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Le scénario égyptien est-il possible dans la CEI?


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Dmitri Babitch
Mercredi 16 Février 2011

Le scénario égyptien est-il possible dans la CEI?
Après l’annonce du départ imminent de Hosni Moubarak, le journal américain Time s’est empressé de publier le classement des dix autres "dictateurs" dans la file d’attente des candidats susceptibles de suivre leur homologue égyptien. Ce classement peu prestigieux inclut deux présidents des anciennes républiques d’URSS, le président biélorusse Alexandre Loukachenko et son homologue tadjik Emomalii Rahmon.
Pourquoi avoir choisi ces pays de préférence à la Géorgie, à l’Azerbaïdjan ou encore au Turkménistan qui sont loin d’être des phares de la liberté? Probablement, quelqu’un prend ses désirs pour la réalité: la Géorgie est un allié de l’Occident représentant un moyen de "dissuasion" face à la Russie, et le Turkménistan et l’Azerbaïdjan sont des fournisseurs du si nécessaire combustible bleu.
Une telle manière de penser est très dangereuse, comme l’est l’habitude de prendre ses désirs pour la réalité. En fait, les événements d'Egypte et de Tunisie ne sont compris par personne: ils rappellent la célèbre parabole des trois sages aveugles et de l’éléphant, où le premier tenait le pied, le second la trompe et le troisième la queue de l’éléphant. Et tous les trois ont évidemment tiré des conclusions différentes sur la nature de l’éléphant dans l’ensemble. Aux Etats-Unis et en Europe, la majeure partie de la presse du "mainstream" considère de manière idéaliste les événements du Caire et de Tunis comme un "progrès" et une "leçon pour tous les dictateurs de la planète." La minorité réaliste admet une évolution des événements selon un scénario négatif. Quant à la presse iranienne, elle voit en Egypte la "révolution islamiste" tant attendue, qui poursuit la tradition de la révolution antimonarchique en Iran de 1978-1979. Rappelons qu’à l’époque l’ayatollah Khomeiny est arrivé au pouvoir à Téhéran avec toutes les conséquences que cela implique.

La révolution, on n'en dit rien, sauf du bien
En fait, les trois points de vue sont corrects mais insuffisants. La position du "mainstream" occidentale est la plus vulnérable, bien que les manifestants en Egypte et en Tunisie aient effectivement utilisé Google et Twitter si chers aux yeux des journalistes américains. "Il est clair que les Egyptiens et les Tunisiens ont remporté une victoire impressionnante sur le despotisme et la corruption au nom de la liberté, de l’autogestion et de la dignité humaine", écrit le chroniqueur du New York Times Roger Cohen.
Comme on dit, j’en accepte l’augure et j’ose espérer. Hélas, pour l’instant le rétablissement de l’estime de soi dans les deux pays est exprimé via les revendications salariales. Cependant, le même journal libéral, The New York Times, nous a fait des discours pendant des années sur le préjudice porté à l’économie par les augmentations rapides des salaires et des prestations sociales. D’autre part, les partisans de la version "bienfaisante" des révolutions arabes reconnaissent à contre cœur la présence chez "l’éléphant" révolutionnaire non seulement d’une trompe très douce, mais également de pattes écrasant tout sur leur passage. On se souvient des Frères musulmans, inclus par la Russie dans la liste des organisations terroristes au début des années 2000. Mais les "frères" ne font pas partie de la liste américaine similaire, contrairement au Hamas palestinien. Pourquoi?
Il est probablement question de la spécialisation différente de ces organisations. Le Hamas a principalement combattu contre les Etats-Unis et Israël, alors que les "frères", à l’époque de l’URSS, apportaient dans les régions musulmanes de l’Union soviétique de la littérature prohibée. Ainsi, l’URSS luttait contre les organisations islamistes antisoviétiques, et les américains contre les organisations islamistes antiaméricaines. Bien que pour les terroristes la Russie fasse partie du monde occidental.
En fait, aussi bien pendant la guerre à Haut-Karabakh que pendant les deux guerres tchétchènes, les "volontaires" islamistes des pays arabes, les Egyptiens, les Yéménites, les Saoudiens et d’autres, agissaient sur le territoire de l’ex-URSS. C’étaient donc les suppôts des régimes actuellement menacés de destruction, si la vague révolutionnaire d’Egypte, pays clé du monde arabe, se poursuit.
A une époque, l’activité des combattants arabes en Tchétchénie a pu être partiellement étouffée car Moscou avait réussi à trouver un terrain d’entente avec Moubarak et d’autres régimes arabes. L’argument de Moscou était le suivant: après s'être entraînés et avoir "assouvi leur soif de sang" dans le Caucase du Nord, ces gentlemen vont également créer des problèmes chez vous. De tous les régimes du Proche-Orient, ce sont les autorités égyptiennes et le chef du renseignement Omar Souleimane qui ont entendu le mieux cet appel de la Russie. Bien que les Frères musulmans aient affirmé qu’ils soutenaient les "rebelles" tchétchènes seulement idéologiquement, les autorités égyptiennes ont réussi à prendre sous leur contrôle les "oies sauvages" du réseau islamiste clandestin, et même les étudiants russes des écoles supérieures égyptiennes tombés sous l’influence des prédicateurs radicaux. Arrivera-t-on à trouver un terrain d’entente avec les nouvelles autorités?

Est-ce impossible ici
Toutefois, ce n’est pas en Russie mais dans les pays de la CEI qu’on lit le Time avec la liste des dictateurs "vacillants" avec la plus grande attention. Officiellement, la position des pays orientaux de l’ex-URSS concernant les événements en Egypte et en Tunisie se traduit par le titre du roman de Sinclair Lewis Impossible ici. Mais les observateurs locaux recommandent: les évocations par les présidents "eurasiatiques" des traditions uniques, qui rendraient impossibles les changements quelconques sur le territoire de l’ex-URSS, sont exagérées. Cependant, force nous est de constater que dans la majorité des pays de la CEI si un nouveau groupe arrivait au pouvoir par le biais d'un coup d’Etat, le nouveau gouvernement serait presque certainement bien pire que celui qui est en place. Telle est la carte politique actuelle de la CEI.
De toute évidence, les changements sont nécessaires mais ils ne doivent pas survenir suite aux actions d’un "usurpateur collectif" manipulable et irresponsable, c’est-à-dire de la foule révolutionnaire. Il est urgent de redonner vie à des institutions qui sont devenues "étriquées" au fil des dernières années, telles que les élections, la société civile, l’opposition, les médias indépendants. Et dans ce cas beaucoup dépend des dirigeants du pays, de leur capacité de séparer le tape-à-l'oeil et la propagande bon marché de la véritable préoccupation du sort de la population.
Tout d’abord, l’effet vitrine devient évident dans l’économie. Le président tunisien Ben Ali renversé était très fier que sous sa présidence, en 23 ans le revenu par habitant en Tunisie se soit multiplié par trois, passant de 1.201 dollars à 3.786 dollars par an. Selon les statistiques officielles, fournies par Ermoukhamet Ertysbaïev, conseiller du président kazakh, au cours des 16 dernières années de présidence de Nazarbaïev, le revenu par habitant au Kazakhstan est passé de 700 à 9.000 dollars. Sur le papier, le progrès au Kazakhstan est bien supérieur à la Tunisie, mais il conviendrait de se souvenir de l’augmentation des prix des produits alimentaires, de l’essence, du logement, etc., pendant la même période.

Ne craignez pas la famine mais la malnutrition
Comme le montre l’expérience historique, les révolutions ne surviennent pas lorsque la population est affamée, mais lorsqu’elle connaît une légère "sous-alimentation", surtout si une crise éphémère survient pendant une période de croissance jusque-là stable du niveau de vie. Peu de chefs d’Etat autoritaires ont réussi à éviter de tels excès et à se retirer avec honneur après une présidence autoritaire ayant duré de nombreuses années. Hormis le Singapourien Lee Kuan Yew cité par M. Ertysbaïev, on pourrait également citer deux européens, le Français Charles de Gaulle et le Finlandais Urho Kekkonen (qui fut président de 1956 à 1982). Mais ces derniers étaient présidents à une époque où internet n'existait pas encore, et leur gouvernance a coïncidé avec une époque de croissance économique sans précédent en Occident, les "trente glorieuses" de la croissance économique constante. Rien de tel sur les marchés actuels ne se profile à l’horizon.
Toutefois, le tape-à-l'oeil n’est pas seulement néfaste dans l’économie. Le gouvernement égyptien était fier du succès du développement culturel, par exemple la restauration de la Bibliothèque d’Alexandrie. Chaque année, le nombre d’écrivains égyptiens augmentait. Mais peu de personnes s’intéressaient à l’impact des fonds investis dans ces prestigieux projets: y a-t-il suffisamment de personnes capables d’apprécier la bibliothèque dans un pays toujours semi-illettré?
Persuadé de la fiabilité de la technologie du pouvoir élaborée par lui, Moubarak préférait ne pas se poser toutes ces questions. En 2007, dans une interview accordée à la commentatrice du journal Vremia Novostei, Elena Souponina, il a même recommandé à Vladimir Poutine de briguer un troisième mandat sans tenir compte des critiques. En organisant le 3 avril une élection présidentielle anticipée, le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev ne semble pas non plus se poser ces questions. Mais les problèmes longtemps ignorés ont tendance à réapparaître avec bien plus d'acuité à terme.

Ce texte n’engage pas la responsabilité de RIA Novosti.


Mercredi 16 Février 2011


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