Philosophie politique

Le Pape et le Persan silencieux; Le Pontife européen au miroir de l'étranger


Le discours tenu le 12 septembre par le Pape Benoît XVI à l’Université de Ratisbonne a été qualifié par ceux qui en ont rendu compte d’ « ébauche des seules grandes lignes d’une critique de la raison moderne, faite à partir de l’intérieur de ladite raison moderne ». Dans cette raison, « l’ethos et la religion, perdant leur capacité de créer une communauté, ressortissent à l’individualité discrète ». La faute en incombe en premier lieu à la science expérimentale, qui est en réalité une « autolimitation » de la raison, puisqu’elle exclut le divin de son propre domaine, et partant, du domaine de l’universalité, ou du caractère public de la connaissance.


Samuela Pagani et Caterina Bori
Mardi 26 Septembre 2006

Illustration de titre : miroir persan
Illustration de titre : miroir persan



Samuela Pagani et Caterina Bori

Traduit par Marcel Charbonnier



La solution ? En revenir à la métaphysique rationaliste de la philosophie scolastique, qui est à même de nous dire, ex cathedra (à nous, la « communauté européenne ») « d’où » nous venons et « vers quoi » nous allons et, surtout, en tout premier lieu, « qui nous sommes » : à savoir la synthèse parfaite et universelle du logos grec et de la foi biblique, opérée par le Verbe fait chair.

Pour affirmer pleinement cette identité « européenne » en péril, il convient d’exclure : la raison critique et la pensée des sciences naturelles sur lesquelles se fonde le « concept moderne de la raison » ; les manifestations imparfaites du christianisme, comme les Églises orientales (« Il n’est nullement étonnant que le christianisme, nonobstant son origine et son important développement en Orient, ait fini par trouver son empreinte, historiquement décisive, en Europe », dixit Benedictus : et Byzance, c’était où : en Asie ; ou en Europe ?) et, enfin, les tendances « dés-hellénisantes » (anti-métaphysiques) nées dans le christianisme européen.

Mais pourquoi cette soudaine « purification » de l’identité européenne de l’intérieur découle-t-elle précisément d’une prise de position péremptoire (L’Empereur est « brutal » et « pesant », dit le Pape) contre l’Islam ? Pourquoi est-ce précisément l’Islam qui est choisi d’entrée de jeu comme exemple par excellence de ce qui nous est « aliène » ?

Peut-être est-ce parce qu’une identité assiégée de toutes parts par des ennemis « internes » comme celle que nous venons de décrire a besoin, pour se définir, de se mirer dans un « autre » absolu ?

Mais aussi parce que le Pape sait bien que l’Islam est actuellement plus à même que le christianisme de « faire communauté », ou de créer une identité. Et, en ce sens, l’Islam est un rival puissant de l’universalisme identitaire que lui-même propose. Si Manuel Paléologue est une référence, c’est bien parce qu’il symbolise une identité menacée [Byzance était alors assiégée par les Ottomans ; comme l’Europe est aujourd’hui… assiégée par la Turquie ?…], et parce qu’il renvoie, de ce point de vue, à une rivalité islamo-chrétienne de nature essentiellement politique. Mais le choix de faire passer le message à travers un fragment de controverse théologique médiévale sert aussi à réaffirmer que les racines de la confrontation avec l’Islam sont, avant même d’être politiques, théologiques, c’est-à-dire essentielles et non contingentes. A l’essai de « critique de la raison moderne » vient ainsi se superposer l’ébauche d’une « théologie du choc des civilisations ».

Etant donné la gravité d’une telle prise de position doctrinale, le Pape s’entoure de précautions, en jouant habilement avec les citations. Avant tout, il prend la précaution de nous avertir lui-même que le fragment présélectionné est « plutôt marginal dans la structure de la totalité du dialogue ». On a déjà vu plus précis… Non seulement les phrases isolées de leur contexte par le Pape tranchent, par leur agressivité, sur le ton beaucoup plus policé du « dialogue », mais il s’agit en réalité, là encore, d’une citation indirecte de la « Réfutation de la Loi des Sarrasins », écrite à la fin du treizième siècle par le Dominicain Ricoldo di Montecroce [Silvia Ronchey a expliqué de quelle manière ce texte a été transmis depuis l’Occident latin à Byzance, au quatorzième siècle, dans un article publié dans le quotidien italien La Stampa, le 13 septembre]. La thèse voulant que la religion islamique soit « irrationnelle » et « violente » est un des points forts de la polémique de Ricoldo – un point auquel il consacre deux chapitres entiers de sa Réfutation. Ceci signifie qu’en renvoyant, dans la forme, à un texte appartenant à la tradition, ô combien riche et raffinée, de la controverse théologique entre les Églises d’Orient et l’Islam, le Pape récupère en substance un art de la polémique [it. : libellistica, NDT] anti-islamique propre au christianisme latin, qui joua un rôle essentiel dans la légitimation des Croisades.

Dans un tel contexte polémique militant, le reproche adressé à l’Islam, à savoir qu’il affirmerait la foi par la force, constitue une partie irréfutable de l’argumentation : il sert, de fait, à réfuter la prétention à la « logique » de la religion rivale, et son ambition de représenter « l’universalité de la raison », disputée entre les deux monothéismes universalistes. Ce qui dérange véritablement le polémiste chrétien, ce n’est pas la différence radicale de l’Islam, mais bien sa ressemblance émulatrice (d’ailleurs, la conscience de cette ressemblance affleure dans la phrase : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu n’y trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme son ordre de répandre par l’épée la foi qu’il prêchait » - comprendre que la nouveauté (apportée par l’Islam) n’est que violence et pouvoir et que, par conséquent, tout le reste n’est qu’une forme dérivée du christianisme). Car, s’il est vrai que la véritable raison universelle est la raison théologique, celle-ci ne peut être qu’une. Le fait que « les cultures profondément religieuses du monde » (c’est-à-dire les religions extra-européennes non-chrétiennes) aspirent à être incluses dans l’ « universalité de la raison » ne signifie nullement que toutes soient en mesure de la représenter au même titre : leurs aspirations confirment tout au plus que tous les hommes ont besoin de la vérité, mais non que ces religions la possèderaient, puisque leur « théologie » [noter les guillemets, ndt], n’étant pas gréco-chrétienne, ignore la véritable nature du logos, et n’est pas universelle (donc, parlons-nous [à nous-mêmes ! ndt (it. parliamoci)] afin de les convertir, et, s’ils sont méchants, défendons-nous !)

Il est d’autant plus nécessaire d’exclure l’Islam du logos grec, afin d’affirmer la « différence » occidentale, que les ressemblances sont évidentes et fastidieuses. La synthèse gréco-biblique est, de fait, le fondement de la culture politico-religieuse médiévale, tant dans la chrétienté que dans l’Islam : le Calife abbasside Al-Ma’mun (mort en 833) affirme son image d’héritier légitime de la tradition impériale romaine, contre l’Empereur de Byzance, qui rêve d’être Aristote. Pour rendre cette exclusion plausible, le Pape recourt à une astuce dialectique consistant à choisir, pour porte-parole de la théologie musulmane, un auteur extrêmement atypique : Ibn Hazm [écrit par erreur « Ibn Hazn » !] de Cordoue, qui représente, dans la scolastique musulmane, un courant critique autrement minoritaire que ce volontarisme chrétien que le Pape ne manque pas de condamner au passage. Les exégètes les plus conciliants pourront dire que le Pape, en se concentrant sur un cas de littéralisme extrême, entend s’élever contre les « extrémistes ». Mais le raisonnement est pour le moins tortueux. L’intention la plus évidente, dans son discours, est bien plutôt celle de clouer la théologie musulmane à son courant le plus radicalement « dés-hellénisant », afin d’en démontrer la marginalité culturelle, et d’éluder, du même coup, le discours apologétique rationaliste du courant majoritaire, face auquel il est beaucoup plus difficile d’affirmer qu’il existerait une différence radicale dans les attitudes.

L’idée que la « vraie » religion et authentiquement universelle serait la plus conforme à la raison, et donc à la nature humaine, est, de fait, partagée par les théologiens officiels des deux camps [chrétien et musulman]. La théologie musulmane s’appelle [en arabe] ‘ilm al-kalam [« la science du discours »], précisément parce qu’elle est fondée sur l’idée que le triomphe de la foi doit être atteint à travers la persuasion. Pour les théologiens musulmans (comme pour leurs collègues / adversaires, d’ailleurs), ce n’est certes pas la « violence » qui assurerait le triomphe de la foi, mais bien plutôt sa valeur intrinsèque de vérité, qui, dans le cas de l’Islam, se traduit dans la plus parfaite correspondance de cette religion avec la « disposition naturelle » [ar. : fiTrah, NDT]de l’Homme – même si, naturellement, le succès des armes ne fait que confirmer le soutien accordé par Dieu. Le meilleur témoignage en est une interprétation traditionnelle du verset coranique cité par le Pape, selon laquelle les mots « il n’y a pas de contrainte en religion » [Coran 2:256] expriment non pas une interdiction, mais une impossibilité : la foi, en tant qu’ « acte venu du cœur », ne saurait être imposée par la force. Selon la tradition musulmane, ce verset, soit dit en passant, remonte à la quatrième année de l’Hégire (ou émigration) du Prophète à Médine [soit 625 après J.C.]
Ce verset appartient donc à la période au cours de laquelle le Prophète s’affirme aussi en tant que chef d’une nouvelle communauté, et non à la « période initiale », où il était « encore dépourvu de tout pouvoir et menacé ».

Mais il ne semble pas que l’Empereur – et après lui le Pape – aient négligé les détails. La méthode des controverses théologiques est dialectique et non démonstrative, dirait un authentique interprète de la raison grecque tel Averroès. La seule chose qui compte, c’est de porter l’estocade efficace, fût-ce au prix d’omissions et d’approximations, voire de véritables mystifications, au destinataire théorique de l’apologie. Le désir de compréhension historique de l’Islam est, de toute évidence, totalement étranger à cette posture par définition a-scientifique. Dire que le Pape exprime la « vérité historique » (comme Magdi Allam), c’est un peu comme dire que la théorie du « dessein intelligent » représenterait la « vérité scientifique » de l’histoire naturelle. Du reste, le fait même de brandir « la vérité historique » comme un gourdin est le signe de la totale extranéité à la mentalité scientifique des épigones « laïcs » du Pape. Dans les sciences historiques, comme dans les sciences naturelles et les mathématiques, il n’existe pas de « vérité » qui ne puisse être remise en discussion par de nouvelles données et de nouvelles interprétations. Cela confirme, s’il en était besoin, que le dogmatisme et le fanatisme n’ont pas besoin, pour prospérer, d’être illuminés par la foi.

Dans la citation du Pape, le « docte interlocuteur persan » de l’Empereur n’a pas droit à la parole. « Ses raisonnements » n’ont pas place dans tout ce discours, parce que son personnage sert seulement à évoquer une image d’altérité à laquelle s’opposer afin de se reconnaître. La preuve éloquente en est son anonymat, et l’extrême nébulosité de sa description. Il est donc bien vrai que le Pape, comme l’ont dit les représentants du Vatican répondant aux réactions d’indignation du monde musulman, n’a pas eu l’intention de s’engager dans une discussion sur l’Islam, ou sur le jihad, et qu’il a évité de prononcer un jugement direct sur cette religion. Il s’est limité à faire de l’Islam les « confins », la « limite », le « limes » de notre identité. Et donc un territoire étranger, et qui devrait le rester.

L’équivalent contemporain du mutisme du « Persan », ce destinataire imaginaire de l’apologie byzantine, c’est l’indignation de masse spectacularisée. Largement prévisibles, les réactions d’un monde musulman au sens propre du terme (c’est-à-dire militairement) en état de siège, servent magnifiquement à donner corps au fantasme d’une multitude « irrationnelle » (dépourvue de logos), prête à rayer de la carte ce que nous sommes. Ainsi, une brève allusion préliminaire, dirigée contre l’ « intolérance » islamique, a réussi à transformer une polémique dirigée contre les valeurs « internes » à l’Occident post-Lumières en un manifeste de l’Occident contre l’ennemi extérieur – une bannière derrière laquelle même les Européens les plus indisciplinés sont invités à se regrouper !





Original : Il Manifesto

Samuela Pagani est chercheurse en Langue et Littérature arabes à l’Université de Lecce (Italie). Caterina Bori est assistante en Histoire de l’islam à l’Ecole des Etudes Orientales et Africaines de l’Université de Londres.

Traduit de l'italien par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs.



Mardi 26 Septembre 2006

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