Reflexion

Le souffle chaud du 14 janvier sur la diplomatie tunisienne


Dans la même rubrique:
< >

Mercredi 29 Août 2018 - 11:56 De la grandeur d'un athéisme pensant

Mercredi 23 Mai 2018 - 22:18 L'Europe s'initie au jeu de Go


J’écoutais récemment sur la chaine télévisée Hannibal, un débat sur les soubresauts de la révolution du jasmin. L’un des intervenants avait dit que la diplomatie tunisienne avait existé du temps de Bourguiba et était concentrée sur un soutien à l’occident et l’autre avait répondu qu’il n’en avait jamais eu !
Assailli par mes doutes et mes interrogations, j’avais plus tard regardé avec intérêt mais aussi une vive curiosité la proposition d’un gouvernement provisoire dans le discours du 28 janvier du Premier ministre Mohamed Ghannouchi…
Il était bien entendu qu’il ne s’agissait que d’un gouvernement provisoire et l’existence qu’une équipe dense et étoffée n’était pas forcément de mise. Il s’agissait avant tout de traverser cette période d’incertitudes et de turbulences avec le moindre mal jusqu’à la tenue des élections présidentielles et législatives qui allaient faire acquérir à l’équipe sélectionnée pour nous diriger une plus grande légitimité et une assise qui allait l’aider à prendre des options franches et tranchées pour assurer le développement de la Tunisie.
Mais malgré tout, cette esquisse de gouvernement reste très importante car elle préfigure nos futurs choix dans tous les domaines et l’occasion m’est donnée dans ce contexte de m’attarder davantage sur l’importance de deux départements ministériels : celui des affaires étrangères et celui de l’économie et du tourisme, opportunité qui va me permettre de revenir sur la notion de diplomatie.


Hatem Karoui
Vendredi 28 Janvier 2011

Le souffle chaud du 14 janvier sur la diplomatie tunisienne
Abderraouf Ounaïs, diplomate de carrière âgé de 75 ans, a été nommé
ministre des Affaires étrangères alors que Mehdi Haouas, cadre quinquagénaire
dynamique ayant fait ses preuves en France, a été affecté au poste de
ministre du commerce et du tourisme. Ce qui m’intéresse ici c’est le lien
entre le commerce et en particulier le commerce extérieur et la diplomatie et
pour cela je vais procéder à un état des lieux de la situation avant la date
du 14 janvier et maintenant. A partir de cet historique, va être établi ce qui
à mon avis devrait être la première tache à laquelle devraient s’atteler
de manière conjuguée ces deux ministères.
Au moins les nouveaux ministres sauront ce qui les attend…
Il faut savoir de prime abord que le bouleversement des rôles entrainé par
la mondialisation, le concept classique de diplomatie a lui-même complètement
été transformé. La fonction essentielle du diplomate et surtout de l’agent
diplomatique appartenant aux pays du Sud est de vendre les produits de son pays.
Cette révolution dans les attributions et dans les mentalités n’a
malheureusement pas suivi chez nous.


Un état des lieux affligeant
L’attente par rapport à un Ambassadeur ou à un consul que l’on nomme
selon les normes tunisiennes est surtout de défendre les intérêts du pouvoir
et des lobbies qui l’on mis à sa tête. En fait il a été conçu au départ
que les représentants diplomatiques devraient appartenir au parti majoritaire
à savoir le RCD, mais peu à peu cette idée a été abandonnée car le parti
avait été progressivement dépouillé des principes et des valeurs pour
lesquels il avait combattu pendant longtemps. L’important désormais est que
le diplomate soit le support efficace, obéissant et dévoué de la famille
régnante. Cela va de l’accueil à l’aéroport à la recherche
d’opportunités et de tuyaux exclusifs pour faire des affaires. Ceux qui ne se
conforment pas à ce postulat de base seront écartés et au besoin humiliés.
Plusieurs exemples récents montrent comment des accusations fallacieuses ont
été collées à des diplomates qui ne s’étaient pas pliés aux desiderata
de la famille régnante et qui avaient été débarqués illico presto.
Cette « marque de fabrique » du diplomate avait fait école et détourné
tous les fonctionnaires des affaires étrangères du rôle véritable qu’ils
avaient à accomplir : essayer de servir l’intérêt de l’opérateur
économique quel qu’il soit. Des mauvaises habitudes avaient été prises
comme de rédiger des rapports complaisants ou inexacts à l’autorité de
tutelle, et celle-ci en faisait état au Chef de l’Etat qui faisait mine
d’en entériner le contenu. Tout pouvait continuer à marcher de la sorte et
le diplomate pouvait continuer à vaquer à un train-train tranquille tant
qu’il ne faisait pas des impairs par rapport à la famille.
Naturellement, les nominations aux postes à l’étranger n’étaient pas
liées à la compétence mais aux marques de soumission, de fidélité et au
besoin à certaines qualités intrinsèques comme la vocation à la délation et
au « stoufida ». Dans les villes importantes où des ambassades ou des
consulats sont installées, la tache primordiale des agents est de surveiller
l’activité politique de nombreux émigrés qui y sont installés.
Quand le « travail » demandé était accompli. Peu importe de procéder à
des déplacements coûteux pour prospecter le marché. Ces fonds dépensés
pouvaient mettre à mal le faible budget octroyé. Par ailleurs il importait peu
de fréquenter la scène publique qui donnait l’occasion de rencontrer des
hommes d’affaires locaux. On n’allait aux chambres de commerce et aux
séminaires que si une invitation gratuite nous était adressée et on faisait
attention en restreignant le train de vie de ne pas assister aux manifestations
sportives, de ne pas être membre d’une association quelconque et cela
permettait d’économiser les maigres ressources qui allaient nous permettre de
construire une villa cossue lors du retour définitif.
Et la compétence ?
On pouvait trouver comme fonctionnaires dans les Ambassades toutes les
catégories sauf les diplômés dans les matières adéquates. Bac -3, Bac +1,
Bac +2, maitrises en langues…Mais jamais ou si peu en commerce international
et des ingénieurs, et ce malgré la disponibilité énorme qu’offre le
marché tunisien.
Ils ont été « cooptés » à partir de liens familiaux avec un cousin
influent proche du gouvernement ou un ministre…
Pendant l’été on offre aux attachés d’Ambassade des stages dans les
institutions de promotion du commerce extérieur comme le CEPEX mais ceux qui y
assistent le fond de manière forcée et ne s’expriment jamais dans les
débats des séminaires ou ateliers organisés pour ne pas attirer l’attention
sur eux. Ils font acte de présence et attendent avec impatience le moment où
ils peuvent quitter la salle pour retourner au Bled…

Cette situation liée surtout à cette mentalité rétrograde ne saurait durer
et le souffle nouveau du 14 janvier devrait contribuer à changer la donne.
Il est à cet égard curieux que les postulants à des places au gouvernement
provisoire s’égosillent dans des discussions byzantines pour savoir quels
partis seront représentés et qui occupera les ministères de souveraineté
alors que l’enjeu vital pour le pays est l’exportation qui sera à la base
d’une véritable croissance économique….Comme si le Ministère du Commerce
était moins important que celui des Affaires étrangères et qu’il fallait
lui flanquer le tourisme comme supplément alors que le Tourisme seul mérite de
se voir attribuer un département.
Par ailleurs il est regrettable que les médias n’aient pas accordé dans
les débats une place importante à l’exportation et que d’autres enjeux lui
sont substitués  
La situation passe donc selon moi par des mesures radicales traduites par les
6 réformes suivantes :
1-    La création après les élections d’un Ministère du Commerce Extérieur
dans le gouvernement
Ce n’est pas uniquement vers le commerce qu’il faut braquer les
projecteurs mais vers le commerce extérieur avec la réforme de la périphérie
des échanges extérieurs comme les nouvelles institutions à créer et
notamment une Banque du commerce extérieur finançant les opérations qui en
dépendent.

2-    Une coordination structurelle entre le Ministère des Affaires Etrangères
et le Ministère du Commerce Extérieur
Cette guerre froide qui existe entre le département du commerce et celui des
affaires étrangères doit s’arrêter car aucun ministère ne doit phagocyter
l’autre et profiter de manière opportuniste des apports de l’autre. C’est
la compétence qui doit prévaloir avec une synchronisation des actions de
manière harmonieuse pour l’approche des marchés extérieurs.
Comme le Ministère des Affaires étrangères supervise à l’international
les commissions mixtes pour faire le suivi des actions, une commission interne
mixte devrait être créée pour superviser la coopération institutionnelle
avec une possibilité de formuler des critiques réelles sur les imperfections
et non d’établir des rapports de complaisance  

3-    Des stages à l’étranger dans des sociétés et des antennes
européennes des futurs Conseillers d’Ambassade et des cadres des institutions
de promotion du Commerce Extérieur appelés à occuper des postes à
l’étranger  

Pour cela un budget conséquent devra être prévu. Les accords de
coopération entre institutions ne sont pas suffisants car ils ne prévoient pas
d’imputations budgétaires. Les cadres tunisiens devraient se familiariser de
visu avec les problèmes rencontrés en Occident qui nous dépasse en
expérience et tirer profit de ces stages qui coutent…Mais l’important
n’est pas le coût mais le retour sur investissement.
4-    Une concentration sur les potentialités régionales à l’exportation
La culture de l’exportation ne doit plus être concentrée dans la capitale
mais doit être capitalisée dans les régions, surtout celles présentant une
offre précise et pour cela il faudrait moderniser l’outil statistique et
introduire les nouvelles technologies pour faire connaitre ce potentiel.
5-    Multiplier les supports pour favoriser l’implantation
Actuellement des fonds existent comme le FOPRODEX pour favoriser
l’implantation mais il faut également affiner la réglementation de change
pour permettre le transfert des capitaux nécessaires à une implantation
efficace…Et dans tout cela rompre avec les méthodes de la création de
barrières opaques entre opérateurs en sachant que les PME sont plus à même
de conquérir de nouveaux marchés que les conglomérats. Cette transparence
doit se traduire par la création de supports électroniques et de sites sur le
réseau avec moteurs de recherche pour être au fait de la réglementation
interne et internationale. La concurrence déloyale entre opérateurs doit être
par ailleurs sévèrement sanctionnée.
6-    Apurer l’administration économique
Les dirigeants incompétents ou qui doivent leur poste à des liens familiaux
ou claniques dans l’administration économique et en particulier dirigée vers
le commerce extérieurs doivent faire l’objet d’une purge radicale. Il ne
s’agit pas d’une chasse aux sorcières mais il faut comprendre que de tels
dirigeants ont été à la base par leurs calculs sordides du ras-le-bol
général ayant conduit à la révolution du jasmin et cette révolution doit
constituer une leçon pour tous les Tunisiens pour qu’au grand jamais des
événements aussi douloureux –même s’ils sont salutaires- n’aient plus
l’occasion de se reproduire. Les mentalités rétrogrades existent dans
d’autres secteurs et un long travail est à entreprendre pour les faire
disparaitre, mais commencer par éliminer ceux qui sévissent dans le secteur de
l’export est primordial.

Conclusion
Le mot d’ordre est que désormais la diplomatie doit être au service de
l’exportation. Les diplomates ne seront plus jugés sur les calembours
qu’ils sont capables de faire ou sur les variations de sourires mielleux et
hypocrites que leur faciès est capable de composer mais sur les revenus
qu’ils sont en mesure générer directement ou indirectement pour la nation en
imprimant à leur intervention des règles morales auxquelles ils doivent
rigoureusement s’astreindre.
Dans cette optique le gouvernement provisoire, une fois il entrera dans les
choses sérieuses, devra commencer dans les plus brefs délais par procéder à
une purge dans notre personnel à l’étranger pour ne garder sur place que
ceux qui le méritent réellement.
Il ne fait pas de doute cependant que de nombreux diplomates honnêtes et
compétents existent et qu’il ne faut pas mettre tout le monde dans le même
sac.
L’enjeu est cependant de taille car le temps joue contre nous.
Quant à l’existence ou non d’une diplomatie tunisienne, j’avais conclu
au fond de moi-même qu’une diplomatie sans exportation ne pouvait pas
être….

Par Hatem Karoui
Ecrivain et Journaliste


Vendredi 28 Janvier 2011


Nouveau commentaire :

Coup de gueule | Croyances et société | Reflexion | insolite, humour, conspiration...


Publicité

Brèves



Commentaires