Palestine occupée

Le divorce : les Juifs étasuniens et Netanyahou, voire avec l’Etat israélien


Par Maurice Buttin (revue de presse : Courrier du CVPR n°75 –Octobre à décembre 2020)*


Gilles Munier
Dimanche 5 Janvier 2020

Nul n’ignore plus les difficultés du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, encore en exercice à l’heure où j’écris ces lignes.

Le Procureur général de l’Etat l’a mis en examen, le 20 novembre, le jour même il renoncait à former le nouveau gouvernement, faute de majorité à la Knesset, retenant trois chefs d’accusation à son encontre : « corruption », « fraude fiscale » et « abus de confiance » dans diverses affaires. Une décision qui pourrait coûter très cher à Netanyahou. Il risque jusqu’à 16 années de prison !

C’est la première fois dans l’histoire du pays qu’un Premier ministre en poste était mis en examen. Un comble, le Procureur général avait été nommé par Netanyahou lui-même ! Mais, celui-là n’hésitait pas à dire à la télévision : « Je prends cette décision le cœur lourd, mais sans hésitation ».

Netanyahou a crié « au coup d’Etat » à son encontre, tandis que son rival Benny Gantz l’a accusé de « s’être barricadé au pouvoir ». Lui demandant de démissionner, il lui a rappelé : qu’il « n’y avait pas de coup d’Etat en Israël ».

A noter que dans la législation en cours en Israël, rien n’oblige Netanyahou à démissionner tant qu’il n’a pas été condamné et épuisé toutes les voies de recours. Ainsi, pour l’ancien Premier ministre Olmert, sept années de procédures se sont poursuivies, et il n’était plus alors en fonction…

Faute de voir l’installation d’un nouveau gouvernement majoritaire de 61 voix à la Knesset, le pays semble se diriger vers des élections, les troisièmes en un an. Mais, ne serait-ce pas ce que recherche Netanyahou, persuadé que celles-ci renforceront sa force dans le pays et qu’il pourra ainsi renvoyer à plus tard les risques d’une condamnation, en obtenant même une loi d’immunité de la Knesset ?

Au cours de la première campagne, Netanyahou avait attaqué très violemment les « Arabes israéliens », et posé un étonnant slogan devant les électeurs : « Bibi ou Tibi » (ce député palestinien israélien, vétéran de la Knesset). C’était dire : « moi ou le chaos », voire « les Arabes au pouvoir » !

Que va-t-il demain inventer pour se maintenir à son poste à tout prix ? Décider une nouvelle guerre contre Gaza, qui lui a été refusée hier par l’état-major ? Tenter une opération contre le Hezbollah, ce « danger existentiel pour Israël » ? Ou lancer une nouvelle opération contre les Iraniens en Syrie ?

Netanyahou rencontre depuis des mois une nouvelle difficulté, et de taille. Elle va même plus loin que sa personne. Elle se trouve dans ce qui touche, à ce qui fut, jusqu’ à ce jour, le plus fidèle appui d’Israël, les Juifs étasuniens

Depuis la création de l’Etat israélien, en effet, les organisations juives étasuniennes traditionnelles, comme l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) ou l’AJC (American Jewish Committee) ont toujours eu une seule ligne politique : s’aligner sur celle des gouvernements israéliens, de gauche ou de droite. Leur rôle était capital et dictait souvent la politique des Présidents.

Tant qu’il y eut à la tête de ces mouvements, ou parmi les membres des militants gradés, pendant les années d’après la Deuxième Guerre mondiale, les choix politiques demeurèrent ainsi. Mais les jeunes générations se posent aujourd’hui beaucoup plus de questions. Deux points de discorde ont ces derniers mois, voire ces dernières années, mis le feu aux poudres :

Le refus des rabbins ultra-orthodoxes israéliens d’admettre les revendications des juifs libéraux étasuniens de prier en commun, hommes et femmes, au Kotel (Le Mur des lamentations). Or, Netanyahou, trouvant ses électeurs dans les partis religieux disposant de nombreux élus à la Knesset, n’a pas eu le courage de passer outre au refus de ces rabbins. Et, il est revenu sur un accord conclu en janvier 2016, avec le rabbin Jacobs, président du très puissant courant réformé des Etats-Unis, assurant aux juives et juifs non orthodoxes de prier dans un espace qui leur aurait été aménagé au sud du Mur. Le rabbin Jacob s’est déclaré « surpris par cette décision » et a dénoncé « un nouveau pas vers l’obscurantisme ». D’autres rabbins ont déclaré que leurs ouailles « réfléchiraient désormais deux fois avant de soutenir Israël, puisque ce pays les considère comme des juifs de seconde zone ».

Le constat de la politique négative des gouvernements israéliens successifs quant à la résolution de la question palestinienne (invoquée à tort « conflit israélo-palestinien », car il n’y a pas de conflit, mais l’occupation par l’Etat d’Israël de son voisin, l’Etat de Palestine, depuis près de cinquante ans).

En 2004 déjà, un rapport américain alertait Israël sur le fait que : « jamais dans l’histoire de l’Etat hébreux, il n’y avait eu autant d’oppositions s’exprimant publiquement parmi l’élite des campus contre les principes mêmes d’Israël » et ajoutait que, si la tendance se confirmait, l’alliance entre Israël et les Etats-Unis pourrait ne pas y survivre. (1)

La terrible guerre contre Gaza, dite « Bordure protectrice », de l’été 2014, a, elle aussi, entraîné une critique de beaucoup de juifs étasuniens à l’encontre de Netanyahou et de sa politique.

Concluons par une citation du regretté Uri Avnery, évoquant Netanyahou : « Ceux qui obtiennent trop de succès deviendront inévitablement mégalomanes. Leur équilibre mental sera bouleversé. Ils iront un kilomètre trop loin et tomberont dans l’abîme. Et quand ils tomberont, ils entraineront tout le pays avec eux ». (2)


(1)Relevé par Eyal Sivan dans « Un boycott légitime », page 60

(2)Dans un article publié sur le site de Gush Shalom, le 26 mai 2018

*Maître Maurice Buttin est président d’honneur du CVPR PO (Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche-Orient)


Dimanche 5 Janvier 2020


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