Néolibéralisme et conséquences

La vérité sur les commandes de l’Etat


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Les armées s’en souviennent encore, non sans une certaine amertume. Dans les années 1990, le Ministère de la Défense décidait de repasser à des motifs camouflés pour remplacer les treillis kaki. Quelques années plus tard, pour des raisons d’économie, le contrat est passé avec des pays du Maghreb pour les treillis et avec l’Espagne pour les chaussures, les célèbres Rangers.


Mamey
Mardi 8 Janvier 2013

La vérité sur les commandes de l’Etat
Dans les corps de troupes, le résultat de cet achat à l’étranger ne tarde pas à montrer ses faiblesses : les Rangers, trop fragiles, tombent en lambeaux au bout de quelques mois d’utilisation, et les couleurs du treillis s’atténuent jusqu’à quasiment disparaître au bout de quelques lavages. De plus, pour des raisons de rationalisation de la production, le treillis est unisexe. Bien que l’armée ne se focalise pas particulièrement sur les critères esthétiques, le résultat est une coupe informe, sans aucun respect des proportions, fragile et peu pratique en usage quotidien. Au final, les militaires sont obligés de renouveler leurs paquetages deux à trois fois plus souvent : là où une paire de Rangers française durait au moins deux ans, leur équivalent espagnol dépasse rarement un an. Ces économies de bouts de chandelles ont eu pour résultat plus de dépenses qu’auparavant.

Ce n’est qu’un des nombreux exemples des fausses bonnes idées de l’Etat, dans sa quête éperdue d’économies de court terme et son désir de respecter à la lettre les engagements européens, quitte à les devancer parfois. Pour l’Afghanistan, la France a acheté de petites séries d’armes diverses. Sous l’appellation d’urgence opérationnelle, on achète des tourelles téléopérées norvégiennes ou des fusils d’assaut belges. Ces achats sur étagères, pour des sommes modestes, sont justifiés en l’absence d’une solution industrielle nationale, dans des délais acceptables pour les militaires en opérations. Mais le ministère de la défense ne réfléchit-il pas encore aujourd’hui à l’achat de drones américains ?

Suite à notre désengagement d’Afghanistan, et compte tenu du prix des systèmes de drones Predator, ne serait-il pas plus judicieux d’avancer sur une solution française ou au moins européenne ? Le scandale des treillis a causé à l’époque suffisamment d’émoi, pour que, une fois n’est pas coutume, le contrat soit cassé, et qu’une partie des commandes soient redirigées vers des entreprises françaises. L’armée ne représente qu’une partie des dépenses d’équipements de l’Etat. Que penser du recours à des sociétés étrangères pour la construction des infrastructures publiques, ou de l’achat de véhicules étrangers pour équiper certaines unités de la police ? On ne nous fera pas croire qu’aucune entreprise française ne pouvait présenter d’offre concurrente.

Car, malgré une France qui stagne sur des produits de milieu ou de bas de gamme dans certains secteurs, ce qui est fabriqué sur le territoire national est perçu par neuf français sur dix comme un synonyme de qualité et de respect des nomes sociales et environnementales. Que les Français pensent cela de leurs produits n’est pas surprenant, mais c’est également le constat des clients étrangers qui achètent des produits français. Ce ne sont pas les produits français que l’on arrête en douane pour non-conformité avec les réglementations, voire même pour cause de danger pour le consommateur. A la condition de refléter une réalité économique, la notion de « Made in France » est gage d’une certaine image de marque et véhicule l’idée de qualité. Pourquoi l’Etat, premier consommateur de France, et de qui on attend la défense des intérêts économiques nationaux, ne se jette pas à corps perdu dans des achats exclusivement nationaux ?

Le choix du Made in France est politiquement judicieux, économiquement rentable et socialement pertinent, d’autant plus que deux tiers des Français se disent près à payer plus cher pour consommer français. De telles opportunités ne se voient pas tous les jours, surtout en temps de crise. A n’en pas douter, les tatillons et les sceptiques nous renverront à la législation européenne de la concurrence, qui interdit par exemple toute discrimination entre les produits sur la base d’une distinction géographique. De l’autre côté, nous pouvons légitimement leur opposer le droit et la volonté des consommateurs de connaître l’origine des produits. Et si l’Etat ne peut se soustraire aux lois qu’il a lui-même fait adopter, il peut trouver des moyens pour les contourner légalement, en réformant le code des marchés publics, ou simplement en utilisant les subtilités avec quelques arrières pensées chauvines mais salvatrices pour l'industrie nationale.

Mais ce qui dérange le plus dans ce débat sur l’accès aux marchés publics mondiaux, c’est l’impression récurrente des Européens en général, et des Français en particulier, d’être les idiots du village global. Nous ouvrons notre porte à tous et toutes, sans la moindre garantie de réciprocité. En mars 2012, la commission européenne a commencé à hausser le ton face à une Chine délibérément fermé à l’immixtion d’entreprises étrangères dans ses contrats publics. Et les Etats-Unis ne sont pas en reste depuis 2009, avec le principe du « Buy American », devenu projet de loi en 2011. En termes de montants, l’Europe ouvre, à la concurrence étrangère, dix fois plus de contrats publics que le Japon, trois fois plus que les Etats-Unis, et cinq fois plus que la Chine. Même dans notre environnement proche, l’Algérie a déclaré en 2010 que les contrats publics, attribués dans le cadre du plan de relance, ne reviendraient à des entreprises étrangères que dans l’hypothèse où aucune entreprise algérienne ne soit en mesure de répondre. Personne n’a cloué au pilori le gouvernement algérien, pour vouloir que l’argent investi par l’Etat, pour sortir de la crise, aille en priorité aux Algériens.

Il serait plus que temps de sortir de cet angélisme, consistant à croire que notre comportement vertueux et respectueux de la concurrence est unanimement partagé par la planète. Les lois et principes économiques de nos partenaires commerciaux ne s’encombrent pas d’autant de moralisme, tant qu’ils peuvent profiter de l’effet d’aubaine et de l’inertie d’une partie de l’administration bruxelloise. L’Europe est probablement l’une des plus grandes opportunités économiques pour notre pays, mais tant que nous ne nous entendrons pas pour obtenir au moins la réciprocité de la part nos partenaires commerciaux, n’ayons pas honte d’afficher clairement une préférence nationale, quitte à jouer des flous de notre réglementation. A l’heure où les impôts augmentent dans le but affiché de réduire nos déficits, qui aura l’audace d’expliquer aux Français que ces mêmes impôts servent à financer, via les marchés publics, des entreprises étrangères ou des entreprises françaises faisant travailler la main-d'œuvre asiatique ou maghrébine de leur réseau de sous-traitance ? Il y a fort à parier que le gouvernement qui osera cela ne s’en relèvera pas.


Mardi 8 Janvier 2013


Commentaires

1.Posté par Depositaire le 09/01/2013 10:48 | Alerter
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Il y a une autre raison que l'auteur de l'article ne mentionne pas, c'est que l'ouverture " à la concurrence", qui profite tout particulièrement aux US qui leur permet de répandre leurs produits en Europe, et donc en France. (Et le meilleur, peut-être indice en ce sens, en tout cas le plus visible, est certainement le domaine cinématographique. Il n'y a qu'à regarder la part des productions américaines à la télévision et au cinéma et celle des françaises, ou à tout le moins européennes. C'est assez édifiant. même les jeux et les émissions divertissantes télévisées sont copiées sur le modèle US. Non pas qu'il faille considérer ces productions comme une référence. C'est plutôt un fort indice de décadence) Ce qui revient à dire qu'il y a là à l’œuvre une manière un peu subtile, (mais pas tant que cela) de colonisation de l'Europe par les US au niveau économique, et ce, avec la complicité tacite de nos gouvernants.

Ceci explique cela.

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