Conflits et guerres actuelles

Le temps des drones tueurs


En moins de 6 mois, des robots volants contrôlés à distance ont sinon effectué du moins participé au succès de quatre assassinats ciblés dans des pays aussi éloignés que le Yémen et la Colombie.


Wissem Chekkat
Mardi 22 Novembre 2011

Le temps des drones tueurs
En moins de 6 mois, des robots volants contrôlés à distance ont sinon effectué du moins participé au succès de quatre assassinats ciblés dans des pays aussi éloignés que le Yémen et la Colombie.

D’une redoutable efficacité, Le rôle crucial que jouent désormais les drones comme outils militaires et politiques marquent la robotisation de la guerre. Une tendance lourde pour les cinq décennies à venir qui est loin d’être restreinte au domaine aérien. Non sans soulever de sérieux problèmes éthiques susceptibles de modifier et le droit humanitaire et les lois de la guerre.
Cette robotisation de la guerre augure des formes probables que va revêtir celle-ci dans un avenir proche marqué par un repositionnement américain en Asie-Pacifique, lequel sera plus important après l’achèvement du remodelage en cours en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Un remodelage rendu désormais possible et à moindre coût grâce à une utilisation inédite des nouvelles technologies de l’internet et de la manipulation des masses. Après la mise au pas du centre du monde (et surtout le contrôle de ses fabuleuses richesses énergétiques), Le redéploiement américain face à la Chine s’accompagnera certainement par une extension du champ d’intervention à l’espace extra-atmosphérique. D’où l’importance capitale de la possession de drones orbitaux pouvant intervenir aussi comme une arme antisatellite (Antisat) que comme une plate-forme orbitale de bombardement au sol, n’importe où et à n’importe quel moment.
Pour les pays ne disposant pas de technologies, le drone est devenu une arme redoutable, transcendant toute opposition asymétrique, seule défense possible du faible. Leur usage épargne la vie des soldats de l’empire et soulève par là même un dilemme éthique indécent : doit-on riposter contre des humains lorsque un robot est touché ? Cette situation s’est déjà produite en Afghanistan. Des humains ont été tués d’autres machines pour avoir détruit une machine faisant partie de leur réseau communicationnel et cybernétique. Cette question soulève de profondes réflexions éthiques et philosophiques que les Grecs antiques avaient pressenti dans leur mépris des machines.
Par-dessus tout, l’usage de drones dans l’exécution d’une politique d’assassinats ciblés par les USA et Israël, seuls pays à disposer de drones armés, élude le principe de responsabilité et épargne au président-dans le cas de Washington- le recours aux chambres élues pour déclarer la guerre. Les drones tueurs évoluent donc dans une zone de non-droit, exécutant les mêmes missions imparties aux assassins pérégrins du Moyen-âge tout en consacrent le principe du zéro mort du côté de l’assaillant.
Les experts ne s’y trompent guère : l’usage de plus en plus intensif de drones de combat par la CIA dans un nombre croissant de pays est non seulement le signe d’un choix tactique mais d’une robotisation progressive des moyens militaires à la disposition des États-Unis d’Amérique. D’ailleurs, ce pays est en train d’étendre un réseau de bases secrètes ou pas dédiés à ces engins sur une dizaine de pays en Afrique orientale, en Mésopotamie, dans le Golfe arabo-persique, en Afghanistan, au Pakistan, et inévitablement au Levant.
Au Pakistan, leur efficacité est telle qu’ils ont sont arrivés à chasser en « meutes » en coordonnant leur actions et en échangeant leurs informations sur les cibles ; en témoigne également le nombre de plus en plus élevé de victimes à chaque opération où sont impliqués des drones.
Et les victimes des drones ne se comptent plus dans la liste anonyme des paysans Pachtoun tombés quelque part au Waziristân ou au Balûchistân sous le feu de leurs missiles « Hellfire » (à l’origine un missile antichar tiré à partir d’un hélicoptère d’attaque comme le Cobra ou l’Apache) mais incluent désormais des chefs d’État et des personnalités historiques.
Le 20 octobre 2011, le convoi du colonel Mouammar Gaddafi est localisé et attaqué par des drones américains, probablement de type « Predator USMQ2 » ; le convoi est immobilisé et contraint à se disperser avant d’être à nouveau bombardé. De sa localisation à la sortie Sud de la ville de Syrte, réduite en ruines fumantes par la fureur de combats acharnés et de bombardements intensifs, jusqu’à la capture de l’ancien chef de l’État et son lynchage à mort par un groupe de rebelles, des drones contrôlés à des milliers de kilomètres de distance survolaient, surveillaient et au besoin ouvraient le feu sur des cibles précises au sol. De toute évidence, les drones eurent un rôle de premier plan dans l’assassinat du leader libyen. Un assassinat politique ressemblant à une version plus atroce que celle du Duce italien en pleine seconde guerre mondiale.
Peu de temps avant l’assassinat du colonel Gaddafi, une étrange opération impliquant des drones armés eut lieu au dessus des reliefs arides du Yémen : l’opération Awlaqi. Ce citoyen américain, autoproclamé chef de l’organisation terroriste connue sous le label d’Al-Qaïda en péninsule arabique périt sous le feu d’un ou de plusieurs missiles tirés selon toute vraisemblance de drones armés. C’est la première fois qu’un citoyen américain fait l’objet d’un assassinat ciblé que certains juristes sont allés qualifier d’exécution extrajudiciaire.
La mort d’Anwar Awlaqui au Yémen avait un précédant. Et de taille. La mort du chef présumé de cette étrange nébuleuse dénommée Al-Qaïda (ou Al-Qaeda selon une transcription anglo-saxonne). Celui qui est devenu une icône incarnant l’ennemi public numéro un mondial a été localisé et éliminé à Abottabad, au Pakistan dans une mystérieuse opération militaire qui n’a pas livré tous ses secrets. Là également, des drones de surveillance ont facilité l’opération commando des forces spéciales US.
Il est à rappeler que l’usage des drones au Nord du Pakistan est devenu quasi-quotidien au point où leur système d’échange de fichiers et de transmissions fut maintes fois piraté.
La dernière victime des ces robots volants est une figure emblématique presque oublié d’une des plus anciennes guérillas d’Amérique du Sud : Alfonso Cano, un des fondateurs des FARC (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia/Forces armées révolutionnaires de Colombie) et leur chef depuis 2006. Nonobstant la revendication exclusive de l’armée colombienne qui s’attribue les mérites de son assassinat dans un raid, il n’en demeure pas évident, de l’avis même du président colombien que cette opération « sophistiquée » n’aurait jamais abouti sans la « coopération de pays amis » et fort probablement une participation décisive de drones armés US, lesquels auraient initié le raid aérien détruisant la base des FARC où se trouvait Alfonso Cano, y facilitant ainsi l’assaut des forces colombiennes. Or, c’est un secret de polichinelle que de rappeler la présence de drones US opérant à partir de sept bases en Colombie. Certains d’entre eux violant assez fréquemment l’espace aérien du Venezuela voisin.
A cela on peut ajouter d’autres assassinats non élucidés à ce jour. Tel l’assassinat du premier ministre libanais Rafik Hariri dans un attentat à la voiture piégée et à l’explosif. Des informations persistantes font état de la présence avérée ce jour là (et les jours précédant l’assassinat) d’un drone de reconnaissance israélien au dessus de la zone où eut lieu l’explosion.
Ainsi, du Pakistan à la Colombie, en passant par le Yémen et la Libye, les drones armés supplantent petit à petit les autres moyens conventionnels d’action à l’étranger et se sont imposé moins comme le nouveau bras armé de la CIA que comme un prolongement technologique de la politique extérieure de Washington. Et en effet, le drone est devenu un outil géostratégique intervenant au niveau tactique.
Basé sur un principe assez simple, les drones se déclinent en plusieurs types allant du micro drone au drone spatial en passant par le mini drone, le drone à long rayon d’action, à grande autonomie, puisant leur énergie de diverses sources, y compris celles dites alternatives, ces machines contrôlées à distance pourraient être destinées à la surveillance, à réguler le trafic autoroutier, à optimiser les recherches en cas de désastre naturel. Néanmoins, leur large autonomie, leur conférant la possibilité de voler de plus en plus longtemps tout en étant peu visibles, légers et nécessitant moins d’entretien que pour un aéronef conventionnel, et par-dessus tout éliminant toute implication humaine dans l’action en a fait des armes de choix pour la CIA et un concurrent –depuis qu’ils sont capables d’emporter des charges militaires et de frapper des cibles-de forces aériennes conventionnelles.
Il y a presque deux décennies, des pilotes de l’US Air force avaient protesté contre des projets de robotisation de bombardiers rendant inutile le recours à des pilotes humains. Si aujourd’hui, un drone n’est pas, stricto sensu, un robot puisque il demeure contrôlé via des satellites par des opérateurs humains derrière une console, le fait est que les drones actuels, notamment de type Reaper ou Predator sont de plus en plus autonomes du point de vue de l’intelligence artificielle (AI) et seront sous peu capables d’opérer assez indépendamment de l’opérateur humain. Dans un tel cas de figure, leur usage militaire, notablement dans les assassinats ciblés posera un sérieux problème éthique et contreviendra aux lois d’Asimov (du nom d’un célèbre auteur de science-fiction) stipulant l’interdiction pour un automate d’attenter à la vie d’un humain.
Dans la guerre des réseaux de l’information, l’ascendant appartiendra à celui qui aura le réseau le plus élargi possible suivant un maillage flexible, capable de supporter une perte de l’information. Ce n’est pas pour rien que les USA sont en train de tisser un véritable réseau mondial de bases pour leurs robots aériens.
C’est ainsi qu’en Éthiopie, des aérodromes désaffectés ou des terrains nus se sont transformés en bases avancées abritant des petites flottilles de drones armés commandés à distance depuis un bunker situé au fin fond du Nevada.
Des bases similaires existent au Yémen, au Pakistan, en Afghanistan, en Irak, en Israël, au Sud-Soudan, au Kenya, au large et à l’intérieur de la Libye, en Colombie, en Corée du Sud, à Guam, et demain probablement au Sahel, ou en Afrique australe ou même à l’intérieur des États-Unis. Car dans ce dernier cas de figure, des mini drones utilisés à des fins civiles pourraient très bien être utilisés contre des personnes indésirables ou figurant sur la liste noire du gouvernement. Qu’est ce qui empêcherait la CIA de recourir à des assassinats ciblés avec ses drones contre des citoyens US en plein territoire américain ? C’est la question que se posent quelques personnes aux États-Unis, inquiets de la dérive induite par l’adoption de l’assassinat comme instrument politique. Une situation paradoxalement similaire aux pratiques du 15ème siècle du temps des intrigues italiennes de la renaissance et des assassinats de palais. Sauf que cette fois-ci, la portée de cette politique est planétaire. Au point où la dague de feu n’épargne même plus un paysan anonyme vivant dans un endroit perdu à la fin fond d’un pays lointain.
Après le missile de croisière et la vidéo truquée, voici venu le temps des drones tueurs. Qu’en sera-t-il à l’avenir ? On préfère ne pas y penser.


Mardi 22 Novembre 2011


Nouveau commentaire :

VIDEOS | Politique Nationale/Internationale | Propagande médiatique, politique, idéologique | Société | Histoire et repères | Conflits et guerres actuelles | Néolibéralisme et conséquences


Publicité

Brèves



Commentaires