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LA CONTREFAÇON ET LE MARCHÉ PARALLÈLE : Le salut pour les sans-voix


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«Dieu a dit: Il faut partager: les riches auront la nourriture, les pauvres auront l'appétit.»

Coluche


Professeur Chems Eddine Chitour
Jeudi 16 Février 2012

LA CONTREFAÇON ET LE MARCHÉ PARALLÈLE : Le salut pour les sans-voix
Un article envoyé par une collègue professeure, sur le marché noir et la contrefaçon, m'a donné l'opportunité de mettre en ordre mes idées; je livre donc aux lecteurs cette réflexion sur ce miracle qui fait que des pays, dit-on, au bord de la faillite, continuent malgré tout à se porter bien grâce justement à cette économie informelle. Tout le monde a en tête l'exemple de l'Italie où l'informel a droit de cité. Ce marché noir qui se nourrit principalement de la contrefaçon que les Etats sont censés combattre mais qui est en fait une variable d'ajustement, une soupape de sécurité qui prévient les éruptions et un indicateur de l'économie réelle. Dans une interview à El Watan, l'ancien gouverneur de la Banque d'Algérie disait que la valeur réelle du dinar est donnée par les cambistes de Port-Saïd. Mais qu'est au juste la contrefaçon?

Dans l'encyclopédie Wikipédia on lit: «La contrefaçon est une violation d'un droit de propriété intellectuelle par le fait de reproduire ou d'imiter quelque chose (notion de plagiat) sans en avoir le droit ou en affirmant ou laissant présumer que la copie est authentique. La notion de contrefaçon a souvent une connotation péjorative, sous-entendant une chose de mauvaise qualité. La contrefaçon touche de plus en plus de domaines de la production industrielle: horlogerie (montres), reproduction musicale, production de vêtements, production alimentaire, accessoires de luxe (ex. parfum, maroquinerie). La facilité de transporter des objets influe sur la contrefaçon. En effet, le transport par conteneurs a permis de décupler le commerce mondial, mais, dans un même temps, a permis de cacher plus facilement des objets.»(1)

Pour l'Ocde le mot ´´contrefaçon´´ peut donc recouvrir une contrefaçon de marque de fabrique mais aussi une atteinte au droit d'auteur... Si la plupart des pays pratiquent sous une forme ou sous une autre le commerce de produits de contrefaçon, certains sont devenus célèbres dans l'art de fabriquer et d'exporter de grandes quantités de faux. Les cinq plus gros fournisseurs de produits de contrefaçon en direction des Etats-Unis, ont été, en 1997, la Chine, la Corée, les Philippines et le Taipei chinois. Les produits les 4 plus courants étaient des articles audiovisuels (disques compacts, cassettes vidéo, jeux informatiques, etc.), des articles de prêt-à-porter et les accessoires électriques. (...), L'Organisation mondiale des douanes prétend que la contrefaçon dans le monde serait passée de 5,5 milliards de dollars US en1982 à plus de 500 milliards en 2005, ce qui équivaudrait à environ 7% du commerce mondial. (..)
Le trafic de marchandises contrefaites touche maintenant de plus en plus de produits de grande consommation (les produits de luxe ne représentent que 6 à 8%). (2)

Voilà pour la version officielle. Comme on le voit, la contrefaçon est vue comme un délit, mais l'est-elle vraiment en l'absence d'un Etat incapable d'assurer les conditions d'un travail digne avec comme corollaire un toit, l'accès à une éducation de qualité et aux soins? En fait les citoyens d'un pays versent dans l'informel quand toutes les voies légales leur sont fermées (exclus du système éducatif très tôt, ils sont à la recherche de petits boulots et des stratégies sont mises en oeuvre par les individus pour garder la tête hors de l'eau en vivotant au quotidien). De ce fait, tout est bon pour gagner de quoi vivre. Quand des vendeurs à la sauvette sont pourchassés et jouent à cache-cache avec la police, ce n'est pas un travail de tout repos. Il est naïf de croire que ce sont ceux-là qui coulent l'économie d'un pays. L'économie du conteneur est autrement plus dangereuse

Justement, à propos de sanction, le journal le Monde rapporte que plusieurs centaines de manifestations ont eu lieu, pour protester contre le traité Acta (Anti-Counterfeiting Trade Agreement), un texte visant à renforcer la lutte contre la contrefaçon et qui fait craindre aux défenseurs des libertés numériques la mise en place de nouvelles limitations de la liberté d'expression sur Internet. (...) D'après les premiers chiffres, la mobilisation semble avoir été très forte dans l'Est de l'Europe, notamment en Pologne. Plusieurs centaines de milliers de personnes s'étaient inscrites à des groupes Facebook d'appel à la manifestation. Acta reste la bête noire des défenseurs des libertés numériques. Conçu pour lutter contre la contrefaçon de manière générale, le texte prévoit un renforcement des mesures douanières, mais aussi une harmonisation des outils juridiques de lutte contre le téléchargement illégal et, plus largement, de la vente de contrefaçon en ligne.(...)»(3)


Doit-on lutter contre la contrefaçon?

Evidemment, la production intellectuelle doit être respectée, et il peut s'avérer nécessaire d'encadrer les abus. Cependant, le désir d'une chose impossible à acquérir par les moyens normaux notamment à cause d'un prix prohibitif, (parfums) par exemple, amène les citoyens à se contenter d'ersatzs qui sont certaines fois aussi performants que les marques. A telle enseigne que l'on peut se demander pourquoi un prix si cher si on intègre la dimension publicité qui est capitale et qui d'une certaine façon fait vendre. On comprend alors que l'industrie du luxe est une industrie fermée. C'est notamment celle des parfums où le marketing est déterminant et la publicité agit comme un déclencheur de besoin. On apprend qu'un célèbre parfum fabriqué en partie à partir de la lavande de la Mitidja à l'époque, est vendu à 90 euros les 75 millilitres, soit l'équivalent d'un baril de pétrole de 160 litres. On le voit, cette addiction au luxe repose sur du vent et sur l'irrationalité. On comprend ceux qui achètent ce parfum contrefait pour l'équivalent de 2 euros.

Pour Léopold Nséké: «Avec un pouvoir d'achat à la baisse dans les sociétés de consommation et un porte-monnaie chétif dans bien des pays les moins avancés, les consommateurs choisissent bien souvent de se procurer des articles de valeur à moindre coût. (...) La mondialisation ayant multiplié les bases mafieuses ainsi que les chiffres de la contrefaçon et du piratage, les mesures ne devaient plus être prises au niveau des pays. C'est l'objet des multiples accords signés dans le cadre d'institutions transnationales dont la tête de proue est l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (Ompi). (...) Cette offensive tous azimuts envers les contrefacteurs ne saurait empêcher de poser un regard plus profond sur le rôle des consommateurs dans la diffusion et la prolifération de la contrefaçon. En achetant «la copie» qu'ils veulent élever au rang de la marque originale, les consommateurs cherchent à satisfaire un besoin de reconnaissance, de création de liens et de rêves, sans vouloir en payer le prix. (...) De quoi est-on victime ou coupable? De vouloir paraître dans une société d'apparence, acquérir un statut sans en avoir le pouvoir d'achat dans une société de tant d'inégalités? Ces questions doivent être posées pour relativiser la responsabilité du consommateur de contrefaçon averti, tout en mettant l'accent sur la nécessité pour les marques et les institutions de travailler ´´exemplairement´´ à une prise de conscience collective.»(4)


La contrefaçon ça a du bon!

Le journaliste américain Robert Neuwirth a passé quatre ans à arpenter les marchés de rue du monde entier et en est revenu convaincu des bienfaits de l'économie parallèle. Il expose sa thèse d'une façon généreuse, voire empathique pour ces «lutteurs» qui veulent garder la tête hors de l'eau «Oubliez dit-il la Chine. L'économie du marché noir, avec un poids de 10.000 milliards de dollars, connaît les taux de croissance les plus élevés au monde. Serait-ce l'avenir de l'économie globale? Doté d'un téléphone mobile et d'une promesse de financement de son oncle, David Obi a réussi ce sur quoi le gouvernement nigérian se casse le nez depuis des décennies: apporter l'électricité aux masses dans le pays le plus peuplé d'Afrique. Il ne s'agit pas d'innovation technologique. En réalité, à 10.000 km de chez lui, dans une langue qu'il connaît à peine, il a fait comme tous les négociants: il a conclu un marché. Il s'est mis d'accord avec une firme chinoise près de Guangzhou pour faire fabriquer des petits générateurs diesels sous la marque de son oncle, Aaakoo, avant de les expédier au Nigeria, où le réseau électrique est souvent déficient. Le marché signé par David, voici quatre ans, n'était pas énorme, mais il en a tiré un bon profit, ce qui lui a donné de bonnes bases pour réussir dans le négoce international. Comme pratiquement toutes les transactions entre les négociants nigérians et les fabricants chinois, l'opération s'est déroulée sub rosa: sous le radar, hors de la vue ou du contrôle du gouvernement, dans l'univers économique alternatif et méconnu du System D».(5)

«Le système D poursuit l’auteur, est une expression familière, originaire d'Afrique francophone et des Caraïbes. Les Français ont un mot pour définir quelqu'un de particulièrement efficace et motivé: débrouillard. Qualifier quelqu'un de débrouillard, c'est dire qu'il est ingénieux et plein de ressources. Les anciennes colonies françaises ont adapté le terme à leur réalité économique et sociale. Là-bas, les petits commerçants et entrepreneurs motivés, autofinancés, inventifs, qui travaillent à leur compte sans patente ni contrôle bureaucratique et, dans la plupart des cas, sans payer d'impôts, font partie de «l'économie de la débrouillardise», soit, une fois transcrit dans le langage de la rue, le «System D». Ce qui peut se traduire en économie de l'ingéniosité, de l'improvisation et de l'autonomie, du do-it-yourself.»(5)

« «L'économie de l'espoir»-J'aime cette expression. Elle a un côté désinvolte et des résonances agréables. Tout en soulignant une vérité essentielle: ce qui se passe dans les marchés sauvages et les boutiques de bord de route du monde entier n'est pas que du folklore. C'est le produit de l'intelligence, de la résilience, de l'auto-organisation et de la solidarité, et suit un certain nombre de règles non écrites, mais bien rodées. En ce sens, il s'agit bien d'un système. Avec l'expansion et la globalisation du commerce, le Système D s'est développé lui aussi. Aujourd'hui, le Système D, c'est l'économie de l'espoir. C'est là qu'on trouve les emplois. En 2009, l'Ocde constatait que la moitié de la population active du globe -soit près de 1,8 milliard d'individus- travaillait dans le Système D: hors du cadre légal, dans des emplois non officiels, rémunérés en espèces et échappant bien souvent à l'impôt sur le revenu. Comme dans le cas du marché conclu par David Obi pour l'importation de livraison de générateurs chinois au Nigeria, le Système D est international, fait transiter toutes sortes de produits -machines, téléphones portables, ordinateurs et autres- d'un bout à l'autre de la planète et a créé des entreprises de taille internationale qui procurent à des milliards de gens un emploi ou le service dont ils ont besoin».(5)

Dans de nombreux pays, plaide l'auteur -et tout particulièrement dans les pays en voie de développement-le Système D croît plus vite que les autres secteurs de l'économie et prend une importance croissante dans le commerce international. (...) Dans une étude parue en 2009, Deutsche Bank, géant allemand du crédit aux entreprises, constatait que les populations vivant dans les pays européens dont une large part de l'économie est non régulée -en d'autres mots, les citoyens des pays où le Système D est le plus solide- s'étaient mieux sorties de la crise économique de 2008 que les gens vivant dans les Etats plus régulés et centralisés. (...) La croissance du Système D présente un ensemble de défis aux normes de l'économie, des affaires et de la gouvernance -car il fonctionne depuis toujours en dehors du cadre des accords de branche, du Code du travail, du droit d'auteur, des normes de sécurité, des normes antipollution, et d'autres législations sociales ou environnementales. Et pourtant, il n'est pas sans points positifs. (...)»(5)

«Peut-on estimer l'importance du Système D conclut l’auteur? L'économiste Friedrich Schneider a étudié l'économie parallèle dans le monde. Ses données font apparaître une croissance du Système D. Si l'on applique ses pourcentages (le rapport le plus récent publié par Schneider en 2006 se fonde sur des statistiques économiques de 2003) aux estimations de PIB établies par la Banque mondiale, il est possible d'évaluer à la louche la valeur approximative des milliards de transactions parallèles menées à l'échelon de la planète. Et l'on obtient ce qui suit: la valeur globale du Système D approche les dix mille milliards de dollars. Et l'on découvre cette chose étonnante: si le Système D était un pays indépendant, doté d'une structure politique autonome -l'Union des Républiques des Revendeurs à la Sauvette, par exemple, ou le Bazaristan- ce serait une superpuissance économique, la deuxième au monde (les Etats-Unis, avec un PIB de 14 mille milliards de dollars sont numéro un)».(5)


Et la contrefaçon en Algérie?

Pour mesurer le développement de l'économie informelle dans notre pays, il suffit de se rendre dans le quartier Dubaï d'El Eulma près de Sétif. Les magasins de portables, d'électroménagers, de quincaillerie, de vêtements, de jouets poussent comme des champignons. Pour les téléphones portables, il y a toute une allée de magasins spécialisés. Les produits électroménagers également. Les jouets «made in China» gagnent du terrain. En une année, le plus grand commerce d'Algérie a triplé de volume. Impossible de trouver une place pour stationner sa voiture. Les véhicules viennent des quatre coins du pays. En fait, El Eulma approvisionne tout le pays en quincaillerie, portables, télévisions... Commerçants, détaillants et simples citoyens y achètent toutes sortes de produits et profitent des prix bas par rapport aux autres villes. (...) »

« A défaut de garantie, il suffit de passer commande et d'attendre. Sur place, les achats se font en liquide. Les chèques ne sont pas admis tout comme les factures. L'évasion fiscale y est de facto très importante et la situation profite aux barons de l'importation. Le consommateur y gagne quelques dinars, mais le gros des bénéfices va dans les poches des importateurs. La seule satisfaction réside dans les prix. On y trouve par exemple des DVD de marques chinoises à 3 000 dinars, soit le tiers d'un appareil d'une marque connue. Le développement spectaculaire du marché informel d'El Eulma contredit le discours officiel sur la lutte contre l'économie informelle qui représente 40% de l'activité économique du pays.(6)

Il va sans dire que cette économie parallèle est pour le moment «un mal nécessaire» qui peut se résorber de lui-même si l'Etat met en place graduellement les conditions d'un épanouissement de chacun par la formation des hommes capables de créer de la richesse et Dieu sait que les besoins sont importants pour tarir la vraie économie parallèle, celle du conteneur qui renvoie aux calendes grecques la marche du pays vers la création de richesses.

1. La contrefaçon: Encyclopédie Wikipédia

2. http://www.oecd.org/dataoecd/11/12/2090611.pdf

3. Des centaines de manifestations contre le traité Acta LeMonde.fr 11.02.12

4. Léopold Nséké http://www.afriqueexpansion.com/la-contrefacon/2495-lutte-contre-la-contrefacon-une-bataille-perdue-.html 15 Juillet 2011 16:52

5. Robert Neuwirth Stealth of Nations: The Global Rise of the Informal Economy.

6. Nacer Safer : http://www.tsa-algerie.com/politique/algerie-el-eulma-paradis-du-marche-noir-et-de-la-contrefacon_761.htmln


Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique enp-edu.dz


Jeudi 16 Février 2012


Commentaires

1.Posté par Gus le 16/02/2012 17:16 | Alerter
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Le parfum de contrefaçon ou légal est à bannir.
1) çà ne sent pas aussi bon que cela, les gens sont juste formatés pour penser que cela sent bon.
2) tous les parfums sont cancérigènes, l'industrie du parfum est une des seul à avoir le droit de ne pas divulguer les produits qui composent un parfum (sous le couvert du secret dit-elle !!), pourtant ces composants "secrets" sont facilement identifiable via la chromatographie analytique, la vérité est que si l'industrie des parfums devaient étiqueter tous les composants de ses parfums ce marché s'effondrerait.

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