Histoire et repères

Le Chiapas exemplaire pour les Gilets-Jaunes



Jean-Yves Jézéquel
Mardi 1 Octobre 2019

1 – Simple rappel historique

L’expérience exceptionnelle du Chiapas commençait réellement en 1994. Le sous-commandant Marcos allait en devenir la figure symbolique exemplaire. Cet homme avait été initié aux enseignements de la théologie de la libération, chez les jésuites, puis à l’institut culturel de Tampico. C’est là qu’il commençait l’élaboration de son « engagement social ». À 20 ans, en 1977, il décidait de poursuivre des études de philosophie et de lettres. Il terminait sa licence en trois ans. À cette époque, Rafael Sebastián Guillén Vicente, alias « Subcomandante Marcos », étudiait des écrits de Althusser, Foucault, Marx, Engels. Au début des années 80, il faisait quelques séjours au Chiapas afin de travailler à l’organisation de projets de santé, de syndicats de travailleurs et à la mise en place de cours de premiers soins et de communication radio.

Il donnait des conférences sur l’administration des affaires à Tampico. En 1983, on lui offrait un poste de professeur à l’UAM (Université de Mexico). Selon des rumeurs nées en 1980, il se serait constitué au sein de l’université UAM, à cette époque, un noyau de professeurs révolutionnaires qu’il fréquentait. Ses idées révolutionnaires le poussèrent dès février 1984 à remettre sa démission et à s’engager résolument dans la praxis.

Quand il rejoint, en 1984, l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), qui a été formée un an auparavant, Marcos occupa rapidement le cinquième poste de commandement dans la hiérarchie militaire zapatiste. L’EZLN était alors conduite par Fernando Yáñez, alias Raúl o Germán. Il devint chef de l’armée zapatiste en 1986. Depuis le soulèvement zapatiste de 1994, qui commençait avec la prise de San Cristobal de las Casas qu’il avait planifiée, il devint de fait le porte-parole des forces zapatistes et du Comité clandestin révolutionnaire indigène de l’Armée zapatiste de libération nationale.

Marcos expliquait au monde dans un communiqué, que l’EZLN n’était pas une armée révolutionnaire ayant pour but de prendre le pouvoir, mais simplement de conquérir la démocratie!

Cette conception nouvelle de la guérilla était déroutante pour le pouvoir en place. Son rôle resterait encore aujourd’hui, dans la protection de cette expérience démocratique et la promotion des expériences politiques de l’autogestion de la vie dans les « communaux collaboratifs ». Certes, la guérilla veille toujours, car il est évident que les fanatiques ultralibéraux veulent détruire cette expérience qui démontre implicitement le mensonge de leur idéologie fasciste, produisant du désastre et du malheur, avec les disparités et inégalités sociales générant de la pauvreté endémique…

Marcos a fait évoluer son discours marxiste pour le rapprocher de celui des altermondialistes, sans pour autant déposer les armes de la critique sociale. Accusé de rébellion et de terrorisme par la justice mexicaine depuis 1995, toute action judiciaire engagée contre lui a pourtant été abandonnée depuis le 23 février 2016. Le passage par l’action armée avait été obligatoire pour donner le ton de la nouvelle donne du Chiapas aux structures du pouvoir en place, afin qu’elles comprennent que désormais, c’est le peuple qui donnerait des ordres et le pouvoir qui les exécuterait…

Depuis plusieurs années, le mouvement zapatiste du Chiapas s’est fortement investi dans l’action politique en créant une quarantaine de municipalités autogérées, réunies en cinq zones, appelées « Caracoles ». A l’occasion du vingtième anniversaire de leur soulèvement, les guérilleros du Chiapas ont organisé une nouvelle édition de leurs « écoles zapatistes », accueillant au sein de ces îlots de résistance des Indiens d’autres régions du pays, des chercheurs et autres militants des droits de l’homme, afin que leurs méthodes d’autogestion fassent école, à travers le monde entier.

En l’honneur d’un camarade guérillero tué en opération, Marcos déclarait en 2014, qu’il se ferait désormais appeler « Galeano », en souvenir de ce compagnon de lutte au sein de l’EZLN.

Le 16 décembre 2007, Marcos avait annoncé devant sept cents personnes qu’il ne ferait plus d’apparitions publiques pendant un moment à cause de la menace qui pesait sur la communauté zapatiste, sur son mode de vie; la lutte qu’il menait depuis treize ans était aujourd’hui si importante qu’il devait redevenir le soldat clandestin qu’il avait été autrefois pour aider à l’organisation de sa défense dans les montagnes. Le bruit courait que le nouveau président Calderon et son gouvernement, après leur élection truquée, préméditaient d’éliminer les zapatistes, sans provoquer de véhémentes protestations, un coup tordu un peu à l’image de ce qui a été réalisé avec la FARC en Colombie, le gouvernement colombien ayant entrepris l’élimination pure et simple des anciens guérilleros après la signature du soi-disant « traité de paix » de novembre 2016. Déjà, en 2019, les anciens de la FARC sont évidemment retournés par obligation à la guérilla!

Le souci des « élites » au pouvoir, est bien entendu de faire en sorte que le resplendissant exemple de désobéissance des zapatistes à l’encontre de la tyrannie du fascisme économique ultralibéral soit durablement balayé de la cour de récréation des profiteurs d’en haut qui ne veulent pas être dérangés dans leur fête perpétuelle égocentrée!

Chaque année, un million de paysans et d’indigènes mexicains sont poussés, par la pauvreté et le manque de terre, à quitter leurs maisons pour se rendre dans la capitale ou dans d’autres villes alors que leurs terres sont prises par les corporations agroalimentaires. Le Mexique est un pays d’émigrants.

« L’histoire, soulignaient les zapatistes, n’est une ligne ascendante que pour les puissants, où leur quotidien est toujours le sommet. Pour ceux qui sont en bas, l’histoire est une question qui ne peut être résolue qu’en regardant derrière ou devant soi, en créant de nouvelles questions. »

« J’ai vécu ma vie, écrit le sous-commandant Marcos, telle qu’il m’a été donné de la vivre, et je pense maintenant au futur. Je pense à mes petits-enfants et à leurs enfants, et comment ils vivront. Nous devons résister pour leur bien. Ceux qui gouvernent aujourd’hui veulent détruire tous les paysans et toute communauté indigène parce qu’ils veulent posséder la moindre graine sur la terre et le moindre litre d’eau qui vient de nos montagnes. Nous arrêtons donc leurs camions quand ils viennent voler ce qui nous appartient… Il vaut mieux mourir debout que de vivre à genoux. »

Construire « une alternative au modèle néolibéral qui nous tue », c’est en cela que la rébellion zapatiste se distinguait des expériences de guérilla latino-américaines des années 60 à 90, et auxquelles le gouvernement mexicain voulait l’identifier.

Au Chiapas, la Justice, la santé, l’éducation, l’économie, sont des questions gérées collectivement et sans l’aide du gouvernement. Leur influence dans le renouveau des mouvements indiens en Amérique latine et dans la naissance d’un courant mondial contre la globalisation est évidente.

« Le centre du pouvoir n’est plus dans les États nationaux. Cela ne sert donc à rien de conquérir le pouvoir. Un gouvernement peut être de gauche, de droite, centriste et, finalement, il ne pourra pas prendre les décisions fondamentales. » (La Dignité rebelle — Conversations avec le sous-commandant Marcos, Galilée, 2001)

« On ne peut comprendre et expliquer le système capitaliste sans le concept de guerre. Sa survie et sa croissance dépendent de façon primordiale de la guerre et de tout ce qui s’y associe et qu’elle implique. Par la guerre et dans la guerre, le capitalisme pille, exploite, réprime et discrimine. Dans l’étape de mondialisation néolibérale, le capitalisme fait la guerre à l’humanité entière. » (Saisons de la digne rage, Climats, 2009)

« Une guérilla qui ne perd pas gagne. Et une armée régulière qui ne gagne pas perd… Et ça, ce n’est pas le Che qui l’a dit, c’est Kissinger! Nous, tant qu’on ne perd pas on gagne, et notre ennemi, tant qu’il ne gagne pas il perd — même s’il est très supérieur, avec tous ses tanks et ses hélicoptères. » (Propos recueillis par Dauno Tótoro Taulis, La Realidad, octobre 1995)

« La révolution devient une question essentiellement morale. Éthique. Plus qu’une question de répartition de la richesse ou l’expropriation des moyens de production, la révolution représente la possibilité d’un espace de dignité pour l’être humain. La dignité commence à devenir un mot très important et cette idée ne vient pas de nous, elle vient des communautés. L’un des mensonges néolibéraux consiste à dire que la croissance économique des entreprises produit une meilleure répartition de la richesse et de l’emploi. (la théorie du « ruissellement ») C’est faux. De même que l’accroissement du pouvoir d’un roi n’a pas pour effet un accroissement du pouvoir de ses sujets. » (Interview dans Le Monde Diplomatique, 1997, Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997)

2 – « Ici, le peuple dirige et le gouvernement obéit »

L’auteur de cette tribune est Jérôme Baschet, (historien qui a été longtemps enseignant-chercheur à l’EHESS et qui enseigne actuellement à l’Université autonome du Chiapas. Il est l’auteur de « La rébellion zapatiste », Ed. Flammarion, 2019.)

Dans un article publié sur « Reporterre », le quotidien de l’écologie, le 6 septembre 2019, il nous explique comment les zapatistes sont bien vivants et qu’ils ont réussi leur projet qui n’était pas de prendre le pouvoir au Chiapas dans le but de prôner l’indépendantisme en sortant du Mexique, mais d’y apporter la réelle démocratie participative et directe, grâce à l’organisation d’une formule de « Communaux collaboratifs » ou communes autogérées. Aujourd’hui, ils multiplient les initiatives et font preuve d’une efficacité incroyable dans l’élaboration de leur autonomie.

Au Chiapas (sud du Mexique), les gens de cette région qui sont quasi tous des descendants des Mayas, habituellement maltraités par les pouvoirs encore empreints de la mentalité dominatrice du colonialisme occidental, se trouvent toujours dans l’obligation de défendre leurs territoires. Le nouveau gouvernement mexicain vient d’annoncer de pharaoniques projets immobiliers destructeurs pour ce peuple, mais juteux pour une caste de riches investisseurs se moquant des revendications légitimes de cette population antérieurement maintenue dans la pauvreté.

Pour répondre à la provocation du monde de la finance et du capitalisme sauvage, les zapatistes ont annoncé une nouvelle avancée dans la création de leur autogestion. Quatre nouvelles communes autonomes viennent de s’ajouter aux 27 qui existent déjà depuis 1994, ainsi que sept nouveaux Caracoles avec leurs « conseils de bon gouvernement » respectifs, (Les Caracoles zapatistes sont les centres régionaux de coordination où siègent notamment les « conseils de bon gouvernement ») qui s’ajoutent aux cinq déjà créés en 2003.

Ils ont donc organisé une impressionnante série de rencontres nationales et internationales: Forum pour la défense des territoires et de la Terre-mère, avec le Congrès national indigène et le Conseil indien de gouvernement, pour octobre prochain; Festival de cinéma Puy ta Cuxlejaltik; rencontres consacrées aux arts, dans la suite des «pArtage pour l’humanité» organisés depuis 2016, en y incluant la littérature; nouvelle rencontre pour débattre des sciences « ConCiencias », avec un volet « sciences sociales »; séminaires pour analyser la nouvelle confrontation qui vient, dans le prolongement des débats déjà engagées avec « La pensée critique face à l’hydre capitaliste »; il faut aussi ajouter la « rencontre internationale des femmes », à l’image de celle de mars 2018; et d’autres initiatives encore…

Enfin, écrit Jérôme Baschet, dans sa tribune : « le même document appelle à reprendre les discussions en vue de former un réseau planétaire de résistances et de rébellions, dans le respect de l’hétérogénéité des manières de penser et de lutter. »

Rappelons cet aspect important des choses, que les Zapatistes du Chiapas ont la capacité à défendre leurs territoires en cas de tentative de répression par le pouvoir.

On peut constater que, malheureusement, étant donné le comportement totalitaire du fascisme ultra libéral imposé par les « élites » au pouvoir, partout dans le monde livré à la prédation marchande, le geste défensif armé reste nécessaire au Chiapas. Face aux menaces de l’État mafieux qui soigne les intérêts des castes de riches et non le bien commun, le Chiapas doit rester dissuasif pour l’aventure de la répression. Sans cette autonomie armée, le Chiapas n’aurait pas tenu à distance cette menace directement orientée contre le projet démocratique pour la construction civile de son autonomie. Un retrait et un silence trop prolongés n’étaient plus possibles face aux annonces du gouvernement. L’autonomie devait être défendue afin de préserver les liens de solidarité en faisant valoir le respect du vivant incompatible avec les impératifs marchands du capitalisme sauvage.

Au Mexique, « les attaques contre les territoires indiens se poursuivent, tout comme les assassinats de ceux qui les défendent », écrit Jérôme Baschet.

Si les zapatistes sont capables de s’organiser sur de nouveaux territoires et de relancer une « dynamique d’interactions nationales et internationales, cette action aux allures «offensives» (quoique civile) répond aussi à un besoin défensif. Elle est un autre moyen de répondre – par la construction et le renforcement des espaces autonomes – aux menaces qu’impliquent les grands projets du gouvernement mexicain. » (Idem)

L’autonomie pour les zapatistes du Chiapas, ne consiste pas à vouloir se séparer du Mexique ou à s’enfermer dans une pure identité indienne, il s’agit pour ces femmes et ces hommes de défendre une manière de vivre qui leur appartient en propre, qui s’ancre dans un terroir singulier, qui permet de préserver les liens de solidarité et d’entraide communautaire, qui fait valoir le respect du vivant qu’implique l’appartenance des humains à la Terre-Mère.

Les politiques étatiques obéissent aveuglément à la normalisation économique ultralibérale des grands projets destructeurs et à la logique des intérêts du marché. Le Chiapas a très bien compris qu’il devait entrer en sécession au regard du monde de l’économie et des institutions gouvernementales qui le servent. Pour cela ils ont créé, sans l’avis de l’Etat mexicain, leur autogouvernement, avec des assemblées et des instances élues au niveau des villages et des communes autonomes comme des régions qui en permettent la coordination. Face à ce contexte d’adversité du pouvoir central et aux questions matérielles, ils ont créé de toutes pièces leur propre système de justice, de santé et d’éducation! Voilà qui devrait inspirer les Gilets jaunes en France. Il faut agir et mettre devant le fait accompli, un pouvoir qui sera dépossédé de sa capacité à imposer sa loi d’injustice sociale et d’injustice fiscale…

« L’autonomie telle que la conçoivent les zapatistes consiste à se gouverner par soi-même, de telle sorte que la vie quotidienne s’organise conformément aux choix des habitants concernés. Cela suppose de se tenir à distance des institutions étatiques, désormais subordonnées aux logiques économiques qui entraînent le monde vers sa destruction accélérée. L’autonomie zapatiste récuse donc les cadres de la politique classique, fondée sur le principe de la représentation et centrée sur les partis et la compétition électorale pour le contrôle de l’appareil d’État. » (Idem)

L’autonomie développe une autre politique qui part d’en bas, du peuple, qui s’ancre dans les lieux de vie concrets et prend pour base la capacité des personnes ordinaires à s’organiser et à décider par elles-mêmes. Le refus d’une politique des « élites » et la revendication d’une politique venant directement des citoyens participant à la vie réelle du pays, pour une souveraineté citoyenne retrouvée, paraissent constituer une convergence avec les aspirations actuelles des Gilets jaunes en France.

À l’entrée des territoires zapatistes, des panneaux indiquent aux visiteurs: « Ici, le peuple dirige et le gouvernement obéit ». Voilà, sans conteste, l’idéal des Gilets jaunes.

L’expérience de l’autonomie zapatiste au cœur du Mexique, construite au cours des 25 dernières années, peut constituer un exemple exceptionnel pour imaginer l’organisation des « Communaux Collaboratifs », des « Communes autogérées » au cœur de la France.

Il serait opportun de se rencontrer pour échanger sur la formation d’un réseau planétaire, ou celle d’un archipel de la résistance et de la sécession. Il est indispensable de se rencontrer, de se connaître, de faire grandir ainsi nos forces afin de gagner en efficacité, en anticipations, contre les réactions répressives du capitalisme sauvage et de ses idéologues du fascisme ultra libéral.

Le but n’est pas de prendre le pouvoir, puisque le pouvoir est une perversion en soi et doit être aboli, mais il s’agit de construire un monde où il y ait place pour de nombreux mondes. Le combat pour la justice sociale et la dignité partagée se mène par et à travers l’expérience de l’autonomie. C’est la base de toute la résistance contre l’ordre néo ou ultra libéral et l’un des principes fondamentaux de la démocratie directe et participative voulue par environ 80% de Français approuvant le combat des Gilets jaunes. L’expérience zapatiste du Chiapas est exemplaire pour la France et les Français désireux de justice et de liberté.

Il faut lire : « La rébellion zapatiste, Insurrection indienne et Résistance planétaire », de Jérôme Baschet, édition mise à jour et augmentée d’une nouvelle postface, Editions Flammarion, janvier 2019, 400 pages.

Jean-Yves Jézéquel

La source originale de cet article est Mondialisation.ca
Copyright © Jean-Yves Jézéquel, Mondialisation.ca, 2019



Mardi 1 Octobre 2019


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