Proche et Moyen-Orient

L’interminable procès des anciens kadhafistes - Comment juger dans une Libye en guerre ?


Malgré le chaos politico-judiciaire qui règne en Libye, les autorités de Tripoli s’obstinent à poursuivre le procès des responsables de l’ancien régime. Et toutes les deux semaines, les prévenus passent devant leurs juges. Pourtant, tout avance bien lentement et les rumeurs les plus folles courent sur l’avenir des prévenus, notamment celui du fils de Mouammar Kadhafi.


Jeudi 5 Février 2015

L’interminable procès des anciens kadhafistes - Comment juger dans une Libye en guerre ?
Derrière la grille noire, Abdallah Senoussi esquisse un signe de la tête à l’intention des journalistes, ce 25 janvier 2015. Les visages lui sont à présent familiers : toutes les deux semaines, ou presque, se reproduit le même scénario. D’abord, les journalistes disposent de trois minutes pour prendre en photo les trente anciens dirigeants de la Jamahiriya arabe libyenne1. En tenue bleue, ils ont, pour la plupart, perdu de leur splendeur. Senoussi, beau-frère de Mouammar Kadhafi, apparaît amaigri et la tête complètement rasée. Les visages des accusés sont fermés, vieillis et fatigués : sont-ce les conditions de leur détention ou l’ennui face à cette énième journée de procès à Tripoli  ? L’audience démarre après la séance photo. Deux ou trois heures — pendant lesquels avocats, prévenus et journalistes piquent parfois du nez —, puis une pause et enfin, l’annonce du renvoi, généralement quinze jours plus tard.
Le procès des responsables de l’ancien régime, renversé en 2011, a officiellement commencé le 14 avril 2013. Il continue, après une pause lors des combats de l’été 2014, malgré l’instabilité politique et militaire qui règne dans le pays. Les chefs d’accusation ressemblent à une longue litanie sans fin : assassinats, actes portant atteinte à l’union nationale, pillages et sabotages, incitations au viol, recrutement de mercenaires africains… La peine encourue est la mort.

Des accusés souvent absents

Outre Abdallah Senoussi, on trouve, parmi les accusés, quelques «  stars  » de l’époque de Khadafi : Baghdadi Ali Al-Mahmoudi, chef du gouvernement de la Jamahiriya (2006-2011), Bouzid Dorda, chef des renseignements extérieurs (2009-2011) et premier ministre (1990-1994), ou encore Seif Al-Islam Kadhafi, l’un des fils du dictateur déchu.
En septembre 2013, Sadik Al-Sour, chef du bureau du procureur, avait organisé une conférence de presse à la veille de la première pré-audience du procès (session évoquant uniquement les aspects techniques). Il avait apporté avec lui les 4 000 pages de preuves retenues contre les inculpés. Ceux-ci étaient alors au nombre de trente-huit selon le procureur. Après une quinzaine d’audiences, seuls trente accusés étaient présents lors de la dernière session en date, celle du 25 janvier 2015.
Les raisons de ces absences sont tout aussi diverses que floues. En avril 2013, les juges apprenaient qu’un des prévenus avait tout simplement été envoyé en Tunisie pour se faire soigner. Il n’est jamais revenu en Libye. «  Qui a donné son autorisation  ?  », s’agaçait alors le procureur. Quelques minutes plus tard, alors qu’un autre prévenu était appelé, son avocat expliquait : «  Il est malade. Physiquement et mentalement. Je crois qu’il est mort en fait. Mais si ce n’est pas le cas, il le sera bientôt.  » Quatre autres hommes auraient été relâchés «  par erreur  ».
Le plus grand absent manque à l’appel depuis l’été dernier. Seif Al-Islam Kadhafi n’a pas assisté à son procès depuis la session du 22 juin. Avec trois doigts coupés et une dent cassée, il suivait alors la session grâce à une liaison satellite depuis Zintan. L’ancien jet-setteur est détenu, comme un trésor de guerre, par cette ville de l’ouest libyen, depuis sa capture en novembre 2011 alors qu’il tentait de fuir la Libye.

Le «  cas  » Seif Al-Islam

La Cour pénale internationale (CPI) demande l’extradition du fils Kadhafi depuis son arrestation. En décembre 2014, elle a même saisi l’ONU à ce sujet. Si elle a estimé que la Libye était capable d’offrir un procès équitable à Abdallah Senoussi, elle pense, au contraire, que ce n’est pas possible pour son neveu. Il faut dire que l’arrestation à Zintan en juin 2012 de quatre employés de la CPI n’a probablement pas arrangé le cas de la Libye dans cette affaire. Ces quatre personnes ont été accusées d’avoir tenté de remettre à Seif Al-Islam Kadhafi des documents visant à l’aider à s’évader. Elles ont été libérées après trois semaines de détention.
En attendant, le dauphin de Kadhafi serait toujours aux mains des Zintanis. La cité bédouine est, depuis juillet 2014, en pleine guerre contre Fajr Libya («  Aube de la Libye  »), la coalition de brigades qui dirige Tripoli… où a justement lieu le procès. Le conflit actuel pourrait donc être l’une des raisons de cette absence prolongée. Cependant, les rumeurs vont bon train au sujet de celui qui était vu comme l’héritier de Mouammar Kadhafi. Certains, comme Nicolas Beau avancent qu’il a été exfiltré du pays durant l’été. Fajr Libya accuse effectivement les Zintanis de s’être alliés aux anciens du régime. Nombreux sont les Libyens qui pensent que Seif Al-Islam Kadhafi et les Zintanis ont un accord qui prendrait la forme d’une pension que le fils Kadhafi verserait en échange de sa protection. En septembre 2014, un officiel affirmait pourtant que le quadragénaire était mort, durant l’été, suite à une maladie. Déclaration démentie rapidement par les autorités. Début juin, une délégation de l’ONU l’avait rencontré et trouvé «  en bonne santé étant donné la situation.  »

Avocats et témoins peu empressés

Quoi qu’il en soit, les juges continuent d’appeler Seif Al-Islam Khadafi à chaque début de session. Le silence qui suit ne les perturbe pas. Ils ont d’autres priorités, comme celle de trouver un avocat à tout le monde. Tâche difficile dans un pays où défendre des kadhafistes peut rapidement être assimilé au fait d’être kadhafiste soi-même. Le 27 avril 2013, Me Ali Dhouba annonçait à la Cour qu’il ne souhaitait plus s’occuper de la défense d’Al-Senoussi «  pour des raisons de sécurité  ». Ce jour-là, l’avocat boitait pour se rendre à la barre. Il a toutefois refusé publiquement d’établir le moindre lien entre sa blessure et son retrait. Dhouba reste le conseiller de Dorda et Baghdadi.
Le beau-frère de Mouammar Kadhafi a finalement retrouvé un avocat, Ibrahim Mohamed Abou Isha, deux mois plus tard. Et celui-ci, comme beaucoup d’autres, ne cesse de demander plus de temps pour lire les dossiers ou faire venir tel ou tel témoin. Le fait est que, pour l’instant, aucun témoin ne s’est déplacé jusqu’au tribunal situé en plein cœur de la prison d’Al-Adhba à Tripoli. La plupart des personnes citées par les avocats sont actuellement en Tunisie ou en Égypte. Autrement dit, il s’agit de Libyens conscients de s’être trop «  mouillés  » avec l’ancien régime pour revenir sereinement . Il est probable que peu d’entre eux accepteront de faire le voyage.

Plaider l’innocence

Les avocats ont tous choisi la même stratégie : ils pointent les erreurs techniques de la procédure et plaident l’innocence de leurs clients. Me Dhouba affirme «  croire en la justice libyenne  » et avoir «  les preuves et des témoins qui démontreront l’innocence  » de ses clients. Lors de la séance du 25 janvier 2015, deux avocats ont défendu leurs clients en expliquant qu’ils obéissaient aux ordres et aux lois de l’époque du pays. «  Si les ordres étaient criminels, ils ne devaient pas les suivre  », a répliqué le procureur général Sadik Al-Sour.
Les accusés se plaignent régulièrement des conditions de leur procès ou de leur détention. Bouzid Dorda, chef des renseignements extérieurs sous Kadhafi, n’a jamais obtenu l’autorisation d’avoir un stylo et du papier pour prendre des notes lors des sessions. Certains de ses camarades affirment ne pas pouvoir rencontrer leur avocat régulièrement. Ali Nourredine, l’un des avocats, reconnaît n’avoir vu son client qu’une seule fois, «  mais c’est suffisant  » et juge les conditions du procès «  satisfaisantes  ». Parmi les inculpés, Mabrouk Mohamed Mabrouk dit pourtant avoir été torturé «  pour que j’avoue.  » Un autre explique n’avoir été interrogé qu’une seule fois, lors de son arrestation. Devant la Cour, les accusés nient tout crime et dédouanent totalement Dorda, régulièrement cité comme le donneur d’ordre. Pourtant, ses codétenus le disent innocent, se contentant d’évoquer des «  ordres du gouvernement  », sans jamais donner de nom.
Il semble que dans les prisons de la nouvelle Libye, la fidélité à l’ancien régime reste de mise. À moins que ce soit la peur.
 
1NDLR. Pour mémoire, nom officiel (en forme abrégée) de la Libye, de 1977 à 2011, sous le régime politique de Mouammar Kadhafi. Jamahiriya est un néologisme généralement traduit par «  État des masses  ».


Jeudi 5 Février 2015


Commentaires

1.Posté par Depositaire le 05/02/2015 10:44 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

Ce qu'il y a d'invraisemblable dans ce procès, c'est que ce sont ceux-là même qui, avec la complicité de l'Otan ont créé le chaos, la destruction , la violence , le pillage , en Libye qui sont les accusateurs.

Quant à la CPI, cette pseudo cour pénale internationale n'est qu'une mascarade. Si elle voulaient vraiment juger les grands criminels de guerre, qu'elle commence par juger les Bush, père et fils, Clinton, Kissinger, Blair, Sarkozy, Netanyahou, (liste non limitative), là il y a déjà du travail à faire. Mais ils n'ont pas de souci à se faire. La CPI, on l'a déjà maintes fois remarqué ne s'intéresse qu'aux dirigeants des pays qui déplaisent à l'Occident

2.Posté par yukof le 05/02/2015 12:31 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

Depositaire
tu oublie Poutine , Assad et les dirigeants du régime chinois qui tue tout autant de civiles que les Bush , Clinton , Netanyahou ... si tu veux parler des criminelles , va jusqu'au bout ...

3.Posté par yukof le 05/02/2015 13:09 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

Kadhafi était comme Saddam hussein qui s'appuyait sur les sunnites et comme Assad qui s'appuie sur les chiites , il s'appuyait sur les membres de sa tribut , leurs donnaient tout les avantages sociaux et laissaient les autres tribus , telle que la tribus Warfala que subissaient les foudres de ses services de sécurités depuis des cout d'état manqué ... hors quand cette tribus de Bengazhi s'est révolté , il y avait plus rien à faire , à elle seul , elle représente la majorité du peuple libyens devenus dès lors hostile Kadhafi .


bref Kadhafi aurait dirigé son pays selon l'islam , en favorisant les musulmans avant de favoriser des membres de tribus , alors l'otan serait encore embourber en libye et aurait finit par perdre comme face aux Talibans . Les régimes Arabes laicards qui dirigent pas selon l'islam finissent toujours par perdre , car leurs ennemis profitent alors de leurs dissensions qui n'existerait pas sous un régime islamique .


vraiment le monde arabe mérite ce qu'il lui arrive , à savoir d'etre attaqué par l'otan , humilié par Israel , ruiné par la ribah , il n'a qu'a s'en remettre à l'islam et détruire tout signe de division (tribus , confession ) pour imposer qu'un statut de musulman valorisé par la foi et l'honnêteté .

les talibans sont un exemple , eux ne sont pas dans des débilités de nationalisme ou socialisme arabe laicards (idéologie ignoble qui finissent toujours par favoriser une minorités au détriment de la majorité ) , hors ce sont les seul à n'avoir jamais gagné contre l'otan ....

4.Posté par newage2012 le 05/02/2015 16:45 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

@ yukof
tu oublies qu'en réalité les talibans ont été comme tous les groupes islamistes soutenus par la CIA. pour ce qui est des régimes laïcs, les forces syriennes n'ont toujours pas capitulé face à Daech même si celui -ci a doubé voire triplé son territoire mais celà n'est arrivé qu'après le débur des bombardements des Etats-Unis et de leurs alliés saoudien et qatari.

5.Posté par yukof le 05/02/2015 18:26 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

@ newage2012

Les Talibans ont été soutenus par le pakistan , pas par la CIA , cette dernière ne soutenant plus de groupe armée afghans depuis la fin de la guerre contre les soviétiques , hors les talibans sont apparut bien après en 1994 (5 ans après le retrait soviétiques) .

Au moins les Talibans ont eu le mérite de instaurer la paix et la stabilité en Afghanistan et tués tout les criminelles afghans qui voulaient profiter de la situation de chaos pour s'enrichir et faisait regner la terreur dans l'afghanistan plongés dans l'anarchie .

les forces chiites syriennes ont-elle deja affronter daesh ???? car pour l'instant ,ce sont les rebelles qui les affrontent principalement ces fameux takfiristes qui étaient encore dans les prisons d'assad en 2011 et qui en sont sortis comme par coincidence , pour allez combattre les rebelles ....

le fameux bombardements des Etats-Unis qui épargnent Assad , qui lui contrairement à saddam , a le droit d'avoir des (vrais) armes de destructions massives ...

rejeté le nationalisme et la laicité , c'est des concepts occidentaux non adaptés au monde musulman qui ne le mèneront qu'a sa perte .

Nouveau commentaire :

Actualité nationale | EUROPE | FRANCE | Proche et Moyen-Orient | Palestine occupée | RELIGIONS ET CROYANCES


Publicité

Brèves



Commentaires