Sciences et croyances

Le raisonnement circulaire de Descartes



Rens van der Sluijs
Samedi 10 Janvier 2015

Le raisonnement circulaire de Descartes

Gravure représentant la théorie des vortex de René Descartes.
© Renatus des-Cartes, Principia Philosphiæ (Amsterdam: Ludovicus Elzevirius, 1644) : [pages] 78, 92, 96, 153, 158, 163, 165, 169, 171


Thunderbolts, Rens van der Sluijs, 1er janvier 2015


    Par quel mécanisme physique planètes et lunes tournent-elles en orbite autour de leurs grands hôtes ?


    Avant l’irruption sur la scène de la théorie gravitationnelle de Newton, la fameuse « théorie des vortex » du philosophe français René Descartes (1596-1650), énoncée dès les années 1630, fut très à la mode. Évoquant des analogies expérimentales en dynamique des fluides, celle-ci soutenait qu'entre les astres, l'« espace vide » est en réalité un fluide subtil virevoltant en d'innombrables vortex tourbillonnants, un pour chaque étoile ou planète, amenant les satellites dans leur mouvement. Les vortex varient en taille et sont aussi bien contigus qu’imbriqués. Descartes donnait à chaque vortex le nom de « ciel », à rapprocher de notre mot « système » à propos du Soleil et des autres étoiles.


    Il est intéressant de revoir ce modèle archaïque à la lumière des connaissances actuelles sur les structures du plasma dans l'espace. Avec assurance, Descartes déclarait :

    « Maintenant que par ce raisonnement, nous avons dissipé tout doute possible sur le mouvement de la Terre, nous présumons que la matière céleste dans laquelle sont situées les planètes, tourne sans cesse comme un vortex ayant le Soleil pour centre, et que ses parties proches du Soleil se déplacent plus rapidement que celles plus éloignées ; et que toutes les planètes ... restent toujours suspendues entre les mêmes parties de cette matière céleste. Car c’est par cela seul, et sans aucune autre subtilité, qu'il est très facile de comprendre toutes leurs manifestations. »


    Imaginer le Système solaire sous la forme d’un tourbillon géant pouvait sembler très fantaisiste et artificiel à l’époque. Mais, depuis, les astronomes de l'ère spatiale ont appris que le vent solaire, incarnant le champ magnétique solaire, s’étendant vers l'extérieur à travers le milieu interplanétaire jusqu’aux limites du Système solaire, englobe toutes les planètes et lunes. Comme le champ magnétique du Soleil tourne sur son axe, l’écoulement du plasma constituant le vent solaire, exécute une danse cyclique qui produit une spirale de Parker, bien moins poétique comparée à la jupe évasée d'une ballerine. Au sens strict du terme, le vortex solaire de Descartes se montre être une réalité.


    Dans le cosmos de Descartes, les queues des comètes suivent les contours des vortex entre lesquels elles passent. En fait, étoiles et planètes peuvent avoir leur propre queue, semblable à celle des comètes : « Ensuite, en ce qui concerne les étoiles fixes, ... si quelque queue apparaît parmi elles, elle devrait être {également} répartie sur toutes les faces, et par conséquent très courte ... En fait, nous voyons ce genre de chevelure autour d'elles ; car leur silhouette n'a pas de contour régulier, et elles semblent hérissées de tous côtés de rayons indistincts ... » Et « en ce qui concerne Jupiter et Saturne, je ne doute point que, {dans les pays} où l'air est {très limpide et} très pur, elles apparaissent aussi parfois avec une courte queue du côté opposé au Soleil. » Les détails peuvent ne pas bien concorder, mais, avec ces idées, Descartes annonçait le concept moderne d'héliosphère et de magnétosphère planétaire déformées par leur milieu enveloppant, souvent semblables à des comètes, en forme de goutte d'eau ou de manche à air.


    Descartes postula qu’une matière très raréfiée s’écoule entre les vortex le long de voies précises, car « les pôles de chaque vortex céleste touchent les autres vortex par les parties éloignées de leurs pôles » – en d'autres termes, par leur équateur. Il imagina des circuits réunissant divers systèmes par l'intermédiaire de leurs plans équatoriaux : « ... il peut être connu que la matière du premier élément afflue sans interruption des autres vortex environnant vers le centre de chaque vortex à travers les parties adjacentes à leurs pôles ; et que, réciproquement, cette matière part de chaque vortex vers les autres environnants, par les parties distantes de ses pôles. » Les vents stellaires communiquent-ils entre eux ? Les rayons cosmiques galactiques ne correspondent pas, puisqu’ils se propagent dans toutes les directions. Les grandes routes cosmiques de Descartes ressemblent plus à des courants électriques – courants de Birkeland – traversant l'immensité spatiale avec leurs champs magnétiques embarqués.


    Assez curieusement, d'autres vues de grande envergure de la théorie des vortex apportent leur soutien à une interprétation électromagnétique. Descartes établit un rapport direct entre les flux entrant de matière subtile et les taches solaires : « Mais quand la matière du premier élément atteint l’astre solaire ou une autre étoile, les plus agitées de ses minuscules particules s’efforcent toutes de s’unir dans le même mouvement ... elles forment parfois de très grandes masses qui, étant contiguë à la surface du ciel, sont reliées à l’étoile d’où elles sont sorties. Là, elles résistent à l’action en laquelle, nous l'avons dit plus tôt, consiste la force de la lumière ; et sont donc similaires à ces taches observées habituellement à la surface du Soleil ... Ainsi, il est évident qu’en débordant des deux côtés de ses pôles vers l'équateur, la matière du Soleil doit rejeter comme un déchet les particules striées (grooved ?) et toutes ces autres qui adhèrent facilement l’une à l'autre ... »


    Ainsi, déclare le savant, le point d’entrée général de la matière, par l’équateur plutôt que par les pôles, explique pourquoi les taches solaires préfèrent l'équateur du Soleil. De plus, comme « il y a beaucoup de pores dans les taches par lesquelles les particules striées passent librement », le Soleil ménage aussi un flux sortant de particules qui « s’éloignent vers le ciel » et, de là, « se déplacent aisément vers d'autres vortex ». Ce flux sortant entraîne « un éther autour du Soleil et des étoiles » : « Plutôt passablement adhérantes entre elles, elles forment là une certaine masse, grande et très raréfiée, semblable à l'air (ou plutôt à l'éther) qui entoure la Terre ; elle peut s’étendre de toutes les faces du Soleil jusqu’à la sphère de Mercure, et même au-delà. Néanmoins, cet éther ne peut pas s’accroître indéfiniment (bien que de nouvelles particules lui parviennent toujours de la dissolution des taches) ... » Autre dit, Descartes envisagea correctement l'implication du magnétisme dans la formation des taches solaires ainsi que de la couronne. L'éjection de masse coronale à partir des taches solaires, les transformations en découlant dans la couronne et le vent solaire, sont plus ou moins conformes au mécanisme général de la circulation de matière entre les vortex par l’intermédiaire de leurs étoiles centrales de Descartes.


    Et puis, Descartes ne conçut-il pas les vortex sous la forme de structures magnétiques ? D'une manière détournée, on peut le dire, car il observa que les lignes de champ magnétique « forment une sorte de vortex autour d'un aimant, comme elles le font autour de la Terre » : « ... ces particules striées traversent ensuite le milieu interne de la Terre entière, d'un hémisphère à l'autre, en droite ligne ou parallèlement à son axe, le long de lignes équivalentes à des droites ; elles reviennent à travers l'éther environnant vers ce même hémisphère par lequel elles sont déjà entrées dans la Terre ; et ainsi, traversant à nouveau la Terre, elles forment une sorte de vortex ». Le même principe peut s’appliquer à l'échelle d'un vortex : parce que les particules se déplaçant dans un tourbillon « se rapprochent du centre du ciel en venant de directions opposées, c’est-à-dire, les unes du {pôle} Sud, les autres du Nord, tandis que l'ensemble du vortex tourne dans un sens sur son axe, il est évident que celles qui viennent du pôle Sud doivent former des volutes de sens exactement opposé à celles qui viennent du Nord. Et ce fait me paraît fort remarquable, parce que la force de l'aimant ... en dépend principalement. »


    Écrivant bien avant que les expérimentateurs européens des Lumières ne portent attention aux appareils électriques, Descartes apparaît comme un théoricien précurseur de la cosmologie du plasma, avec sa compréhension intuitive de ce qu'on appelle désormais la rotation des vents stellaires aux formes cométaires, des courants de Birkeland interstellaires et interplanétaires, et de l’interface magnétique des taches solaires et de la couronne solaire.


    Supplanter la théorie des vortex exposée dans Principia Philosophiae de Descartes, fut l'un des objectifs explicites du Principia Mathematica de Newton. Pourtant, faisant le tour du continent européen jusqu'au milieu du 18ème siècle, le tour de force spéculatif de Descartes resta un concurrent convaincant longtemps après l'apparition du chef-d’œuvre de Newton. Cette rivalité préfigurait peut-être le débat actuel entre astronomes en faveur d’une théorie stellaire et galactique uniquement gravitationnelle, et ceux qui assigne un rôle important au plasma et à la force électromagnétique.


    Caractéristique de l'âge d'oppression religieuse dans lequel il vécut, pour éviter le courroux des instances ecclésiastiques, Descartes dut se couvrir lui-même en feignant ne point croire en ses propres idées. De nos jours, bien que le climat intellectuel soit moins étouffant, d’aventureux parallèles entre les idées de Descartes et la théorie de l'Univers de plasma peuvent être envisagés sans vergogne. Les étoiles peuvent-elles adopter des planètes, comme l’imagina le philosophe pour ce qui fut le cas de la Terre et des autres planètes, quand leurs propres vortex se désintègrent ? Et les planètes « chutent-elles » uniquement par la gravité, ou bien leurs révolutions orbitales et axiales doivent-elles quelque chose au vent solaire que l’on sait aujourd’hui balayer à toute vitesse sans interruption, comme le faisceau tournant d’un phare ?


    Quoi qu’il en soit, la matière fournissant le nécessaire, l’idée de Descartes, d'un vortex solaire transportant les planètes dans ses spires, était un argument circulaire dont la logique reste acceptable.



Original : https://www.thunderbolts.info/wp/2015/01/01/descartes-circular-reasoning-2/
Traduction Petrus Lombard



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Samedi 10 Janvier 2015


Commentaires

1.Posté par Issa le 10/01/2015 21:58 (depuis mobile) | Alerter
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C''est incroyable, on se rend mieux compte de l´incroyable niveau de stupidité de l''homme moderne.

Mon plus grand respect a vous Mr Descartes

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