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La botte impérialiste italienne frappe l’Afrique en plein visage


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La crise des migrants africains a déclenché une réponse militaire italienne en Libye et au Niger, les deux principaux pays de transit de la route vers le pays européen en forme de botte. Cela risque d’entraîner Rome encore plus profondément dans les affaires de ce continent alors qu’il recourt à des moyens militaires pour endiguer de manière proactive le raz-de-marée des « armes de migration de masse » qui s’écrase sur ses rivages.


Andrew Korybko
Mercredi 31 Janvier 2018

La Libye était considérée comme la « Quatrième Côte » de l’Italie, mais de nos jours, la crise des migrants africains a plus ou moins transformé l’Italie en « Deuxième Côte » si l’on considère le grand nombre d’individus qui ont entrepris le voyage dangereux de l’Afrique du Nord à travers la Méditerranée vers l’Europe du Sud. Les coûts socio-économiques qui en résultent ont été énormes, en particulier pour un pays qui luttait déjà financièrement au sein de l’UE avant même le début de cette catastrophe humanitaire en 2015. Conséquence politique, les forces de droite et les forces populistes ont vu leur étoile monter ces dernières années, menaçant d’ouvrir un front euro-réaliste « méridional » aux côtés du front « oriental » en défiant l’hégémonie euro-libérale de l’Allemagne sur le continent. C’est pourquoi l’élite romaine a décidé qu’il fallait faire quelque chose plus tôt que plus tard afin d’arrêter cette tendance.

Après une analyse coût-bénéfice minutieuse, les décideurs italiens ont estimé qu’il serait beaucoup moins coûteux à long terme de renverser cette dynamique par des moyens militaires et de ramener la Libye à son statut de « Quatrième Côte » de son pays en chargeant Rome de la crise des migrants trans-méditerranéens. Ainsi, l’Italie a non seulement commencé une mission navale pendant l’été près de sa « Quatrième Côte » pour éloigner et intercepter les bateaux de migrants potentiels destinés à aborder son rivage, mais elle envisage également le déploiement d’au moins 470 soldats, actuellement basés en Irak, au Niger, pays enclavé et de transit qui a servi de porte d’entrée pour l’Afrique de l’Ouest vers la Libye. Le symbolisme géostratégique de ses mouvements libyens et nigériens est tout à fait clair. C’est la botte impérialiste italienne qui donne un coup de pied à l’Afrique pour réprimer de manière réactive la crise migratoire africaine sans fin qui déborde en Europe, même si Rome risque de s’enfoncer encore plus profondément dans les affaires du continent à cause de cette nouvelle politique.

Bien qu’ancienne puissance militaire, l’Italie contemporaine fait pâle figure par rapport à ses prédécesseurs historiques, avec comme seule signification pertinente de nos jours, son emplacement à proximité de l’Afrique du Nord et l’énorme base aéro-navale que les États-Unis exploitent à Sigonella, en Sicile. Néanmoins, les coûts globaux croissants des centaines de milliers de migrants comme « armes de migration de masse » qui ont déboulés sur ses côtes au cours des deux dernières années l’ont contraint à prendre la tête du déploiement sans précédent d’une force militaire avancée en Afrique. Si l’Italie a joué un rôle de premier plan dans la guerre de Libye en 2011, elle l’a fait avec ses alliés de l’OTAN dans le cadre d’une coalition officielle, mais cette fois, elle le fait unilatéralement, sans doute après avoir consulté ses partenaires. Après tout, Rome ne sera pas le seul acteur étranger disposant d’une installation militaire au Niger, puisque les forces françaises et américaines y sont déjà basées et que les forces allemandes le seront bientôt aussi.

La présence actuelle (et dans le cas de l’Allemagne, prévue) des trois alliés de l’Italie au Niger les plus militairement capables soulève la question évidente de ce que Rome est censée y apporter en terme de valeur ajoutée. Officiellement, l’Italie dit qu’elle combattra le terrorisme et détruira les réseaux de contrebande, ce qui est important car ces deux menaces non étatiques transitent par le Niger en direction de la Libye et des côtes italiennes. Mais il est impossible de savoir si les forces de Rome auront un quelconque effet tangible en aidant ses alliés qui sont engagés exactement dans la même mission là-bas. Il se pourrait que ni Washington, ni Paris, ni Berlin ne veuillent assumer entièrement le fardeau financier et personnel de cette tâche et qu’ils préfèrent plutôt décharger une partie de leurs coûts sur Rome, qui est plus directement touchée par ces menaces et a un intérêt personnel à participer à cette mission, comme on le voit à l’évidence.


Une curieuse « division du travail » se développe dans la région où les États-Unis semblent exercer deux niveau de leur politique de « Lead From Behind » en contrôlant la zone par procuration. Tout d’abord, le déploiement américain montre que le leadership peut également être direct. Parallèlement, le rôle secondaire de la France dans l’assemblage de la coalition « G5 Sahel » s’étend de la Mauritanie sur la côte atlantique africaine au Tchad dans son intérieur central. Paris, qu’elle le fasse sciemment ou pas, joue le rôle de subordonné stratégique de Washington en Afrique de l’Ouest et du Centre malgré tout ce que la France peut dire sur le fait qu’elle « rivalise » avec l’armée Américaine ou qu’elle est une « alliée sur un pied d’égalité ». Au deuxième niveau de la hiérarchie, il y a l’Allemagne et l’Italie. Berlin observe tranquillement tout ce qui se passe, bien dans son rôle de leader de l’UE, alors que ses sous-fifres à Rome seront chargés de « se salir les mains » pour rembourser leurs dettes à l’Allemagne.

Peu importe si cette « division du travail » reste la même ou change, l’un de ses traits durables sera que l’Italie sera probablement impliquée dans les affaires africaines après y avoir été aspirée de nouveau après son récent déploiement naval libyen et le prochain, terrestre, au Niger. Sur le plan géostratégique, la Libye est tout autant la « Quatrième Côte » de l’Italie que la botte italienne est la « Deuxième Côte » de l’ex-Jamahiriya. Le sort des deux est inextricablement lié et les États-Unis en profiteront certainement. Les mêmes pressions d’émigration en Afrique de l’Ouest du fait de la surpopulation, de l’appauvrissement et de la violence ne feront que s’aggraver dans un futur proche. Il est donc peu prévisible que Rome se retire de ce front asymétrique tant qu’elle sera encore menacée par les assauts de ses « armes de migration de masse ».



Article original en anglais : The Italian Jackboot Is Kicking Africa In The Face, Oriental Review, le 9 janvier 2018

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.
La source originale de cet article est Oriental review
Copyright © Andrew Korybko, Oriental review, 2018


Mercredi 31 Janvier 2018


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