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Le paradis perdu et retrouvé


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Aline de Diéguez
Mardi 30 Avril 2013

Tempête nocturne
Tempête nocturne

Je me revis fuyant dans une nuit épouvantable, tandis qu'un vent furieux s'engouffrait dans mes ailes d'ange et m'empêchait d'avancer.

Toute la nuit j'avais lutté contre le démon de la tempête. Malgré les rafales et les hurlements du vent, j'essayais de courir tout en maintenant en équilibre une grosse citrouille posée sur ma tête.

Alors que les bourrasques me repoussaient, me repoussaient en arrière de plus en plus violemment, m'oppressaient, me coupaient le souffle, je trébuchai sur une racine. La citrouille chut, éclata et se dispersa autour de moi dans un geyser de bouillie orangée. Les pépins et la chair molle du cucurbitacée théologique m'éclaboussèrent de la tête aux pieds.

Comme par enchantement, la tempête s'était calmée et je m'étais rendormie, soulagée d'être débarrassée du potiron des rites, des règles, des injonctions, des lois et des interdits que sécrètent toutes les religions de la terre. Légère comme une bulle, je courais maintenant si vite que mes pieds ne touchaient plus terre.

 

*

 

Mais un second rêve était venu me hanter. La tempête soufflait de nouveau. De nouveau, je n'arrivais pas à avancer.

J'avais alors déployé mes ailes d'ange dans l'espoir de parvenir à m'envoler. Mais vu l'endroit saugrenu où celles-ci sont fixées, il ne faut pas être un grand ingénieur en aérodynamique pour se rendre compte qu'aucun aéronef ne peut s'élever dans l'air avec cette répartition-là des masses.

J'avais donc fait quelques bonds maladroits et j'étais retombée brutalement à plat ventre, le nez dans l'herbette.

Alors que je prenais conscience que loin d'être un avantage, cet attribut ailé n'était qu'une décoration inutile, une parure avantageuse , j'entrepris de me débarrasser du meuble vaniteux de la bonne conscience morale de celui qui croyant faire l'ange, fait la bête.

Mais impossible d'atteindre la base de la fixation située au milieu du dos! Je m'étais résignée au minutieux labeur de m'arracher les plumes une à une et j'avais déjà enlevé toutes les grandes rémiges du bout des ailes quand une sonnerie grelottante interrompit mon bricolage artisanal et me laissa à moitié déplumée et toute dépitée.

Je me rendormis.

*

 

Alors un troisième rêve, cette fois d'une douceur ineffable, me transporta hors de moi-même.

Je plane, je flotte dans l'éther, je glisse dans la nue comme un poisson. Un noir compact mais soyeux, piqueté de-ci, de-là des lucioles clignotantes d'étoiles lointaines m'enveloppe et un froid silencieux me coupe le souffle. Je me mets à voguer doucement, doucement dans le firmament, serrant très fort dans mes bras un miraculeux oiseau d'or venu comme par enchantement se blottir dans mes bras.


 

Soudain, nous sommes happés par un tourbillon qui nous aspire, plus haut, toujours plus haut, là où l'air est si rare et si pur que j'entends distinctement la musique des sphères.

Lorsque je reprends conscience, mon oiseau n'est plus dans mes bras. Mais deux grandes ailes dorées enveloppent mon corps devenu la chose envolée fuyant vers d'autres cieux. Elles remplacent les piteux attributs angéliques que j'avais vainement tenté d'arracher.

Et maintenant, je suis corps et je suis oiseau. Je suis corps et oiseau confondus.

Habitée par mon oiseau et parée de ses ailes d'or, j'ai poursuivi mon voyage dans l'azur.

 

*

 

Dans une nuit plus accueillante qu'une aurore, j'ai croisé le sillage lumineux d'un sage. Je l'ai entendu murmurer suavement que nul n'a jamais vu le Paradis ou l'Enfer, ô mon cœur! Nul ici qui de là-bas soit revenu, ô mon cœur! Nos peurs, nos espérances ne reposent que sur des mots, une chose au loin, et rien de plus, c'est sûr, ô mon cœur.

Surprise, j'ai protesté: tu te trompes, poète, le paradis existe puisque j'y suis entrée et que j'en suis sortie.

Alors, devant mes yeux éblouis, il a tiré le lourd rideau rouge du langage et j'ai contemplé en longueur, largeur et profondeur tous les théâtres de la galaxie. En une fraction de seconde, j'ai vu mille et une représentations se déroulant simultanément sur mille et un théâtres à mille et une années-lumière les uns des autres. Mais toutes les scènes et toutes les intrigues étaient bercées par la même mélopée envoûtante et mélancolique. Toutes scandaient l'ordre, la loi et l'obéissance.

Le poète, mon ami, s'est fait insistant. Avec une douce et tendre éloquence il m'a livré les secrets des alchimistes infernaux qui ont réussi la funeste opération de la transmutation de l'or des symboles en plomb des croyances assurées, des dogmes et des lourdes certitudes.

Leurs paradis, murmura-t-il, sont un nuage de mots, un mirage de consonnes et de voyelles, une poussière de lettres chevauchant les rayons du soleil. C'est la proportion entre le plomb de la peur et les paillettes d'or du symbole qui détermine la place de chaque temple du langage sur le plan de l'écliptique, l'orbite sur laquelle il gire et la distance qui le sépare du soleil du sens.

 


 

Il sourit doucement de mon étonnement et poursuivit ses révélations. Il chanta pour moi la puissance de nos désirs et de nos expériences. Un démiurge talentueux et inspiré s'empare un jour de la poussière des lettres. Il malaxe ce matériau et en fait une pâte muable comme la cire mais plus résistante que le béton le plus dur. Puis il le sculpte à notre image et ressemblance. Une colossale statue du verbe surgit alors sous nos yeux éblouis. Fascinés, nous finissons par nous persuader qu'elle est née du souffle d'un ange véhiculé par les irisations d'un rayon de lumière.

Je n'en croyais pas mes oreilles. Etions-nous vraiment de si habiles artisans et de si naïfs spectateurs? Mais pourquoi avions-nous accepté de vénérer des tyrans terrifiants et orgueilleux? Etions-nous, nous aussi, des malades?

Le poète, mon doux ami, me rassura. Il me chuchota que nous préférons nous placer sous la coupe d'un schizophrène, qui tantôt menace, tantôt câline, plutôt que d'accepter qu'il n'y ait au-dessus de notre tête ni père, ni chef, ni maître. La liberté nous terrifie, avoua-t-il tristement. Nous aimons et recherchons la soumission rassurante.

Il continuait de me souffler à l'oreille qu'un chien ne quitte pas un maître même cruel et violent, parce que son instinct le pousse à vénérer un chef de meute. Il ajouta que notre instinct de meute sublimé, mais toujours vivant dans les souterrains de nos cervelles, se trouve activé en permanence par la peur de la solitude et par la terreur d'être livrés au hasard et aux inexplicables cyclones qui bouleversent nos destinées.

Mon ami le poète me parla de myriades de paradis, il en existe davantage, me dit-il, que d'étoiles dans la Voie lactée. Il conclut ses confidences par un panorama de l'infinie variété des sculptures que des artistes de génie avaient taillées. Aucun musée dans la galaxie ne serait assez vaste pour les exposer toutes en même temps.

 


Voie lactée (entre 200 et 400 milliards d'étoiles, notre soleil en est l'une des plus banales)

 

Le tyran capricieux que j'avais rencontré dans un paradis précédent était, ajouta-t-il tristement, l'un des avatars, l'une des métaphores possibles par lesquelles nous avions répondu aux tempêtes qui secouent nos carcasses à tel moment et en tel lieu microscopique de l'une des galaxies les plus banales et les plus petites parmi les milliards d'ensembles stellaires qui tournoient et galopent imperturbablement dans l'éther. Il ajouta mezzo voce - mais j'ai l'oreille fine - que seules la nostalgie d'une filiation cosmique porteuse d'un sens extérieur à eux-mêmes et une incommensurable bouffisure des cirons qui peuplent cette infime particule du cosmos les fait rêver à un créateur extra-terrestre.

Il est, conclut-il dans un souffle, des paradis gris plus sinistres qu'un enfer et des Eden plus soyeux que le délicat velours d'un pétale de rose.

Puis, mon ami s'était éclipsé discrètement dans la nuit étoilée, après avoir revêtu toutes choses de sa lumière.

Alors mon oiseau et moi, mon oiseau en moi et moi en lui, nous avons repris notre envol vers le pays des rêves.

 

*

Exultate

Allegro animato

…Il était une fois un paradis au centre duquel croissait un arbre féérique. Chacune de ses branches portait fièrement une pomme d'or.

Je me suis assise à l'ombre de l'arbre du sens et j'ai cueilli le fruit défendu.

 


 

J'ai savouré la chair des mots et recraché les pépins des lourdes certitudes. Mes yeux se sont délectés de la palette des harmonies et le grain moelleux des cadences a réjoui mes papilles.

J'ai contemplé les soleils noirs et les aurores incendiées, j'ai rêvé la belle Sulamite, j'ai vu la grenouille bleue et je sais que sa voix est douce et perlée, j'ai senti couler entre mes doigts la poussière des étoiles et saisi la lame de l'éclair, j'ai chanté la liesse et le désir des grands vents sur toutes les faces de la terre. Répondant à l'appel des aventuriers de haute mer, j'ai chevauché la vague bleue avant de succomber au doux chant des Sirènes.

O poète, mon doux ami, le paradis existe, je l'ai rencontré.
Était-ce en mon corps, était-ce hors de mon corps?



Mardi 30 Avril 2013


Commentaires

1.Posté par Columbo le 30/04/2013 12:41 | Alerter
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…Il était une fois un paradis au centre duquel croissait un arbre féérique. Chacune de ses branches portait fièrement une pomme d'or.
Je me suis assise à l'ombre de l'arbre du sens et j'ai cueilli le fruit défendu.
J'ai savouré la chair des mots et recraché les pépins des lourdes certitudes. Mes yeux se sont délectés de la palette des harmonies et le grain moelleux des cadences a réjoui mes papilles.

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Les anciens , aimaient parler en parabole , car il était impossible de décrire par des mots , ce qui EST .A force d'essayer de le décrire , il se sont détacher du réel .
la parabole de l'arbre d'Eden , est l'alchimie de la perte de la supra conscience qu’avaient les premiers hommes envers ce qui les entouraient ou l’alchimie de la mémoire , (la peur d’un lendemain et ne plus vivre l’instant , , même s’ils étaient « ce bipède déplumé » comme aime tant à le dire Dedieguez père …. (°__°)

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