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Les morts se mettent à parler en Inde


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Arundhati Roy
Mercredi 5 Octobre 2011

Les morts se mettent à parler en Inde
Vers 3h du matin, le 23 septembre, quelques heures après son arrivée à l’aéroport de Delhi, le journaliste de radio US David Barsamian a été déporté. Cet homme dangereux qui produit des programmes indépendants gratuits pour le public de la radio a visité l’Inde pendant 40 ans, faisant des choses aussi dangereuses qu’étudier l’Urdou et jouer de la sitar.

Barsamian a publié de longues interviews avec des intellectuels publics comme Edward Said, Noam Chomsky, Howard Zinn, Ejaz Ahmed et Tariq Ali (il apparaît même comme un jeune interviewer en pantalon à pattes d’éléphant dans le film documentaire de Peter Wintonick sur le livre de Chomsky et Edward Herman,  Manufacturing Consent).

Dans ses voyages plus récents en Inde il a effectué une série d’interviews radio avec des militants, des universitaires, des réalisateurs de films, des journalistes et des écrivains (moi incluse). Le travail de Barsamian l’a conduit en Turquie, en Iran, en Syrie, au Liban et au Pakistan. Il n’a jamais été déporté d’aucun de ces pays. Dans ce cas, pourquoi la plus grande démocratie du monde se sent-elle menacée par ce joueur de sitar solitaire, parlant l’Urdou, penché à gauche et producteur de radio ? Voici comment Barsamian l’explique lui-même :

 

« C’est tout au sujet du Cachemire. J’ai travaillé sur les barrages de Jharkhand, Chhattisgarh, du Bengale de l’ouest, Narmada, sur les suicides de paysans, le pogrom de Gujarat et le cas de Binayak Sen. Mais c’est le Cachemire qui est au cœur des préoccupations de l’état indien. La narration officielle ne doit pas être contestée ».

 

Les informations sur sa déportation citent des « sources » officielles disant que Barsamian a « violé les normes de son visa pendant sa visite en 2009-2010 en entreprenant du travail professionnel alors qu’il détenait un visa touristique ». Les normes de visa en Inde sont un judas intéressant dans les préoccupations et les prédilections du le gouvernement. Utilisant la vieille bannière loqueteuse de la « guerre contre la terreur », le ministère de l’Intérieur a décrété que des savants et des universitaires invités pour des conférences et des séminaires doivent avoir un contrôle de sécurité avant qu’on ne leur donne un visa. Les responsables d’entreprises et les hommes d’affaires n’en ont pas besoin.     

Ainsi quelqu’un qui veut investir dans un barrage ou construire une aciérie ou acheter une mine de bauxite n’est pas considéré comme un risque pour la sécurité, alors qu’un savant qui voudrait participer à un séminaire sur, disons, un déplacement ou le communalisme ou la malnutrition qui augmente dans une économie globalisée, l’est. Des terroristes avec de mauvaises intentions ont probablement deviné qu’ils sont plus à l’aise en portant des costumes Prada et en prétendant vouloir acheter une mine qu’en d’admettant vouloir participer à un séminaire.

 

David Barsamian n’était pas venu en Inde pour acheter une mine ou pour assister à une conférence. Il était simplement venu pour parler avec les gens. La plainte contre lui, d’après les « sources officielles » est qu’il avait signalé des événements au Jammou et au Cachemire pendant sa dernière visite en Inde et que ces informations « ne reposaient pas sur des faits ». Il faut se souvenir que Barsamian n’est pas un journaliste, c’est un homme qui parle avec les gens, le plus souvent des dissidents, sur les sociétés dans lesquelles ils vivent.

Est-il illégal pour des touristes de parles aux gens des pays qu’ils visitent ? Serait-il illégal pour moi de voyager aux US ou en Europe et d’écrire sur les gens que j’ai rencontré, même si mes écrits « n’étaient pas basés sur des faits » ? Qui décide quels faits sont corrects et ceux qui ne le sont pas ? Barsamian aurait-il été déporté si les conversations qu’il avait enregistrées avaient loué la participation électorale impressionnante au Cachemire, plutôt que de parler de la vie quotidienne dans l’occupation la plus dense au monde (estimée au déploiement actif de 600.000 membres armés  pour une population de 10 millions d’habitants) ?

 

David Barsaniam n’est pas la première personne à être déportée suite à la sensibilité du gouvernement indien sur le Cachemire. Le Professor Richard Shapiro, un anthropologue de San Francisco, a été déporté de l’aéroport de Delhi en novembre 2010 sans qu’on ne lui donne la moindre raison. C’était probablement un moyen de punir sa partenaire Angana Chatterij qui est co-présidente du tribunal international des peuples sur les droits humains et la justice, qui le premier a fait la chronique de l’existence de tombeaux de masse sans noms au Cachemire.

En septembre 2011, May Aquino de la Fédération asiatique contre les disparitions involontaires  (Afad), Manille, a été déportée de l’aéroport de Delhi. Plus tôt, cette année, le 28 mai, le militant indien cinglant des droits démocratiques a été déporté à l’aéroport de Delhi venant de l’aéroport de Srinagar. Farook Abdullah, l’ancien ministre en chef du Cachemire, a justifié la déportation, disant que des écrivains comme  Navlakha et moi-même n’avions rien à faire au Cachemire parce que « le Cachemire n’est pour brûler » (??? « Kashmiri s not for burning »).

 

Le Cachemire est dans un processus d’isolation, coupé du monde extérieur  par deux anneaux concentriques de patrouilles de frontière – à Delhi comme à Srinagar – comme si c’est déjà un pays libre avec son propre régime de visas. A l’intérieur de ses frontières, bien sûr, la saison est ouverte pour le gouvernement et l’armée. L’art de contrôler les journalistes du Cachemire et les gens ordinaires avec une combinaison mortelles de pots-de-vin, de menaces, de chantages et tout un spectre de cruauté indicible a évolué en une forme d’art entortillé.

Alors que le gouvernement s’évertue d’essayer de réduire au silence ceux qui vivent, les morts ont commencé à parler. Ce n’était peut-être pas très malin de la part de Barsamian de projeter un voyage au Cachemire précisément au moment où la Commission des droits humains de l’état,  par amour propre, avait finalement reconnu officiellement l’existence de 2.700 tombes non marquées provenant de trois districts du Cachemire. Des informations sur des milliers d’autres tombes affluent d’autres districts. C’est peut-être indélicat de la part de tombes sans nom d’embarrasser le gouvernement de l’Inde juste au moment ou le dossier de l’Inde doit être passé en revue devant le Conseil des droits humains de l’ONU.

 

Hormis du dangereux David, de qui d’autre la plus grande démocratie du monde a-t-elle peur ? Il y a le jeune  Lingaram Kodopi un adivasi de Dantewada dans l’état de Chhattisgarh, qui a été arrêté le 9 septembre. La police dit l’avoir pris sur le vif sur une place de marché, alors qu’il remettait de l’argent de protection  de Essar, une compagnie de minerai de fer, au Parti communiste d’Inde (maoïste) interdit. Sa tante a dit qu’il a été ramassé par des policiers en civil dans une voiture blanche Bolero dans la maison de son grand-père dans le village de Palnar.

Chose intéressant, même d’après leur propre rapport, la police a arrêté Lingaram mais a permis aux Maoïstes de s’échapper. Ceci est seulement une des dernières d’une série d’accusations bizarres presque hallucinantes qu’ils ont porté contre Lingaram et retirées ensuite. Son véritable crime est qu’il est le seul journaliste parle Gondi, le langage local, et qu’il sait comment franchir les sentiers de forêt éloignés à Dantewada, l’autre zone de guerre en Inde d’où aucune nouvelle ne doit venir.

Ayant cédé par écrit de vaste étendues de patries tribales indigènes dans le centre de l’Inde à des multinationales de mines et des entreprises d’infrastructures dans une série de mémorandum d’arrangements secrets, le gouvernement s’est mis à inonder les forêts avec des centaines de milliers de forces de sécurité. Toute résistance, armée ou non-armée est cataloguée « maoïste » (Au Cachemire, ce sont tous des « éléments jihadi »).

 

Alors que la guerre civile devient plus mortelle, des centaines de villages ont été entièrement incendiés. Des milliers de Adivasis,ont fui comme réfugiés dans des états voisins. Des centaines de milliers connaissent une vie terrifiante en se cachant dans les forêts. Des forces paramilitaires font le siège de la  forêt, faisant le trajet jusqu’aux marchés pour les provisions essentielles et des médicaments, un cauchemar pour les villageois. Un nombre non révélé de gens sans nom sont en prison, inculpés de sédition et de mener la guerre contre l’état, sans avocat pour les défendre. Très peu d’informations sortent de ces forêts, et il n’y a pas de comptage de corps.

Ainsi, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le jeune Lingaram Kodopi constitue une telle menace. Avant de recevoir sa formation de journaliste, il était conducteur à  Dantewada. En 2009, la police l’a arrêté et a confisqué sa jeep. Il a été enfermé dans une petite toilette pendant 40 jours où il a subi des pressions pour devenir un officier de police spécial (SPO) dans le Salwa Judum, l’armée d’autodéfense soutenue par le gouvernement qui était chargée à ce moment là de forcer les gens à fuir leur village (le Salwa Judum a depuis été déclaré inconstitutionnel par la Cour suprême).

La police a relâché Lingaram après que le militant gandhiste Himanshu Kumar ait introduit au tribunal une pétition d’habeas corpus. Mais alors la police a arrêté le vieux père de Lingaram et cinq autres membres de sa famille. On a attaqué son village et menacé les villageois s’ils l’hébergeaient. Finalement, Lingaram s’est enfui à Delhi où des amis et des partisans ont obtenu son admission dans une école de journalisme. En avril 2010  il est allé à Dantewada et a escorté des villageois à Delhi pour témoigner devant le tribunal indépendant du peuple de la barbarie du  Salwa Judum, de la police et des forces paramilitaires. Dans son propre témoignage, Lingaram s’est montré aussi extrêmement critique vis-à-vis des Maoïstes.  

 

Cela n’a pas dissuadé la police de Chhattisgarh. Le 2 juillet 2010, le dirigeant maoïste principal, le camarade Azad, le porte-parole officiel pour le parti maoïste, a été capturé et exécuté par la police de Andhra Pradesh. Le vice-inspecteur, le Général Kalliri de la police de Chhattisgarh a annoncé à une conférence de presse que Lingaram Kodopi avait été élu par le parti maoïste  pour reprendre le rôle du camarade Azad (c’était comme accuser un jeune écolier Yan'an en 1936 d’être Chou En Lai). L’accusation a été reçue avec une telle dérision  que la police a dû la retirer. Peu après, ils ont accusé Lingaram d’avoir été le cerveau d’une attaque maoïste contre un législateur du Congrès à Dantewada. Mais bizarrement, ils n’entreprirent aucune action pour l’arrêter 

Lingaram resta à Delhi, compléta ses cours et obtint son diplôme de journalisme. En mars 2011, des forces paramilitaires incendièrent trois villages de Dantewada - Tadmetla, Timmapuram and Morapalli. Le gouvernement de Chhattisgarh accusa les Maoïstes. La Cour suprême confia les enquêtes au Bureau central d’investigation. Lingaram revint à Dantewada avec une caméra vidéo et chemina de village en village pour recueillir de première main les témoignages des villageois  qui accusèrent la police. Ce faisant, il a fait de lui-même un des hommes les plus recherchés à Dantewada. Le 9 septembre, la police finalement l’a attrapé.

 

Lingaram a  touché une quantité impressionnante de personnes recueillant et disséminant des informations embarrassantes en Chhattisgarh. Parmi les premiers réduits au silence a été le célèbre docteur Binayak Sen, qui le premier lança l’alarme sur les crimes du Salwa Judum, déjà en 2005. Il avait été arrêté en 2007, accusé d’être un Maoïste et condamné à un emprisonnement à vie. Après des années de prison, il est libre maintenant sous caution.

 

Kopa Kunjam a été mon premier guide dans les villages de la forêt de Dantewada. A cette époque, il travaillait avec l’ashram Vanvasi Chetna de Himanshu Kumar, faisant exactement ce que Lingaram a essayé de faire beaucoup plus tard – se rendant dans des villages reculés, révélant les nouvelles et documentant avec soin l’horreur qui se déroulait. En mai 2009, le ashram, le dernier abri neutre pour les journalistes, les écrivains et les intellectuels qui venaient à Dantewada, a été démoli par le gouvernement de Chhattisgarh.

Kopa a été arrêté la Journée des droits humains, en septembre 2009. Il a été accusé de complicité avec les Maoïstes dans le meurtre d’un homme et le kidnapping d’un autre. Le cas contre Kopa a commencé à s’effondrer quand des témoins de la police, y compris l’homme qui avait été kidnappé, désavouèrent les déclarations qu’ils avaient soi-disant faites à la police. Cela n’a pas vraiment d’importance parce qu’en Inde, la procédure est la punition.

Cela pourrait prendre des années à Kopa d’établir son innocence. Beaucoup de ceux que Kopa avait enhardi à remplir des plaintes contre la police ont aussi été arrêtés. Parmi eux des femmes qui avaient commis le crime d’être violées. Peu après l’arrestation de Kopa, Himanshu Kumar a été forcé de quitter Dantewada.

 

Un jour, ici aussi, les morts se mettront à parler. Et ce ne sera pas simplement la mort d’êtres humains, ce sera la mort de terres, la mort de rivières, la mort de montagnes et la mort de créatures dans des forêts mortes qui marqueront une audience.

 

Dans cette époque de surveillance, de surveillance policière de l’Internet, des écoutes téléphonique, au moment où la répression contre ceux qui dénoncent devient plus sinistre avec chaque jour qui passe, c’est bizarre que l’Inde devienne une destination de rêve pour des festivals littéraires. Beaucoup de ces festivals sont financés par les entreprises mêmes au bénéfice desquelles la police a déclenché son régime de terreur.

 

Le festival littéraire de Harud à Srinagar (postposé pour le moment) a été proposé comme le festival littéraire le plus nouveau et le plus excitant en Inde – « Alors que les feuilles d’automne changent de couleur, la vallée du Cachemire résonnera avec le son de poésies, de dialogues de débats et de discussions littéraires ».

Ses organisateurs l’ont présenté comme un événement « apolitique », mais n’ont pas expliqué comment ni les dirigeants ni les objets d’une occupation militaire brutale qui a coûté des dizaines de milliers de vie pouvaient être « apolitiques ».Je me demande si les invités viendront avec des visas touristiques ? Seront-ils séparés, les uns à  Srinagar d’autres à Delhi ?  Auront-ils besoin d’un contrôle de sécurité ?

Le chahut festif de toute cette liberté fallacieuse aide à étouffer le son des pas dans les corridors d’aéroports quand les déportés sont entrés de force dans les avion en partance, à assourdir le clique de menottes enfermant des poignets chauds et forts et le bruit métallique froid de portes de prison.

 

Nos poumons sont graduellement privés d’oxygène. Il est peut-être temps d’utiliser le peu de souffle qui reste dans notre corps pour dire : « Ouvrez les foutus grillages ».


Arundhati Roy
guardian.co.uk Article history

« On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux », Saint Exupéry dans Le Petit Prince.


Mercredi 5 Octobre 2011


Commentaires

1.Posté par Joszik le 05/10/2011 21:20 | Alerter
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T'a raison....ouaf...il faut bombarder l'Inde et faire la révolution du curry.

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