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Les 7 ambassadeurs


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Jean-Michel Dhimoïla
Samedi 13 Juin 2015

Les 7 ambassadeurs
Le mardi 5 mai, au réveil, je découvrais le mail d'une amie qui me transférait un article du Monde. Cet article avait pour thème une cérémonie qui devait avoir lieu le jour même à 12 heures, dans les salons de l'ambassade de Russie à Paris.
 
Le Monde, tirage daté du samedi 2 mai 2015, p. 26
 
 
L'auteur de l'article y évoquait le beau graphisme de l'invitation qu'il avait reçue, frappée des symboles de l'Union Soviétique qui avait lutté contre le nazisme.
 
 
 
 
Mais l'auteur ne voyait dans cette célébration que la reprise en main, sous la tutelle russe, des anciens pays de l'URSS. Un peu comme si elle avait présenté les célébrations du 70ème anniversaire du débarquement, en Normandie, comme la reprise en main américaine d'une Europe toujours tentée de se défaire de son joug.
 
Même si le général de Gaulle aurait sans doute préféré que nous gardions une indépendance politique et économique encore plus forte à l'égard des USA, en renforçant les liens au sein d'une Europe de l'Atlantique à l'Oural, sans abandonner à l'Otan une partie du commandement de nos forces armées, je n'aurais pas apprécié, tant sur la forme que sur le fond, qu'un petit pays d'Asie ou d'Extrême-Orient réduise la France à une telle caricature.
 
Bien évidemment il y a des liens, des traités, des réseaux d'influence, des enjeux stratégiques etc., autour des anciens blocs américains et soviétiques. Mais réduire les pays et leurs décisions à un asservissement à des ambitions étrangères, ne leur laissant d'autre choix que la soumission, est une simplification indigne qui ne résiste pas au simple bon sens. 
 
L'actualité nous parle beaucoup de la Grèce ces derniers temps. Ses dirigeants successifs illustrent parfaitement ces interactions : au gré de leurs ambitions, de leurs intérêts, de leur vision politique, et plus rarement des besoins de leur peuple, ils ont toujours eu le choix de la politique qu'ils mettaient en œuvre. Et si François Hollande a abandonné l'intégralité de ses promesses de campagne avant même que le coq ne chante trois fois, je reste persuadé que la France garde la capacité de mettre dehors les traîtres - à leur programme, au peuple qui les a élus et à leur pays - qui la gouvernent et de retrouver la liberté de sa politique.
 
L'auteur poursuivait son article en faisant état d'un isolement de la Russie au vu des cérémonies du 70ème anniversaire de la victoire sur l'Allemagne nazie. Il réduisait la présence de pays à ces célébrations, tels la Chine ou l'Inde, au qualificatif de quelques belles prises de Poutine. L'absence de la France, avec ses 66 millions d'habitants, à ces cérémonies, était la marque de l'isolement de la Russie, mais la présence de la Chine (1,357 milliard d'habitants) et de l'Inde (1,252 milliard d'habitants) une simple anecdote qui ne remettait pas en cause l'isolement constaté : mieux, le prouvait !
 
Paradoxalement, je ne pense pas qu'il y ait eu de la mauvaise foi chez l'auteur de cet article. Je ferai plutôt l'analogie avec le conte soufi de Namouss le moucheron et l’éléphant. Conte qui relate l'histoire d'un moucheron qui passe sa vie dans l'oreille d'un éléphant en croyant qu'il est important et, le jour où il décide de partir, s'aperçoit que l'éléphant ne s'était même pas aperçu de la présence de son locataire.
 
Bien évidemment, la France n'est pas un moucheron, mais nous devrions néanmoins parfois garder un peu plus la mesure de ce que nous représentons si nous voulons éviter quelques désillusions.
 
En fait, lors des cérémonies sur la Place Rouge, étaient absents les pays de l'Otan, sous influence américaine. Étaient présents les autres pays, notamment ceux des BRICS. Comme le relevait Ouest France, il ne s'est pas manqué de voix françaises pour condamner notre absence à ces célébrations. Sarkozy, lors du congrès des Républicains, n'étant que l'une d'entre elles, tout comme Mélenchon sur son blog.
 
Dans ses articles des 8 mai et 9 mai, parus sur son blog, Jacques Sapir développe en détail les enjeux des célébrations russes, ainsi que les raisons pour lesquelles la France aurait dû y participer. Il démontre également comment l'image que nous donnions de l'isolement de la Russie était erronée.
 
 
 
A l'intérieur de l'invitation, les armoiries et les noms des 7 ambassadeurs, associés pour célébrer ensemble la fin de cette guerre dévastatrice. 
 
70ème anniversaire de la victoire dans la grande guerre patriotique - invitation
 
 
L'article du Monde nous avait replongés dans cette éternelle question : le verre est-il à moitié plein, ou à moitié vide ? Et l'auteur préférait n'en voir que la moitié vide. Personnellement, cette question me met toujours mal à l'aise, car je pense qu'en fait le choix n'existe pas.
 
Si l'on considère que le vide se définit comme l'absence de tout ce qui est, et que l'être met fin au vide par sa présence, alors le vide est le non-être. Par définition, le non-être ne peut pas être puisqu'il n'est pas. Le verre ne peut donc pas être à moitié vide puisque le vide n'est pas.
 
Pour ma part, la première chose qui m'a frappé, au vu du carton d'invitation, était la présence côte à côte des ambassadeurs d'Arménie et d'Azerbaïdjan. Il ne faisait aucun doute que la Russie était l'hôte de cette cérémonie. Et elle avait réussi l'exploit de réunir, pour célébrer ensemble un événement, des ambassadeurs de pays qui avaient toutes les raisons de se faire la guerre plutôt que d'être assis à la même table.
 
70ème anniversaire de la victoire dans la grande guerre patriotique - 7 ambassadeurs
 
 
L'Arménie et l'Azerbaïdjan sont en effet opposés depuis des années sur le Haut-Karabagh. Ce conflit est considéré comme l'un des plus meurtriers de ceux liés à l'éclatement de l'Union Soviétique. Alors si monsieur Poutine utilise son influence pour que des pays collaborent ensemble et se souviennent de ce qui les unit plutôt que de ce qui les divise, non seulement ça ne me dérange pas, mais je trouve cela encourageant.
 
Je préfère voir monsieur Kerry discuter avec monsieur Lavrov pour régler les problèmes auxquels ils sont confrontés, plutôt que de  savoir qu'ils envoient leurs instructeurs militaires et leurs armes un peu partout sur la planète dans des buts humanitaires douteux.
 
Je préfère voir une centaine de généraux allemands dire stop aux dissensions entre l'Europe et la Russie, plutôt que de voir des dirigeants assumer leurs destructions et leurs morts.
 
Je préfère voir nos journalistes considérer comme une pure bêtise l'absence de la France aux cérémonies organisées par la Russie, plutôt que d'insister sur ce qui nous divise en œuvrant ainsi à exacerber ces divisions.
 
Il ne m'appartient pas de dire qui était ou n'était pas à la cérémonie organisée par les 7 ambassadeurs. Mais j'étais plutôt satisfait de voir que tous les grands médias n'avaient pas le même regard sclérosé que Le Monde. Et plutôt optimiste, rien que de constater que des hommes politiques de mon pays savaient prendre leurs distances avec les discours ambiants. Plutôt réconforté, enfin, de savoir que, quelles que soient les méthodes employées, les pays tendent pour la plupart à œuvrer de concert avec les autres plutôt qu'à leur faire la guerre. Car nous étions, dans cette salle, aux antipodes de l'isolement décrit dans l'article du Monde, de par la multiplicité des représentations qui s'étaient déplacées.
 
70ème anniversaire de la victoire dans la grande guerre patriotique - cérémonie
 
 
Le Christ disait à ses disciples que les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers (Matth. 20, 16). Mais les Pères, dans la spiritualité orthodoxe, relèvent souvent qu'il peut y avoir une forme d'orgueil à vouloir être le dernier. Non comme la marque de la conscience de son indignité, mais dans l'espoir d'obtenir une place supérieure aux autres dans la béatitude éternelle. Volonté de supériorité qui nous rend de fait indigne de cette place. C'est pourquoi les Pères recommandent non pas d'être le dernier, mais l'avant-dernier.
 
Depuis que j'ai appris cette maxime, je regarde toujours qui est premier, qui est dernier, et qui est avant-dernier. Une forme de déformation... Le fait que la Russie occupe cette place sur l'invitation ne pouvait pas avoir été le fait du hasard, et je ne pouvais que constater la sagesse du service protocolaire qui avait rédigé le carton.
 
Nous avions donc l'Arménie, mise à l'honneur par la première place. C'était incontestablement la reconnaissance des grandes souffrances endurées par ce peuple, qui avait célébré quelques jours plus tôt le centième anniversaire du génocide dont il a été victime de la part des Ottomans. Cérémonie à laquelle avaient participé les présidents Poutine et Hollande. 
 
Nous avions en seconde place l'Azerbaïdjan, qui n'était pas derrière l'Arménie, mais à ses côtés. Et puisqu'il fallait un premier et un second, sans offenser personne, l'ordre ne pouvait être que celui-là. Un primus inter pares. Un respect plutôt qu'une préséance.
 
 
Je n'ai pas assez de connaissances sur la situation des divers pays pour comprendre la suite de l'ordre protocolaire, mais je ne doute pas que rien n'a été laissé au hasard, car monsieur Poutine, lors de son discours sur la Place Rouge, citera les pays présents dans le même ordre que celui où ils étaient inscrits sur l'invitation (23'19'' sur la vidéo). Les délégations des armées défileront dans le même ordre protocolaire (35'06''). Cela laissait supposer que toutes les ambassades russes de par le monde avaient respecté le même ordre.
 
 
 
Il est possible de ne voir dans ce défilé que l'expression de la force d'une armée qui a su se reconstruire, et qui est maintenant prête à affronter toutes les situations. Pourtant, son véritable sens se trouve, comme pour toutes les célébrations, aussi modestes soient-elles, dans notre rapport à l'Histoire. 
 
Tel un arbre qui puise sa force dans ses racines, les hommes se forment par leur histoire, leurs pays et leurs familles. L'histoire de la seconde guerre mondiale y est un élément important mais non exclusif. Les hommes sont parfois blessés par cette histoire, mais ils y trouvent également des éléments de sagesse qui leur permettront de construire leur avenir. 
 
Un avenir que l'on peut voir soumis à une idéologie dominante qui tend à écraser ce qu'elle ne comprend pas, ou que l'on peut construire ensemble, en respectant chacun les spécificités des autres, en harmonie pour le bien commun. En cela, la position russe, exprimée dans le discours de Vladimir Poutine sur le nouvel ordre mondial, le 24 octobre 2014 à Sotchi, montrera la sagesse à celui qui voudra bien l'étudier. Elle lui permettra de réaliser, pour autant que nous acceptions d'ouvrir les yeux, que le vide n'existe pas et que nous avons tout ce qu'il faut à notre portée pour construire ensemble un monde dans lequel nous pourrons vivre en paix.

http://amisdelacommunautehelleniquedelyon.blogspot.fr/


Samedi 13 Juin 2015


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