politique n'est certainement pas surestimée, surtout si on considère que plus de ¾ des femmes en prison ont des enfants.
Pour beaucoup de mères, cependant, l'incarcération pour une violation de la loi anti-drogue signifie la perte de ses droits parentaux. Selon la loi "Adoption and Safe Families Act" de 1997, les états entament une procédure pour déchéance des droits parentaux si un enfant a été placé dans une famille d'accueil pendant 15 mois au cours de 22 mois consécutifs. D'après une enquête publiée par U.S. General Accounting Office, la condamnation moyenne à la prison pour des femmes est de 60 mois, ce qui signifie que la majorité des mères emprisonnées sont déchues de leurs droits parentaux. Beaucoup de ces familles brisées sont la conséquence directe de la lutte contre la drogue, étant donné que près des ¾ de femmes détenues dans les prisons fédérales y sont entrées pour crime non violent lié à la drogue. Même après la libération d'une mère, celle-ci se retrouve face à des problèmes tels que l'interdiction de bénéficier de bons d'alimentation, d'un logement social, de l'aide à l'éducation, interdits aux personnes qui ont été condamnées pour une affaire de drogue. Ces restrictions entravent leurs possibilités de se réinsérer dans la société, et d'offrir à leurs enfants un environnement stable et épanouissant.
Les femmes, qui sont souvent impliquées dans le trafic de drogue à cause de leur conjoint, sont particulièrement susceptibles d'être accusées de complicité de crime, qui tient la personne impliquée dans une affaire de drogue pour responsable de la totalité de la quantité de drogue détenue, que celle-ci ait ou non touché à cette drogue. En fait, Kemba Smith a été condamnée à une peine de prison de 24 ans et demi sans possibilité de liberté conditionnelle pour complicité de crime. Kemba Smith s'est retrouvée impliquée dans une relation avec Peter Hall, un homme plus âgé, qui, à l'insu de Smith, était le leader d'un cartel de crack. Elle avait tenté plusieurs fois en vain de se séparer de Hall, qui la maltraitait physiquement et psychologiquement. A cause des peines planchers obligatoires, le tribunal n'a pas pu tenir compte du fait que Smith avait peut-être aidé Hall par crainte pour sa vie (avec les peines planchers, les circonstances atténuantes ne sont pas examinées, NDT).
En décembre 2000, le président Clinton avait gracié Smith, près de sept ans après son incarcération.
Beaucoup de femmes comme Smith subissent des sanctions sévères pour avoir été impliquées de façon marginale dans des affaires de drogues au détriment de leur famille et de leur entourage. Smith qui était enceinte de sept mois au moment de sa condamnation, a accouché en prison. Heureusement ses parents avaient pu prendre le bébé en charge.
D'après une étude réalisée par le Sentencing Project, 1.706.600 enfants mineurs avaient un de leurs parents en prison en 2007 et la moitié d'entre eux étaient âgés de moins de dix ans. Un sur 15 enfants noirs avait un de ses parents en prison, contre 1 sur 111 blancs. En fait, le fait d'avoir un de ses parents en prison est ce qui détermine pratiquement à coup sûr si un enfant est susceptible de se retrouver en prison au cours de sa vie.
Les statistiques montrent que le pipeline de l'école à la prison est une réalité; beaucoup de ces enfants seront incarcérés en tant que délinquants perpétuant un cycle de contact avec le système de justice répressive.
De 2007 à 2008, la population carcérale féminine a augmenté d'environ 3% alors que la population masculine augmentait de 1,9%. Cet écart est inquiétant étant donné que les femmes ne jouent en général qu'un rôle marginal dans le trafic de drogue. Elles sont, cependant, plus susceptibles d'effectuer des peines de prison que les hommes pour des affaire de drogue, surtout si elles sont noires. D'après une étude réalisée par le PEW Center, il y a une femme blanche entre 35 et 39 ans sur 355 en prison aux Etats-Unis contre 1 femme noire sur cent. Plutôt que d'indiquer que la consommation de drogues est plus élevée parmi les minorités, cette enquête démontre comment un système qui souffre de racisme profond a élargi son emprise pour inclure les femmes parmi ses dernières victimes.
Les femmes enceintes qui luttent contre la toxicomanie peuvent également être confrontées à un tas de problèmes liés à la législation anti-drogue, car les complications à l'accouchement peuvent les exposer à des conséquences pénales considérables. C'est ce qui s'est passé pour Regina McKnight, qui a été condamnée à 20 ans de prison pour homicide après avoir accouché d'un enfant mort-né, même si cela situation n'avait pas pu être formellement imputée à son addiction à la cocaïne. Des dossiers comme celle de McKnight décrivent des femmes qui se battent contre l'addiction aux drogues comme des criminelles violentes, et dévaluent dangereusement la relation des femmes avec leur propre corps.
Les femmes subissent l'exploitation dans la lutte contre la drogue non seulement à cause de lois iniques, mais également de la part des trafiquants. D'après le département d'état, environ 20.000 personnes sont passées clandestinement aux U.S. chaque année, la plupart étant des femmes vendues pour alimenter le marché du sexe, et les cartels de la drogue se servent de leurs réseaux pour faire à la fois du trafic de drogue et des femmes. Les femmes servent également de plus en plus de "mules" pour transporter la drogue car elles sont moins susceptibles que des hommes d'attirer l'attention, et sont souvent les seules de la famille à ne pas avoir de casier judiciaire.
Quand on voit le prix que paient les femmes enceintes toxicomanes pour une implication minimale dans le trafic de drogue, la "guerre" contre la drogue est, semble-t-il, pratiquement littéralement, une guerre contre le corps des femmes. Les femmes, leurs enfants et la société en général tireraient profit d'un traitement contre la toxicomanie. Un traitement est plus rentable et ne nécessite pas la dissolution des familles, comme c'est le cas pour notre engouement pour l'incarcération.

''Jasmine L. Tyler est directrice adjointe de Drug Policy Alliance http://drugpolicy.org/homepage.cfm, une organisation qui lutte contre les mesures de la "Guerre contre la drogue" et propose des solutions alternatives qui reposent sur la recherche scientifique, la compassion, la santé et les droits des êtres humains. ''

Note personnelle:

On l'a vu, ce sont les pauvres, parmi lesquels, en majorité, des minorités non-blanches, qui sont visés en premier chef par les lois - les riches, eux, ont une cohorte d'avocats pour les tirer d'affaire.
Les lois servent souvent à marginaliser et criminaliser une partie de la population pour en faire les boucs-émissaires tout trouvés en lieu et place de l'oligarchie qui peut, ainsi, continuer à piller la planète sans être inquiétée par la lutte des classes et la rébellion populaire.
Et comment criminaliser les pauvres massivement?
Par la lutte contre la drogue, évidemment.
Faire distribuer la drogue par des petits dealers aux abois, sans grand espoir de grimper l'échelle sociale (ni même de trouver un jour un emploi décent) et avides de se payer des biens de consommation avec lesquels on les appâte et qu'ils ne pourraient pas acheter sans cela, puis, pénaliser les revendeurs et les consommateurs.
En outre, la marginalisation des pauvres, le fait de les enfermer dans des ghettos ethniques, permet de détruire toute conscience de classe et la consommation de drogue permet d'annihiler toute velléité de révolte contre les pouvoirs établis.
Tout bénéfice, quoi.
La drogue fait tourner tout un monde parallèle dont les ghettos ne sont que la partie émergée de l'iceberg.
La drogue constitue le troisième plus grand produit mondial en termes de revenus après le pétrole et le trafic d’armes (chiffres de 2003, The Independent, 29 Février 2004). Le blanchiment mondial l'argent était situé, en 2003 entre 590 milliards et 1500 milliards de dollars par an, ce qui représente de 2 à 5 pour cent du PIB global. En Afghanistan, par exemple, la production de pavot a augmenté de 40% depuis l'invasion du pays par l'OTAN.
Que fait donc l'armée?
Voir ici: L'héroïne, "c’est bon pour la santé" : Les forces d’occupation appuient le trafic de stupéfiants afghans.
C'est dire si l'argent qui rentre dans les ghettos n'est qu'une goutte d'eau par rapport à tout ce qui se brasse par ailleurs.
Mais, que voit le grand public de tout cela? Rien. On les roule dans la farine avec les programmes de "Guerre contre la drogue" qui, contrairement à ce qui est prétendu, servent à contrôler les populations pauvres d'un côté et, de l'autre, à avoir la mainmise sur les pays étrangers (Afghanistan, Bolivie, etc.), toujours à des fins hégémoniques, évidemment.
Et la drogue, c'est le nerf de la guerre.