Lobbying et conséquences

Le rapport du Groupe d'Études sur l'Irak: Baker contre Le Lobby


Dans la même rubrique:
< >

Mardi 16 Octobre 2018 - 06:15 Impunité « made in Europe »


« La grande valeur du rapport Baker & Hamilton tient au fait qu’il réaffirme la nécessité de rechercher les intérêts nationaux usaméricains, qui s’opposent par définition aux intérêts nationaux purement israéliens. »

Justin Raimondo, in « We Can’t Wait for 2008 » [Impossible d’attendre jusqu’en 2008], sur antiwar.com



Mike Whitney

Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice


Mike Whitney
Mardi 12 Décembre 2006

Le rapport du Groupe d'Études sur l'Irak: Baker contre Le Lobby
La tension entre l’administration Bush et les membres du Groupe d’Etudes sur l’Irak [GEI] illustre l’approfondissement de la coupure entre la vieille garde des impérialistes usaméricains et les néoconsevateurs partisans de l’ « Israël avant tout ». Ces dissensions sont en train de camper le décor d’une bataille décisive entre ces deux camps opposés. Le vainqueur décidera probablement de la politique usaméricaine au Moyen-Orient pour la décennie à venir.
Le fiasco de l’occupation de l’Irak a placé la totalité de la région sur la voie rapide en direction du désastre. C’est la raison pour laquelle James Baker a été tiré de sa retraite paisible, histoire de voir s’il serait en mesure de modifier la trajectoire actuelle et de limiter les dégâts à long terme pour les intérêts usaméricains. Baker était opposé à l’intervention usaméricaine en Irak dès le début, mais son voyage de quatre jours à Bagdad l’a convaincu qu’il fallait faire quelque chose, de toute urgence. Le rapport du GEI reflète l’opinion unanime de ses auteurs, à savoir que l’Irak est en train de se désintégrer et de tomber dans le chaos et qu’il faut faire impérativement quelque chose afin de réduire l’ampleur du bain de sang [que connaît ce malheureux pays].


James Baker et Lee Hamilton présentent leur rapport le 6 décembre 2006 à Capitol Hill (Washington)

Dans ce processus, Baker n’est pas un simple observateur objectif. Dans ce combat, il a manifestement un chien. En tant que Secrétaire d’Etat sous Ronald Reagan, c’est lui qui avait rassemblé les bases d’un échafaudage d’une présence impériale usaméricaine dans la région, et il est encore aujourd’hui lié à beaucoup de grandes entreprises qui tirent profit de la politique de relations publiques des USA au Moyen-Orient. Mais il a toujours eu, par ailleurs, une approche « pragmatique » de la politique dans cette région du monde, et on ne peut en aucun cas le considérer comme un fomenteur de guerre. Certains de ses détracteurs voient en Baker un instrument mal dégrossi, essentiellement incompatible avec les intérêts commerciaux usaméricains. Cela tient simplement au fait que les gens intelligents ont des moyens plus efficaces de réaliser leurs objectifs…
Dans l’article récent d’Antonia Juhasz « Oil for Sale: Iraq Study Group Recommends Privatization » [Pétrole à vendre : le GEI préconise la privatisation], la journaliste montre comment Baker était plus que content de fermer les yeux sur la répression interne de Saddam dès lors qu’elle ne portait en rien atteinte aux business. Comme le dit Antonia Juhasz :
« Baker se focalisait sur le commerce, qu’il qualifiait de « facteur primordial dans les relations usaméricano-irakiennes ».
« A partir de 1982, année où Reagan biffa le nom de l’Irak de la liste des pays soutenant le terrorisme et jusqu’en avril 1990, où l’Irak envahit le Koweït, Baker et Eagleburger ont travaillé, avec d’autres au sein des administrations Reagan, puis Bush Père, afin d’élargir le commerce [avec l’Irak], avec pugnacité et grand succès.
« Rien ne rend mieux compte de l’efficacité de cette attitude qu’un mémo écrit en 1988 par l’équipe de transition de Bush, arguant du fait que les USA auraient à décider « s’il convenait de traiter l’Irak comme une dictature repoussante ou s’il convenait au contraire de reconnaître la puissance présente et potentielle de l’Irak dans la région [du Moyen-Orient] et par conséquent de lui accorder une priorité relativement élevée. Nous préconisons fortement la seconde option. » Deux raisons invoquées étaient les « immenses réserves pétrolières de l’Irak », qui promettaient de faire de ce pays « un marché lucratif pour les produits d’exportation usaméricains » et le fait que les importations usaméricaines de pétrole irakien étaient en train de s’envoler. Bush et Baker s’emparèrent de l’avis des équipes de transition, et on n’en entendit plus jamais parler. »
Voilà : le véritable James Baker, c’est ça. Baker n’est pas un idéologue, et il n’est certainement pas en croisade. Son approche peut sembler cynique, mais elle montre qu’il préfère le commerce (fût-ce avec un dictateur sanguinaire) à la guerre. Cela démontre que son rôle, au sein du GEI, ne se limite pas à assurer une couverture à Bush. La mission de Baker consiste à sauvegarder un système impérial qu’il a contribué à créer. De plus, il est évident que Bush est mécontent de ce rapport, et qu’il a d’ores et déjà rejeté ses deux recommandations les plus iconoclastes : des négociations avec la Syrie et avec l’Iran, et un engagement à réduire le nombre des soldats en Irak. De plus, Bush fait absolument tout ce qui est en son pouvoir afin de minimiser les effets du rapport. De fait, il a même fait venir Tony Blair de toute urgence à Washington, afin de ne pas apparaître totalement isolé…
Baker a fait du bon boulot : il s’est emparé des gros titres, et il s’est expliqué en direct au peuple usaméricain, mais son effet sur Bush est jusqu’ici négligeable. Bush semble avoir mis le rapport de côté, exactement de la même manière qu’il avait mis de côté les résultats des élections de la mi-mandat. Sa réception du travail du GEI a été intentionnellement condescendante : il l’a jeté au-dessus de l’armoire en le qualifiant d’ « intéressant et sincère », bla-bla-bla…
Mais Baker n’est pas enclin à se laisser traiter comme un gamin, ou mis de côté. De fait, son ton a par moment été menaçant, d’une manière non habituelle. Comme l’a relevé plus d’un de ses détracteurs, Baker semble offrir à Bush un « ultimatum », et pas simplement des recommandations. Il a averti Bush de ne pas « piquer au hasard » les recommandations qui auraient l’heur de lui agréer :
« J’espère que ce rapport ne sera pas considéré comme étant une salade de fruits, et qu’on ne dira pas : j’aime bien les abricots, mais je n’aime pas les cerises… Il s’agit d’une stratégie globale, destinée à solutionner le problème auquel nous sommes confrontés en Irak, mais aussi à traiter d’autres problèmes auxquels nous sommes confrontés dans la région [du Moyen-Orient] afin de restaurer le prestige et la crédibilité de l’Usamérique dans cette région du monde. »
Baker est courtois jusqu’à en paraître parfois obséquieux, mais son idée est très claire. Il exige que Bush exécute son plan, dans sa totalité, et sans dévier. Il s’agit de l’avis sans frais du conseiller de la Mafia, et non pas des considérations oiseuses d’un bureaucrate à la retraite.
Quoi que l’on puisse penser de James Baker, c’est un diplomate blanchi sous le harnais, et quelqu’un de sérieux. Ses états de service montrent qu’il jouit d’un large soutien auprès des dirigeants de l’oligarchie usaméricaine, et qu’il est impensable de l’ignorer. Il représente une base puissante de patrons des grandes firmes et de magnats du pétrole qui sont très préoccupés par la détérioration de la situation en Irak et qui veulent constater un changement de cap. Baker est leur homme. Il est l’émissaire logique d’un nombre croissant de ploutocrates sur les nerfs, qui constatent que le train politique de Bush est sorti des rails depuis déjà pas mal de temps.
Mais si Big Oil [les trusts pétroliers] veulent un changement de cap, auprès de qui Bush peut-il trouver des soutiens pour le maintenir ?
Un sondage Associated Press, effectué cette semaine, montre que 9% seulement des Usaméricains pensent « possible » une victoire en Irak. Même les partisans les plus fidèles de Bush ont quitté le navire en train de couler. Le seul groupe qui continuent à faire l’article de la politique faillie de Bush est le camp « Israël avant tout » qui continue à agiter le chiffon rouge excitant au combat depuis leurs tribunes du Weekly Standard et de l’American Enterprise Institute. Les mêmes bushistes invétérés mènent la charge en vue d’une attaque préemptive contre l’Iran – une action criminelle qui aurait des effets catastrophiques pour les besoins énergétiques à long terme de l’Usamérique.
Un article récent du Haaretz montre à quel point le Premier ministre israélien Olmert a confiance en la capacité du lobby juif à torpiller le rapport Baker & Hamilton et à détourner les USA de tout changement dans leur politique irakienne :
« De retour de Los Angeles, le Premier ministre a « calmé » les journalistes – et peut-être s’est-il calmé lui-même – en déclarant qu’il n’y a aucun danger que le Président George Deubeuliou Bush accepte les recommandations attendues du panel Baker & Hamilton, à savoir une tentative de sortir la Syrie de l’axe du mal de la faire rentrer dans une coalition permettant d’extirper d’Irak l’Usamérique. Le Premier ministre israélien espère que le lobby juif sera en mesure de se rallier une majorité démocrate au sein du nouveau Congrès des USA afin de contrer tout ce qui serait de nature à représenter une modification, fût-elle minime, du statu quo au sujet des Palestiniens. [Akiva Eldar, « The Gewalt Agenda »,
http://www.haaretz.com/hasen/spages/789919.html
Olmert a d’excellentes raisons pour être « calme ». Alors que le nouveau Congrès se voit congratuler en raison de ses hommages à Israël, le Brookings Institute tient un forum, au Saban Center for Middle East Policy, intitulé : « L’Amérique et Israël : affronter un Moyen-Orient en ébullition. » Y assisteront des extrémistes de droite israéliens, Avigdor Lieberman ainsi que des gros bonnets de la politique usaméricaine, notamment Bill & Hillary Clinton.
Le contexte de cette réunion suggère que les Israéliens de droite auront l’opportunité d’informer leurs amis du parti démocrate usaméricain de l’attaque préventive contre l’Iran, ainsi que des stratégies permettant de saboter le rapport Baker. Aussi, si nous voyons les Démocrates en train de traîner dans la boue les recommandations du GEI la semaine prochaine, nous en connaîtrons la raison…

Christo Komarnitsky, novembre 2006



Ainsi, les lignes de la bataille ont été tracées. D’un côté, nous avons James Baker et ses copains des trusts, qui veulent rétablir l’ordre tout en préservant le rôle impérial de l’Usamérique au Moyen-Orient. Et, de l’autre côté, nous avons les néo-trotskistes et les israélo-jacobins, qui aspirent à un Moyen-Orient éclaté et chaotique, dans lequel Israël représente la puissance dominante [voir le document rédigé pour Bibi Netanyahou : « Une Rupture franche » (A Clean Break)].
Le seul groupe qui n’ait pas voix au chapitre dans ce « Combat des Titans », c’est le peuple usaméricain. Il a perdu le peu qui leur restait de levier politique se réduisant comme une peau de chagrin, aux environs du Couronnement de George Deubeuliou Bush, en l’an 2000.
Quoi qu’il en soit, Baker et ses semblables n’ont pas l’intention d’aller se rasseoir pour contempler l’Empire (et l’armée) qu’ils ont mis sur pied de leurs propres mains en train d’être systématiquement réduit en poussière par une cabale de zélotes à la poursuite d’un agenda qui ne sert que les seuls extrémistes israéliens.
Cela n’arrivera pas de sitôt.
Attendez-vous à ce que Baker sorte l’artillerie lourde et combatte bec et ongles afin de réaffirmer la primauté de la classe gouvernementale usaméricaine. Le « Lobby » a beau être puissant, il aura bien du mal à arracher le pays des mains des gens qui sont convaincus qu’il leur appartient.
La lutte entre poids lourds politiques est en passe de se transformer en guerre ouverte.





Informationclearinghouse.info

Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité et de mentionner auteurs et sources.
URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1732&lg=fr



Mardi 12 Décembre 2006

ALTER INFO | MONDE | PRESSE ET MEDIAS | Flagrant délit media-mensonges | ANALYSES | Tribune libre | Conspiration | FRANCE | Lobbying et conséquences | AGENCE DE PRESSE | Conspiration-Attentats-Terrorismes | Billet d'humeur | Communiqué | LES GRANDS DOSSIERS


Publicité

Brèves



Commentaires