ALTER INFO

L’organisation de l’État islamique, de l’autre côté du miroir « Avec des ennemis comme eux, l’OEI n’a pas besoin d’amis »


L’extension de l’organisation de l’État islamique a provoqué la création d’une coalition hétéroclite de forces qui prétendent vouloir lutter contre elle. En réalité, de l’Iran à l’Arabie saoudite, des États-Unis au régime irakien, chacun défend ses propres intérêts et contribue ainsi à renforcer le « califat ». « Avec des ennemis comme eux, l’OEI n’a pas besoin d’amis », analysent Peter Harling et Sarah Birke, dans une longue réflexion sur les évolutions de la région


Peter Harling, Sarah Birke
Mercredi 25 Mars 2015

L’organisation de l’État islamique, de l’autre côté du miroir « Avec des ennemis comme eux, l’OEI n’a pas besoin d’amis »
Ils diront :
“Nos yeux ont été trompés. Nous avons été ensorcelés”.
Sourate Al-Hijr (15 : 15)
L’une des particularités de l’organisation qui se fait appeler «  État islamique  » est son investissement dans le fantasmagorique. Elle a compris d’emblée tout l’intérêt de placer son combat sur le terrain de l’imaginaire, comme meilleur moyen de pallier ses limites dans le monde réel. Même si elle subit des revers sur le champ de bataille, elle fait des incursions dans la psyché collective, et sa brutalité et son goût pour le spectacle gore décuplent sa capacité de persuasion. Peut-être plus que simplement l’incarnation du mal, l’OEI est diabolique : comme le Satan des Écritures, cette créature à l’allure déconcertante qui nous incite finalement à croire que nous sommes dans le droit chemin quand en réalité nous sommes en train de nous détruire.
Cela peut expliquer en partie pourquoi elle commet des crimes qui ne sont pas seulement horribles, mais en outre mis en scène de manière spectaculaire, comme l’immolation du pilote jordanien Moaz Al-Kassasbeh ou la décapitation de vingt-et-un coptes égyptiens sur une plage libyenne. Elle est au maximum de sa dangerosité quand elle interagit avec la psyché, les fantasmes, les frustrations et les peurs, depuis les convertis qu’elle attire jusqu’aux politiques et aux experts.
La sémantique déployée en réponse est éloquente : chacun projette ses propres traumatismes et angoisses. Dans les pays occidentaux, la menace que représente l’OEI a été assimilée à tout et n’importe quoi, d’Auschwitz au génocide rwandais ou au siège de Sarajevo, même si aucun de ces précédents n’a grand-chose à voir avec le phénomène en question. Parmi les musulmans, les comparaisons ont tendance à pointer vers les anciens traumatismes de l’islam. Les sunnites se réfèrent aux khawarij, les premiers radicaux de l’islam, tandis que les chiites établissent un parallèle avec les Omeyyades, la dynastie sunnite à laquelle s’opposaient les partisans d’Ali. Ces conceptions teintées de confessionnalisme entrent en compétition avec l’image que l’OEI se fait d’elle-même comme étant l’incarnation de la camaraderie pieuse, courageuse, impitoyable et égalitaire — une image utopique de l’islam conquérant et unitaire des débuts qu’elle cultive avec soin (et qui fonctionne d’autant mieux que son audience est moins versée dans la culture islamique).

Le temps de l’inconnu

C’est un signe des temps, bien au-delà du Proche-Orient. Nous sortons d’un monde relativement bien défini et intelligible et nous nous trouvons dans un temps de bouleversement chaotique et de réinvention. Par peur de l’inconnu et par nécessité de mettre un nom sur ce qui est en train de se passer, nous utilisons des parallèles et des références historiques erronés. Un jour c’est la fin des frontières Sykes-Picot  ; le lendemain la Guerre froide recommence. Les responsables iraniens aiment lire les événements actuels à travers le prisme des années 1980, quand ils menaient une guerre héroïque et traumatisante contre l’Irak de Saddam Hussein et ses bailleurs de fonds.
En Occident, au lieu de nommer un chat un chat, on a tendance à employer un vocabulaire rassurant qui ne correspond à aucune réalité. C’est plus facile de voir un «  gouvernement d’unité nationale  » à Bagdad plutôt qu’un cabinet profondément déséquilibré et dysfonctionnel. On parle d’une «  armée irakienne  » pour ce qui n’est qu’un ramassis d’hommes maltraités et souvent corrompus qui se sont enfuis au fur et à mesure que l’OEI avançait en laissant la plupart du temps le combat aux bons soins des milices chiites. On évoque des «  cessez-le-feu  » en Syrie à propos des capitulations face aux bombardements du régime, au siège et à la famine  ; une «  Armée syrienne libre  » ou plus récemment des «  rebelles modérés  » pour qualifier les milices anarchiques qui combattent Bachar Al-Assad. Plus la situation empire, plus nous semblons désireux de la décrire comme nous souhaiterions qu’elle soit plutôt que comme elle est réellement.
L’OEI est l’une des nombreuses forces qui déchirent le monde arabe. Mais les réactions qu’elle suscite sont d’une ampleur inégalée, non moins qu’un malaise profond dans toute la région et une «  coalition mondiale  » de quelque 60 pays proclamant qu’ils vont vaincre la terreur. Ses crimes sont mieux diffusés que d’autres parce que leurs auteurs en font une publicité très efficace. Certains d’entre eux sont seulement répugnants, comme la prise en otage de captives yézidies pour en faire des esclaves. Mais les «  gros bras  » du mouvement ne sont pas les seuls à violer, mutiler, exécuter sommairement, ni même à décapiter ou à brûler vif. L’utilisation d’armes chimiques à grande échelle contre des civils dans les faubourgs de Damas en août 2013 — sans doute la pire des horreurs perpétrées dans toute la région —, n’a pas suscité beaucoup plus qu’une réponse contrôlée, ambiguë et technique, laquelle a conduit à l’effort en cours de démantèlement du programme d’armes chimiques de Bachar Al-Assad.
Sur le plan militaire, les ambitions expansionnistes de l’OEI ont été relativement faciles à contrecarrer, avec des frappes aériennes et des escarmouches qui se sont révélées suffisantes pour briser son élan vers Erbil dans le Kurdistan irakien, la repousser au barrage de Mossoul, à l’aéroport de Bagdad, dans la ville kurde syrienne de Kobané et à Sinjar. Selon toute vraisemblance, ce groupe appartient à une catégorie d’acteurs qui outrepassent leurs propres forces. Cela ne signifie pas qu’il va s’évanouir dans les airs — il est tout à fait capable de rester — mais que son règne de la terreur sera probablement dépassé dans le futur par un contexte de crises régionales de plus en plus imbriquées.

Une Arabie saoudite sans légitimité

Dans une région en pleine mutation, on a déjà vu l’influence d’acteurs successifs rapidement croître puis décroître. Jusqu’à récemment, la Turquie et le Qatar semblaient tous deux sur la pente ascendante. Le soft power d’Ankara semblait imparable à la veille des soulèvements de la région en 2011  ; Doha était au firmament avant que les islamistes ne s’emparent du pouvoir. Les Émirats arabes unis, un temps partisans d’une politique étrangère discrète, mènent actuellement l’agression généralisée contre les Frères musulmans, notamment au Caire.
Les puissances arabes traditionnelles comme l’Irak, la Syrie et l’Égypte ayant toutes été laminées par des conflits internes ces dernières années, l’Arabie saoudite a eu à assumer le rôle ingrat de leadership. Et ce, en dépit du fait qu’elle manque de légitimité à l’étranger, sans parler de la médiocre capacité de ses institutions à mener à bien, notamment, sa politique étrangère. L’Iran, plus efficace et en pleine ascension (en bonne partie grâce aux erreurs des autres) semble croire qu’il peut forcer ses voisins à accepter sa domination. Et balance entre tolérer les formes de violence les plus gratuites de la part de ses alliés et tenter de se convaincre et de convaincre d’autres qu’il constitue une force à même de garantir la stabilité et la coexistence.

Ambitions des milices

Une semblable ambition anime un éventail d’acteurs non-étatiques. En premier lieu la faction kurde syrienne, le Parti de l’union démocratique (PYD), qui proclamait en 2013 la création d’un État kurde en Syrie sous le nom de Rojava, mais ce n’est déjà plus qu’un vague souvenir. Au Yémen, les houthis, un groupe armé issu de la minorité zaydite principalement basée dans le nord ont conquis la capitale Sanaa et se sont emparé du pays, mais ils n’ont ni l’expérience politique ni un soutien suffisamment large, et encore moins les ressources nécessaires pour l’administrer réellement. Les Frères musulmans en Égypte se sont comportés pendant douze mois comme s’ils étaient propriétaires du pays  ; ils sont à présent en prison, en exil ou dans la clandestinité. Le Hezbollah, groupe armé chiite libanais particulièrement compétent, agit tout à la fois comme une puissance régionale et une force strictement confessionnelle (par exemple lorsqu’en 2014 il déroule le tapis rouge pour le catastrophique ancien premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, ce qui ne pouvait être compris que comme un affichage malencontreux de la solidarité chiite), apparemment peu au fait de la tension grandissante que suscite l’élargissement de sa sphère d’activité au moment où sa base populaire se réduit.
Dans l’état extrême de confusion et d’angoisse dans lequel se trouve le Proche-Orient, il est relativement facile de profiter d’un bref élan, mais extrêmement difficile de s’y maintenir. La région offre le panorama désolant de dirigeants qui ont échoué, où quiconque paraissant avoir un plan tend à susciter des attentes qui sont en général très vite déçues. Un sentiment profond de cynisme et de lassitude s’ensuit. En conséquence, les stratégies primaires des acteurs régionaux consistent principalement à cultiver le conflit, entretenir les peurs communautaires et jouer la carte de l’absence d’alternatives.

Le jeu cynique des Kurdes ou de l’Iran

Trop souvent, les ennemis de l’OEI ont recours à ces tactiques contre-productives pour masquer leurs petits intérêts. Lorsque les factions kurdes en Irak ont appelé à l’aide au moment où Erbil semblait sur le point d’être conquise, ils ont cyniquement envoyé des troupes pour prendre la ville très convoitée, ethniquement mélangée et riche en pétrole de Kirkouk. L’Iran continue à arroser généreusement d’argent et d’armes les milices chiites irakiennes qui mènent essentiellement ce qu’il faut bien appeler un nettoyage ethnique des sunnites. Ce qui reste d’un État national en Irak, censé tendre la main aux sunnites, est donc profondément érodé. Le commandant en chef de la force Qods des Gardiens de la révolution, Qassem Soleimani, figure régulièrement sur les photos en compagnie des seigneurs de la guerre qui orchestrent les crimes confessionnels  ; l’armée de l’air iranienne cible des zones qui font également l’objet de nettoyages. Tout cela au nom de la «  lutte contre l’État islamique  », et avec la bénédiction de Washington. Le régime syrien a également entrepris de bombarder les civils là où les États-Unis pourchassent les extrémistes, brouillant la ligne de démarcation entre Washington et lui-même. Ce faisant, il est effectivement en train de redéfinir la «  guerre contre le terrorisme  » dans le sens de l’extension de sa propre répression.
Tout aussi cynique est la Turquie. Après avoir aidé l’OEI en fermant les yeux quand des centaines de combattants étrangers traversaient sa frontière pour passer en Syrie, elle a ensuite utilisé l’attaque de la ville-frontière de Kobané pour faire pression sur les Kurdes insurgés depuis des décennies sur son propre territoire, et sur Barack Obama pour une remise à zéro politique qui inclurait l’éviction de Bachar Al-Assad. Certaines monarchies du Golfe partagent ce dernier objectif, mais contrairement à une Turquie réticente, ils ont rejoint la coalition avec l’intention d’avancer secrètement leurs propres pions. De nombreux gouvernements occidentaux, désireux d’encourager quiconque lutte contre l’OEI, semblent disposés à travailler avec des partenaires existants et potentiels qui ne partagent leurs objectifs que de manière superficielle.
Somme toute, l’OEI a provoqué une réponse qui combine tous les ingrédients nécessaires pour la rendre plus forte : l’intervention militaire occidentale trans-horizon  ; une course régionale aux armements dans la mesure où plusieurs pays se précipitent pour fournir de l’argent et des armes à des intermédiaires improvisés (dont les plans factieux et parfois sectaires dégradent encore plus des institutions étatiques en décomposition et exacerbent les fractures sociales)  ; et la répression grandissante des libertés civiles tandis que des structures de pouvoir passéistes (mais officiellement laïques) se consolident. Avec des ennemis comme eux, l’OEI n’a guère besoin d’amis.

L’organisation de l’État islamique, de l’autre côté du miroir (2) Une posture occidentale fluctuante, contradictoire et court-termiste

Au cœur de ce théâtre de l’absurde, l’OEI occupe la scène principale et capte toute notre attention, comme si elle était le problème primordial à résoudre et non un sous-produit de tous les autres problèmes non résolus. Confessionnalisme, fracture entre laïques et islamistes, rivalité stratégique entre l’Iran et l’Arabie saoudite et barbarie d’une version nihiliste de l’islam (une culture morbide implicitement définie comme sunnite, bien que les milices chiites et les forces laïques commettent également beaucoup de crimes monstrueux) : les explications classiques de l’escalade de la violence éclipsent les dynamiques sous-jacentes dans la région diagnostiquées dans les premiers moments des soulèvements de 2011.
Parmi les problèmes de fond figurent la lutte pour définir la légitimité politique, la disparition des grands paradigmes idéologiques (remplacés, au mieux, par la nostalgie d’un âge d’or insaisissable ou par des utopies millénaristes), le retrait de l’État et la montée des mouvements sociaux, notamment islamistes, qui remplissent le vide qui a suivi, la transformation des villes en raison de la mobilité sociale et géographique, le rétrécissement du fossé éducatif et matériel entre riches et pauvres, la révolution de l’information et sa redéfinition des identités individuelles, collectives et transnationales. L’effondrement de l’«  ordre régional  » est dialectiquement lié à son homologue international, qui est devenu une source supplémentaire de confusion et d’escalade de la violence plutôt que de retenue et de réglementation.
La plupart de ces problèmes ne sont pas nouveaux : le Proche-Orient termine un chapitre plutôt qu’il n’en ouvre un nouveau. Dans le monde arabe, le XX e siècle a été fait d’expériences malheureuses, d’accumulation de problèmes, de solutions avortées dont la réponse a été un isolement croissant. La préoccupation première de l’Occident dans la région a toujours été de contenir l’ambition soviétique, le radicalisme arabe, l’islamisme sunnite et chiite, l’Irak et l’Iran, «  l’axe de la résistance  », etc. Ceci combiné avec une succession de demi-victoires militaires (telles que la crise de Suez de 1956, la guerre d’Octobre en 1973 et la résistance du Hezbollah à Israël en 2006) et de défaites traumatisantes (au lendemain de la première guerre mondiale en 1918, le conflit israélo-arabe après la création d’Israël en 1948, la guerre de juin 1967, la guerre du Golfe en 1991 et l’invasion de l’Irak en 2003), a installé un climat généralisé de doute de soi et une crise d’identité à multiples facettes.

Vacuité du leadership

Les soulèvements de 2011 n’ont fait qu’aggraver les problèmes. Ils ont mis en lumière l’échec des élites – qu’elles soient laïques, islamistes, religieuses, basées sur une minorité, à penchant sécuritaire ou tribales – fût-ce à commencer de répondre à tous ces défis. Les éléments des sociétés arabes qui ont été salués comme porteur d’alternatives, tels que les nouvelles élites du monde des affaires, se sont avérés fatalistes : ils ont été habitués à traiter avec des pouvoirs cleptomanes et défaillants. Plutôt que de faire pression en faveur du changement, ils ont préféré faire le dos rond ou lier leur sort à quiconque pouvait offrir encore un soupçon de stabilité. Les seules «  élites  » qui semblent avoir quelque chose d’intéressant à dire sont les artistes et des entrepreneurs sociaux, la plupart du temps plus jeunes, dont la capacité d’influencer sur le cours des événements reste pour l’instant très faible.
C’est la persistance de cette vacuité du leadership arabe qui produit les cycles d’expansion et de ralentissement mentionnés dans la première partie de l’article publiée hier. L’ancien émir du Qatar Cheikh Hamad, le président turc Recep Tayyip Erdogan, le prédicateur sunnite libanais Ahmed Al-Assir, le «  calife  » de l’OEI Abou Bakr Al-Baghdadi, –- tous ont, de différentes manières, proposé des réformes audacieuses pour combler le vide, tout comme l’Iranien Qassem Soleimani, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah et les seigneurs de la guerre irakiens tels que Qaïs Al-Khazali, de l’autre côté de ce qui est devenu une division confessionnelle. Leurs egos, exaltés du temps de leur célébrité, continuent de les pousser, même si leur base populaire se réduit de plus en plus à des groupes factieux incapables de soutenir leurs ambitions délirantes. Bientôt, leurs tentatives de prise de contrôle régional se résumeront à prêcher pour des convertis.
En parallèle, quelques-unes parmi les formes les plus établies, les plus traditionnelles de leadership ont tenté de réaffirmer leur pouvoir, sans plus de succès. L’exemple le plus évident est le régime égyptien reconstitué sous Abdel Fattah Al-Sissi –- l’archétype des élites sortantes qui tirent parti des défauts des élites émergentes pour s’offrir un come back, tout en ne faisant rien pour réparer leurs anciens échecs. Cette dynamique est évidente à la fois dans les pays en transition et à l’échelle régionale, dans la mesure où les régimes ont évité tout conflit sérieux – tels les monarchies du Golfe et l’Algérie – et invoqué la mauvaise fortune des autres pour justifier leur immobilisme. Des établissements religieux comme Al-Azhar au Caire, la Marjaya à Nadjaf ou encore les riches oulémas de Syrie ont eux aussi quelque chose à faire pour restaurer l’autorité morale dont ils jouissaient avant d’abandonner le terrain à un désastreux tête-à-tête entre différentes déclinaisons des hystéries séculière et islamiste.

De nouveaux mouvements politiques sans programme défini

On a vu deux changements radicaux dans la brèche ouverte en 2011. Le premier est l’apparition sans précédent d’un espace public. L’utilisation politisée des médias sociaux a donné voix à des gens qui ont longtemps été d’avides consommateurs d’information, mais dont les opinions étaient circonscrites à la sphère privée. La seconde est le passage de structures hiérarchisées à des modes d’organisation plus informels, de la base au sommet. Les nouveaux mouvements politiques ne représentent pas une idéologie mais expriment plutôt — et en viennent à incarner —, un sentiment, un zeitgeist. Ils puisent dans une variété de frustrations, de fantasmes et de peurs et construisent leur influence sur cette base, au lieu de commencer avec une vision claire, de développer les cadres et structures pour la réaliser, puis de lutter pour prendre le pouvoir et transformer la société avec un vrai programme.
Ces nouveaux mouvements utilisent le besoin de sécurité relative des populations pour établir une trame intelligible de référence politique et culturelle, et pour la représentation là où il n’y a aucune confiance dans l’État. Ils servent des intérêts concrets dans le cadre d’un processus continu de décentralisation, dans lequel le pouvoir, notamment le pouvoir d’État, est de plus en plus diffus. Ils s’imposent par un avantage comparatif à un moment où tous les acteurs sont moins performants, définissant des critères minimaux en termes d’attentes populaires. Leur principale séduction réside dans le fait qu’ils rivalisent avec des récits victimaires.
L’«  État islamique  » est un parfait exemple de cette tendance, mais il n’est pas le seul. Des vigies chiites en Irak remplissent la même fonction, et un certain nombre d’acteurs traditionnels s’y alignent également. Sous le vernis de cohésion offert par Bachar Al-Assad, le régime syrien se fragmente et se radicalise tandis que les milices tiennent l’affiche. C’est vrai aussi de l’opposition syrienne  ; toutes les parties ont également échoué à présenter une vision qui puisse transcender les affects des électeurs qu’ils prétendent représenter. Le Hezbollah a déplacé son objectif, du combat contre Israël à celui contre d’autres musulmans et à l’élargissement de sa base de recrutement, de sorte qu’il compromet sa prétention à être un mouvement de résistance idéologiquement consistant, hautement professionnel et non sectaire. Les factions kurdes qui avaient adopté une politique et un mode de gouvernance se redéfinissent comme militaristes, une option qui emporte le soutien du peuple et le distrait de leurs nombreuses faiblesses.

Une hiérarchie morale arbitraire

Alors que le Proche-Orient se tourne vers des formes de leadership plus communautaires, l’Occident ne fait qu’empirer les choses. Au lieu de penser de manière stratégique et à long terme, il a privilégié certaines formes de violence sur d’autres, introduit une hiérarchie morale arbitraire entre les différents acteurs et fourni une aide politique et militaire à quiconque se trouvait au bon endroit au bon moment. Il approuve explicitement ou involontairement la montée des milices chiites pro-iraniennes qui opèrent sous couvert du gouvernement irakien. Il militarise un ensemble fragmenté de factions kurdes présentes sur un certain nombre de lignes de failles régionales. Et aggrave encore le terrible conflit syrien en frappant des cibles djihadistes et en réhabilitant du bout des lèvres le régime Assad, le tout sans aucun plan global. Des mesures que les gouvernements occidentaux estiment purement techniques et politiquement neutres en réponse à la menace immédiate que représente l’OEI mais qui vont avoir dans les années qui viennent des répercussions imprévisibles.
Il ne s’agit là que du dernier avatar de la posture occidentale qui s’est révélée remarquablement contradictoire, fluctuante et court-termiste. Ces dernières années nous sommes passés d’une idée à l’autre, à la différence de la Russie et de l’Iran qui, quoi qu’on puisse penser de leur politique, ont clairement fixé leurs objectifs, développé des stratégies et consacré les ressources nécessaires pour les mettre en œuvre. L’Occident est passé en un clin d’œil du scepticisme le plus absolu concernant un quelconque changement au tout début des printemps arabes de 2011 à un enthousiasme naïf pour l’idée d’une démocratisation instantanée qu’elle a cru possible jusqu’au changement de régime en Libye (un vœu similaire, tacite et inaccompli a concerné la Syrie). Puis il a eu peur de l’audience grandissante de l’islamisme constatée dans les élections et s’est recentré sur des aspects secondaires, comme la crise humanitaire ou la montée du militantisme tout en tentant de se rattraper par des processus inutiles, à l’image des négociations de paix de Genève pour la Syrie. Début 2014, l’Occident a jeté l’éponge et essayé de prendre de la distance avant de revenir dans la région en représailles à la prise de la ville irakienne de Mossoul par l’OEI en juin de cette même année.
Non seulement l’Occident n’a pas déterminé d’objectifs à long terme, mais il n’a même pas su voir la réalité à travers ne serait-ce qu’une seule de ces réponses irréfléchies. C’est comme si chaque nouveau problème détournait les gouvernements occidentaux des précédentes politiques. Leur confusion a aggravé la situation au lieu de lui permettre de jouer un rôle stabilisateur. L’OEI est à la fois le résultat et l’échappatoire occidental des effets cumulés de politiques bancales.
Les États-Unis en particulier continuent à chercher désespérément comment s’impliquer sérieusement dans les problèmes de la région. Ils ont déroulé un «  récit  » sophistiqué sur la guerre contre le terrorisme qui cache à peine l’absence d’une véritable stratégie. En avoir une supposerait de s’attaquer aux causes profondes de la crise en Irak et en Syrie : un échec politique systémique. Il faudrait également admettre que le processus de construction de l’État a déraillé en Irak et qu’il n’y a plus ni gouvernement ni armée avec lesquels travailler. Au lieu de cela, Washington continue de se trouver des raisons de croire que l’on peut laisser sans fin pourrir la situation en Syrie  ; renforcer l’Iran en ne le responsabilisant pas sur son rôle dans la région  ; et, de façon générale, faire semblant de jouer un rôle dans une région du monde qu’ils considèrent comme économiquement moins pertinente, stratégiquement marginale, politiquement immature et livrée à des États en ruine et à des guerres par procuration auxquelles Washington n’a pas la capacité de mettre fin. D’une certaine façon, les bombardements aériens sont devenus un moyen de simplifier les questions tout en tenant à distance les sociétés et leurs complexités.

Des mots durs, des frappes en forme de piqûres d’épingles

Tout ceci est un reflet de tendances plus larges, plus profondes dans la sphère politique occidentale. Le processus d’élaboration des politiques est de plus en plus dominé par les relations publiques, dans la mesure où les événements spectaculaires entrainent à faire dans l’urgence des déclarations qui par la suite inspirent et limitent les mesures concrètes qui doivent être prises pour «  coller  » à un récit plutôt qu’à une stratégie –- c’est-à-dire à un ensemble d’intérêts et d’objectifs bien définis et réalisables avec les moyens disponibles. L’ironie dans notre approche de l’OEI consiste à l’identifier comme une menace primordiale alors que les outils déployés pour s’attaquer à elle sont encore essentiellement symboliques (des mots durs, des frappes en forme de piqûres d’épingle et des promesses molles). L’organisation, dans ce sens, est devenue un prétexte à l’inaction face aux problèmes dans la région, dont elle est pourtant issue .
Soyons justes : les problèmes du Proche-Orient sont éminemment complexes et il n’y a pas de solution simple. En outre, il n’y a aucune raison d’attendre ni même d’espérer que les gouvernements occidentaux, étant donné leurs antécédents en la matière, règlent le sort des peuples dans le monde. En même temps, les enjeux sont réels et il est trop facile de renvoyer à une forme d’exceptionnalité arabe. Le monde arabe est davantage partie des sociétés occidentales que nous ne voulons bien l’admettre. Les événements qui s’y déroulent ne résonnent pas seulement avec les questions d’immigration  ; la plupart des tensions sociales, économiques, politiques et écologiques qui y sont à l’œuvre ont en fait une portée internationale. C’est un test pour la capacité des Occidentaux à faire plus que recourir encore et toujours à des politiques identitaires et sécuritaires, dont les coûts sont en hausse. La guerre contre «  l’État islamique  » est la dernière illustration du prix de plus en plus exorbitant à payer pour une transition qui a échoué et qui demeure cependant nécessaire.
Que faire alors  ? La réponse est d’ordre pratique. Les gouvernements occidentaux peuvent jouer un rôle positif de stabilisation s’ils clarifient leurs intentions (et donc s’ils comblent l’écart entre des objectifs trop ambitieux et des moyens médiocres)  ; s’ils évaluent ce qu’ils peuvent rapidement obtenir (en particulier traiter de manière adéquate la dangereuse crise humanitaire syrienne dont les conséquences en termes d’émigration, de radicalisation et de déstabilisation des pays voisins figurent parmi les défis les plus sérieux auxquels nous sommes confrontés)  ; et s’ils lient systématiquement le soutien justifié des structures étatiques existantes aux réformes fondamentales à la traîne. Ce dont le Proche-Orient a vraiment besoin c’est de sympathie, de patience, de cohérence et de ressources adéquates. En d’autres termes, les Occidentaux devraient donner précisément ce dont ils semblent manquer le plus.
Peter Harling
Conseiller de l’International Crisis Group pour le monde arabe.
Sarah Birke
Correspondante de The Economist pour le Proche-Orient. ساره بيرك مراسلة صحيفة الـ إيكونوميست في الشرق الأوسط


http://orientxxi.info/magazine/l-organisation-de-l-etat-islamique,0848


Mercredi 25 Mars 2015


Commentaires

1.Posté par Al Tayr le 25/03/2015 12:26 (depuis mobile) | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

Indépendamment des éventuelles sympathies qu''on pourrait avoir pour tel ou tel camp, cet article est une belle analyse, fine, factuelle et impartiale qui résume pratiquement tout.

2.Posté par hasbeen le 25/03/2015 20:06 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

En outre, il n’y a aucune raison d’attendre ni même d’espérer que les gouvernements occidentaux, étant donné leurs antécédents en la matière, règlent le sort des peuples dans le monde.

très justes propos. il en est de même pour leurs valets.

sans les prétendus sunnites, les chiites n'auraient aucune raison d'être - leur influence ne pourrait s'étendre au delà de leurs convictions. c'est l'effet des vases communiquants ou la vacuité de leaders sincères.

une famille, les saoud s'est emparée du dogme qu'elle garde jalousement et l'on se demande au sujet de l'iran, quelle révolution est ici instrumentalisée. révolution chiite, perse, islamique ou simplement une prise de pouvoir, un autre coup d'état (pour rester dans la généralités des coups et prendre les richesses du pays) . n'eut été le "coup d'éclat" de la prise d'otages de l'embassade américaine, nécessaire à internationaliser et faire connaitre sa ... révolution.

... pour que 30 ans après sa révolution, l'iran soit propulsée leader régional, sur des terres .. sunnites -- c'est une reproduction de la fable, la cigale et la fourmi.

les dits-sunnites avec l'aide un tiers, créent le chaos dans les ... "républiques laicardes", les "chiites" saisissent l'opportunité avec l'accord et la complaisance du même tiers.

... de maléfiques alliances pour ceux qui suivent le 3ème homme. pour le moment les croyants en paient le prix. Seul Allah est leur Sauveur.

3.Posté par Zaheer le 25/03/2015 22:01 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

C'est rare de lire un article aussi objectif.

Nouveau commentaire :

ALTER INFO | MONDE | PRESSE ET MEDIAS | Flagrant délit media-mensonges | ANALYSES | Tribune libre | Conspiration | FRANCE | Lobbying et conséquences | AGENCE DE PRESSE | Conspiration-Attentats-Terrorismes | Billet d'humeur | Communiqué | LES GRANDS DOSSIERS


Publicité

Brèves



Commentaires