Conflits et guerres actuelles

LE CHAOS ARABE : Un printemps ou un mirage?


«Le premier des droits de l’homme c’est la liberté individuelle, la liberté de la propriété, la liberté de la pensée, la liberté du travail.»

Jean Jaurès


Professeur Chems Eddine Chitour
Samedi 30 Avril 2011

LE CHAOS ARABE : Un printemps ou un mirage?
Depuis plus de quatre mois, les peuples arabes connaissent, à des degrés
divers, l’instabilité. Les révoltés se battent pour la liberté. Les
révoltes dans chacun des pays ont des singularités, mais elles ont un
dénominateur commun. Ce sont les jeunes qui en sont les moteurs. S’il est
vrai que des dynamiques souterraines existaient pour se soulever contre les
pouvoirs en place et les motifs sont légion, on ne peut pas cependant, exclure
les manipulations occidentales qui, à des niveaux divers guident ou canalisent
ces révoltes. Nous allons examiner la situation actuelle de ces révoltes qui
jouent les prolongations. Ainsi et comme l’écrit Ahmed Al Zorqa à propos du
Yémen protégé par les Américains : «Le président Ali Abdallah Saleh a
donné son accord à un projet du Conseil de coopération du Golfe prévoyant sa
démission à moyen terme. Si les partis d’opposition semblent favorables à
ce plan, les manifestants exigent toujours le départ immédiat du dirigeant
yéménite. Le plan de sortie de crise présenté le 23 avril par les monarchies
du Golfe est en réalité destiné à empêcher la transition démocratique au
Yémen.(...) Car c’est l’Arabie Saoudite qui fait barrage aux demandes de
chute du régime. Elle ne veut pas que les Yéménites réussissent leur
transition démocratique, de peur de perdre son influence sur le pays voisin,
qu’elle considère comme son arrière-cour.(1) Mieux encore, les dépêches en
provenance de Bahreïn [ où il y eut une répression avec l’aide de
l’Arabie Saoudite] révèlent que les forces de sécurité continuent de
violer la Convention de Genève en torturant les protestataires qui participent
aux manifestations.»

Humanitaire à géométrie variable

On est en droit de se demander pourquoi l’Occident (les Etats-Unis et leurs
alliés français et anglais) ont une conception de l’ingérence humanitaire
à géométrie variable. Les Bahreinis ne sont-ils pas des humains au même
titre que les Libyens? Quarante-deux ans d’un pouvoir exécrable ne tolèrent,
écrit René Naba, certes, nulle indulgence. Mais l’argumentaire occidental,
«la protection des populations», une version réactualisée de l’ingérence
humanitaire, gagnerait toutefois en crédibilité si une telle mesure s’était
appliquée également aux pays en proie à la même contestation populaire,
périphérique de l’Arabie Saoudite, particulièrement Bahreïn et le Yémen,
où la répression a atteint le même degré de férocité qu’en Libye.
L’imposition de cette mesure, le 18 mars 2011, révèle la duplicité de la
diplomatie occidentale dans le traitement des grands problèmes internationaux,
particulièrement en ce qui concerne la gestion des conflits du tiers-monde. Les
tergiversations occidentales à l’égard de cette mesure masquent mal les
compromissions de l’Europe avec le gouvernement du colonel El Gueddafi et
s’expliquent par l’importance que revêt le marché libyen aux yeux des
divers protagonistes, notamment au niveau des transactions militaires : quatorze
des vingt-sept pays membres de l’Union européenne exportent des armes vers la
Libye, pour un montant de 844 millions de dollars, alors qu’un embargo «de
facto» sur les livraisons d’armes est désormais en vigueur. L’empressement
de la France de prendre la tête de cette nouvelle «croisade», selon
l’expression de son ministre de l’Intérieur Claude Guéant, répond au
souci de Nicolas Sarkozy de gommer de la mémoire l’accueil triomphal
réservé à El Gueddafi, en décembre 2007, avec l’installation de sa tente
dans le périmètre de l’Elysée, en même temps que de se dédouaner de sa
complaisance ancienne avec les dictateurs arabes.(2)

Pour Manlio Dinucci, l’objectif de la guerre en Libye est double. «Il
n’est pas seulement le pétrole, dont les réserves (estimées à 60 milliards
de barils) ni le gaz naturel dont les réserves sont estimées à environ 1500
milliards de m3. Dans le viseur des «volontaires» de l’opération
«Protecteur unifié» il y a aussi les fonds souverains, les capitaux que
l’Etat libyen a investi à l’étranger. Les fonds souverains gérés par la
Libyan Investment Authority (Lia) sont estimés à environ 70 milliards de
dollars, qui grimpent à plus de 150 si l’on inclut les investissements
étrangers de la Banque centrale et d’autres organismes. (...) Selon les
déclarations officielles, c’est «la plus grosse somme d’argent jamais
bloquée aux Etats-Unis», que Washington garde «en dépôt pour l’avenir de
la Libye». Elle servira en réalité pour une injection de capitaux dans
l’économie étasunienne toujours plus endettée. Quelques jours plus tard,
l’Union européenne a «gelé» 45 milliards d’euros de fonds libyens».(3)

Abdelatif Kerzabi explique cela par l’autoritarisme. Ecoutons-le :
«L’autoritarisme (G. Hermet, 1985) est un rapport gouvernants-gouvernés
reposant de manière suffisamment permanente sur la force plutôt que sur la
persuasion. L’autoritarisme se manifeste par : l’absence de respect des
droits de l’homme, l’embrigadement de la société par la réglementation de
tous les aspects de la vie sociale, la persécution de l’opposition, la
restriction des libertés d’association, d’expression et d’opinion, le
recrutement de l’élite politique relève de la cooptation, enfin, les
élections ne sont qu’une apparence démocratique et visent à légitimer le
système politique aux yeux du monde. Voilà ce qui s’apparente aux régimes
politiques dans le Monde arabe». C’est contre ces régimes que la rue arabe
explose. (...) Ils se font appeler Zaïms (leaders charismatiques) après les
indépendances des pays arabes, et centralisent tout le pouvoir politique.
C’est l’euphorie des peuples arabes qui viennent de se libérer du
colonialisme. (...) » (4)

« Armés de leur légitimité historique, les Etats arabes ont imposé leur
domination sur la société par la concentration des pouvoirs. Les pouvoirs en
place n’admettent pas les voix discordantes. Ils se considèrent investis
d’un message divin que les autres n’ont pas le droit de discuter. Ici et
là, l’opposition est considérée comme une agression au Watan (la nation).
Les opposants sont des Khaouana (traîtres à la nation). Dans les années
quatre-vingt, alors que la démocratie se met en place en Europe de l’Est, les
pays arabes font foi d’une certaine réticence dans un monde où la liberté
des peuples apparaît comme une norme universelle (...) La démocratie libérale
et le libre marché constituent désormais l’horizon indépassable pour toutes
les sociétés nous dit le philosophe américain F. Fukuyama. Les Constitutions
sont révisées pour ouvrir le champ politique à la société mais surtout pour
pérenniser les pouvoirs en place. Les pays arabes ont réussi à mettre en
place des institutions «démocratiques» tout en les vidant de leur substance.
Invoquant l’ordre sécuritaire et l’ordre public, le législateur arabe
privilégie le contrôle sur toute la société. Ainsi, les médias se
transforment en porte-parole du régime, les libertés violées, le Parlement
ligoté, etc. » (4)

« Depuis la chute de l’Empire ottoman, l’économie de rente dans les pays
arabes est restée prépondérante même si elle a changé de forme. On ne peut
pas dire que le Monde arabe a réussi son développement. Selon le Pnud, environ
40% de la population des pays arabes, soit 140 millions de personnes, vit en
dessous du seuil de pauvreté. (...)Nous pensons que le calme qui a régné dans
la rue arabe est dû en grande partie à la fermeture des espaces publics qui
n’a pas permis le passage de l’indignation individuelle poussée jusqu’au
suicide, à l’indignation collective. Ce sont les télévisions satellitaires
et l’Internet qui vont faire ce que l’imprimerie (encore une découverte
arabe) a fait pour la révolution française. Internet avec ses réseaux sociaux
ainsi que les chaînes satellitaires (Al Jazeera, Al Arabia, BBC, France24...)
ont bouleversé le paysage médiatique dans le Monde arabe. L’enfermement
médiatique et culturel des pays arabes ne résiste pas à ce déferlement des
médias portés par les nouvelles technologies. » (4)

« Désormais, on informe et on s’informe, on sait ce qui se passe ailleurs,
on lit les ouvrages interdits, on discute...Bref, le peuple arabe s’émancipe
et saute les verrous de la censure. Face aux intellectuels nationalisés qui
courtisent le prince, des jeunes internautes animent le débat public. A défaut
d’espaces publics, la génération «Facebook et Sms» a créé un espace
virtuel où chacun profiterait de sa liberté. L’alibi culturel qui fait que
les peuples arabes sont réfractaires à la démocratie et aux valeurs
universelles, est contredit par la rue arabe. Pis encore, c’est le manque de
liberté qui les a conduits à se réfugier dans l’Islam pour l’utiliser à
des fins libératrices. La radicalisation de cet islamisme dans sa forme
violente au nom de la «guerre sainte» a donné aux pouvoirs totalitaires une
raison de plus pour maintenir sous contrôle les sociétés arabes.»(4)

Pour l’universitaire, Olivier Roy Directeur du programme méditerranéen de
l’Institut universitaire européen de Florence. «L’avenir du mouvement
démocratique dans le Monde arabe se jouera sur une longue durée, comme les
révolutions du XIXe siècle Ce mouvement des Jeunes, un mouvement
générationnel de jeunes modernistes, à la fois par leur technique de
communication, leur comportement et leurs demandes : démocratie, liberté, fin
de la corruption, dignité, respect. Ce sont des révoltes indigènes dans un
espace politique où la dimension idéologique est absente. Les référents
idéologiques qui ont dominé le Monde arabe pendant soixante ans -
nationalisme, panarabisme, panislamisme, antisionisme, anti-impérialisme - sont
taris. On demande la liberté de créer des partis politiques, un Parlement, une
Constitution. En ce sens, du point de vue politique, c’est une révolte
libérale. Les acteurs politiques traditionnels (les Frères musulmans et
l’armée) ont compris que les règles du jeu avaient changé et admis la
nécessité des réformes. (...) Le mouvement somme les acteurs politiques
traditionnels de mettre en place un espace politique démocratique ».(5)

Quel est le logiciel occidental de redécoupage du Monde arabe?

Après l’échec de la démocratie aéroportée en Irak et dans le bourbier
afghan, les puissances occidentales essaient d’arriver à la même finalité
en mettant en oeuvre une autre tactique celle de miner le Monde arabe de
l’intérieur. il faut dire qu’ils ont la partie facile tant les gouvernants
qui cultivent le culte de la personnalité voire du sauveur «El Mahdi» ont
tout fait pour installer leur peuple dans les temps morts, chacun utilisant une
légitimité soit révolutionnaire, soit religieuse, soit divine...L’essentiel
est de garder le pouvoir même au prix du désespoir de chacun (harraga,
kamikaze...). Selon une étude de la Rand Corporation de 2005 on apprend que
l’Amérique essaie de subdiviser l’Oumma musulmane en divers camps. Elle
donne la recette à adopter ou adapter selon qu’elle a affaire aux
fondamentalistes, aux traditionalistes, aux modernistes, et carrément aux
séculiers. Dans le même esprit, Gilles Munier cite nommément Israël et les
Etats-Unis comme des catalyseurs de la fitna syro-syrienne. «Les manifestations
qui ont lieu en Syrie font le bonheur des dirigeants israéliens. Bien que les
contestataires syriens affirment être tous attachés à l’unité de la Syrie,
le vieux rêve sioniste de partition du pays en quatre Etats -sunnite, druze,
alaouite, kurde - leur semble à portée de main. Invité aux Etats-Unis par le
Centre S. Daniel Abraham pour la paix au Moyen-Orient, Shimon Peres a été
reçu, le 5 avril dernier, à l’USIP - United States Institute for Peace - un
think tank créé par le Congrès américain en 1984 pour «prévenir et
résoudre les conflits dans le monde». Il a appelé la «Communauté
internationale» a soutenir la «transition en Syrie»(...) Il a offert de
restituer à la Syrie le Golan, occupé en 1967 puis annexé en 1981. (...)
Shimon Peres a posé trois conditions : que la Syrie «divorce» d’avec
l’Iran et le Hezbollah, que le plateau soit démilitarisé, que le retrait
israélien s’effectue dans le cadre d’un traité de paix. Il s’en est
ensuite pris aux Frères musulmans égyptiens, incapables, selon lui, de faire
reculer la pauvreté («Le problème de l’Egypte», a-t-il déclaré,
«n’est pas de prier dix fois par jour...»).»(6)

En définitive, est-ce que ce qui se passe dans les pays arabes augure d’un
printemps ou est- ce un mirage? Pour Kurtz «Les révolutions suscitent
l’étonnement, l’admiration, l’espoir mais aussi la compassion quant à la
férocité de la répression des régimes en place. La Tunisie, l’Egypte, le
Yemen, la Libye et la Syrie vivent avec plus ou moins de violence ces
´´printemps arabes´´. Je crains que dans ces deux pays [Tunisie et Egypte],
la révolution ait été confisquée par les caciques des régimes
antérieurement en place sous l’influence de l’ami états-unien et
français. Il en ira probablement de même du Yémen. Quant à la Libye,
détentrice de richesses pétrolières, c’est une autre paire de manches.
L’impérialisme n’est pas mort et pourrait instaurer le chaos. La Syrie ne
présente aucun intérêt sauf pour le complexe militaro-industriel des EU, mais
un enjeu géopolitique. Son alliance avec l’Iran et le Hezbollah libanais, ses
frontières avec Israël en font un enjeu non négligeable si l’on considère
que l’Irak conquise, la Jordanie et la Turquie pro-occidentales font de ce
pays enclavé une proie que l’impérialisme EU cherchera par tous les moyens
à domestiquer. Je le dis, ces printemps arabes ne doivent pas faire illusion,
noyautés par des pays étrangers aux intérêts des justes revendications de
ces peuples, participent à la mise en place d’une stratégie du chaos dont
les objectifs visés ne sont pas la démocratie mais l’accaparement des
richesses des uns et l’instauration d’une pax américaine dans le croissant
fertile au profit d’Israël».(7)

Les peuples arabes ne veulent plus se situer «ni contre l’Occident ni à son
service Ils veulent être libres et aspirent à la paix. Les gouvernants doivent
comprendre la nécessité rapide de mutations pour qu’elles ne soient pas
imposées de l’extérieur». L’Occident continue sa rapine et propose une
démocratie du ´´panem et circens´´, pain et jeux de la Rome antique.
C’est une politique sûre et ancienne que d’y laisser le peuple s’endormir
dans les fêtes et dans les spectacles, dans le luxe et dans le faste, dans les
plaisirs, dans la vanité et la mollesse ce que nous appelons les soporifiques
au lieu de le conduire sur le dur chemin du travail, de la sueur et du mérite.
Pour cela, les chefs doivent donner l’exemple...

1.Ahmad Al-Zorqa. Un plan saoudien loin des revendications populaires. Mareb
Press 26.04.2011

2. http://www.renenaba.com/libye-le-zele-de-la-france-en-suspicion/ 25.04.201

3.Manlio Dinucci. La rapine financière du siècle Mondialisation 25 avril 2011


4.Abdelatif Kerzabi http://www.alterinfo.
net/La-fin-de-l-autoritarisme-dans-le-monde-arabe_a56744.html 26 Mars 2011

5.François d’Alançon Olivier Roy : «Une révolte moderniste» La Croix
13/04/2011, 18

6. Gilles Munier. Syrie : Israël et les Etats-Unis jettent de l’huile sur le
feu. Mondialisation.ca, 21.04.2011

7.Kurts : Le destin des printemps arabes
http://bellaciao.org/fr/spip.php?article1164702504 11

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

Ecole Nationale Polytechnique enp-edu.dz


Samedi 30 Avril 2011


Commentaires

1.Posté par Frank le 30/04/2011 20:50 | Alerter
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les usa et ses dauphins, France et Grande Bretagne,
veulent contrôler les révolutions Arabes,
instaurer le chaos à long terme en Libye, afin de piller dans l'illégalité les richesses de ce pays,

et faire bloquer dans la répression et le sang la révolte au Bahreïn,
orienter la révolte populaire en Syrie, et pourquoi pas alimenter un chaos organisé,
en Syrie, qui va affaiblir l'axe Iran Syrie Hezbollah, et anéantir se dernier, qui constitue une menace
direct pour les intérêts des occidentaux,

contrôler la transition au Yémen et en Egypte et en Tunisie, pour qu'elle n'échappe pas aux agendas tracés par les usa, et surtout il faut que cette transition, ne constitue pas menace, pour les intérêts des usa et pour la sécurité d’Israël,

contrôler ralentir le rythme, et orienter ces révoltes en fonction des intérêts des USA,
les Européens se sont des suivistes,

le grand part du gâteau sera grignoter par les USA, et reste des miettes pour les Européens,



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