Conflits et guerres actuelles

L’annexion du Cachemire par l’Inde s’inspire directement de la stratégie israélienne


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La révocation de l’article 370 a fait passer l’Inde du statut d’administrateur à celui de colonisateur à part entière du Cachemire, suivant à bien des égards les méthodes israéliennes


Azad Essa
Mardi 20 Août 2019

Un soldat de l’armée indienne patrouille sur un pont pendant le blocage du Jammu-et-Cachemire, le 5 août 2019 (Reuters)
Un soldat de l’armée indienne patrouille sur un pont pendant le blocage du Jammu-et-Cachemire, le 5 août 2019 (Reuters)
Au cours des dernières années, des spécialistes du Cachemire ont fait valoir que cette région administrée par l’Inde devait être reconnue comme un territoire occupé.

Avec plus de 700 000 soldats, paramilitaires et policiers indiens dans la région – la plus militarisée au monde –, ils soutenaient que les Cachemiris étaient gouvernés par des dirigeants étroitement contrôlés par le pouvoir de l’establishment militaire indien.

Depuis le début de l’insurrection à la fin des années 1980, plus de 70 000 personnes ont été tuées, sans compter les 7 000 disparitions forcées, les milliers de personnes aveuglées et mutilées par des plombs et des balles réelles. L’argument n’était pas difficile à faire valoir, mais le vernis de la démocratie indienne, dans une région difficile, l’a rendu difficile à accepter pour certains.

Mais lundi matin, ce vernis s’est craquelé.

S’exprimant devant le Parlement, le ministre indien de l’Intérieur, Amit Shah, a brandi une lettre signée et estampillée par le président indien, annonçant que le pays allait abroger une clause spéciale de la Constitution concernant le Cachemire. L’article 370, la clause de la Constitution indienne qui éclaire le statut semi-autonome du Cachemire au sein de l’Union indienne, y compris la capacité de gérer ses propres affaires (outre la défense, les finances, la communication et les affaires étrangères), le droit à sa propre Constitution, la capacité d’adopter des lois, ainsi que son propre drapeau, allait être immédiatement supprimé.



Traduction : « Je salue mes frères et sœurs du Jammu, du Cachemire et du Ladakh pour leur courage et leur résilience. Pendant des années, des groupes ayant des intérêts personnels et croyant au chantage émotionnel ne se sont pas souciés de l’autonomisation de la population. Le Jammu-et-Cachemire est maintenant libéré de ses chaînes. Une nouvelle aube, un meilleur avenir nous attend ! » – Narendra Modi

Le gouvernement indien a déclaré qu’il modifierait la Constitution en dépit de plusieurs décisions judiciaires, y compris de la Cour suprême du Jammu-et-Cachemire et de la Cour suprême de Delhi qui ont statué que cette clause ne pouvait être altérée.

Mais pour de nombreux Indiens, le projet d’abroger le « statut spécial » du Cachemire dans la Constitution indienne, lancé par le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), groupe nationaliste hindou de droite, et présenté plus tard comme un enjeu électoral par le Bharatiya Janata Party (BJP), parti de droite nationaliste aujourd’hui au pouvoir, a finalement porté ses fruits.

Ce faisant, l’Inde est passée du statut d’administrateur à celui de colonisateur à part entière, suivant à bien des égards les méthodes israéliennes pour prendre le contrôle total de l’État et de son peuple.
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Depuis des décennies, le RSS demande l’abrogation de l’article 370 dans le but de reconstruire une Inde hindoue. Dans les années 1980, le BJP a commencé à faire campagne avec la promesse d’un régime majoritaire.

Cela incluait la fin des « privilèges » dont jouissaient les musulmans – même s’ils étaient et restent la communauté la plus pauvre et la moins développée de l’Inde. Cela comprenait également le fait de présenter le Cachemire comme une région parsemée de sanctuaires et de temples appartenant au passé glorieux de l’hindouisme dans l’Himalaya.

Le pèlerinage d’Amarnath Yatra dans le sud du Cachemire fait partie intégrante de cet effort. Comme l’écrit Mona Bhan, professeur à l’Université de Syracuse, dans Resisting Occupation in Kashmir, le gouvernement indien a restauré des temples au cours des dix dernières années afin de « lier davantage le Cachemire à l’Inde par le biais de relations spirituelles et religieuses ».



Traduction : « La législature de l’État du Cachemire et ses principaux responsables politiques, Omar Abdullah et Mehbooba Mufti, sembleront particulièrement familiers aux Palestiniens. Cela fonctionne comme un système de gestion autochtone facilitant l’occupation, dans l’esprit de l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas. »

« À mesure que les choses avancent, il est de plus en plus évident que les colonisations du Cachemire et de la Palestine deviendront de plus en plus interdépendantes. Ce que fera Israël en Palestine se produira au Cachemire et ce que l’Inde fera au Cachemire se produira en Palestine. » – Abdulla Saad

L’annulation de l’article 370 fait partie de la concrétisation de cette promesse de revigorer l’Inde hindoue, d’une manière qui peut être à la fois suprémaciste et démocratique, même si elle est fondamentalement biaisée.

« Le type d’État “démocratique” illustré par Israël – et non par le Pakistan – est le modèle que le mouvement nationaliste hindou, dirigé par son organisation de base, le RSS, aspire à établir dans une variante indienne », écrit Sumantra Bose, professeur à la London School of Economics and Political Science.

Plus important encore, cela ouvre également la voie à un projet de colonisation complète au Cachemire, la prochaine étape pouvant impliquer des enclaves exclusivement hindoues, un peu comme les colonies juives de Cisjordanie.
La question des Pandits

Bien que des dizaines de milliers d’hindous du Cachemire, ou Pandits, aient quitté le Cachemire dans les années 1990, craignant pour leur vie à mesure que l’insurrection s’intensifiait, les dirigeants musulmans du Cachemire les ont appelés à de nombreuses reprises à revenir.

Le Cachemire n’a pas connu de tensions communautaires historiques entre musulmans et hindous. L’effort déployé pour faire revenir les Pandits et d’autres Indiens en tant que colons plutôt qu’en tant qu’habitants égaux est considérée comme une provocation.

Comme le gouvernement israélien l’a fait à maintes reprises, le gouvernement indien a fait de son mieux pour présenter le problème au Cachemire comme une question religieuse (entre musulmans et hindous), minimisant ainsi les racines du conflit politique et exagérant le rôle de l’extrémisme islamique, dans le but de rendre la répression militaire non seulement nécessaire, mais surtout inévitable. Si le Pakistan a apporté son soutien au mouvement armé, il s’avère aussi que ses agences de sécurité redoutent autant que l’Inde l’indépendance du Cachemire.



Traduction : « Aujourd’hui, je suis partie et à l’abri et j’ai de la chance, mais je n’ai pu penser à rien d’autre. Ma patrie, mon peuple, nos souffrances. La cruauté de tout cela, le piège, les coupures et l’incertitude à laquelle nous sommes obligés de faire face encore et encore. »

« C’est une scène tout droit sortie d’un roman dystopique et la majeure partie du monde ne le lit même pas. L’autonomie précaire et fragile offerte par les articles 35A et 370 (parce qu’il s’agissait d’une solution de fortune à un accord non durable et injuste) est désormais brisée. » – Sanna Wani

Du point de vue du BJP, changer les données démographiques du Cachemire ou inonder la région d’hindous indiens permettrait de contourner les aspirations politiques des Cachemiris musulmans et de résoudre définitivement le problème en apparence insoluble du Cachemire. Cela sécuriserait également l’héritage de Modi. L’économie pourrait faillir, les villes pourraient couler, les agriculteurs pourraient mourir de faim, mais on se souviendra de Narendra Modi pour le Cachemire. La soif d’un dirigeant à poigne en Inde reste palpable.

Au cours des mandats de Modi, que ce soit en tant que ministre en chef du Gujarat au début des années 2000 ou en tant que Premier ministre du pays depuis 2014, on a pu observer que sa popularité augmentait chaque fois que les tensions entre hindous et musulmans s’intensifiaient dans le pays. C’est un maître manipulateur et marionnettiste à l’ambition majoritaire, qui rejette la responsabilité de la défaillance économique généralisée sur ceux qui sortent du cadre du projet national, qu’ils soient musulmans ou cachemiris, ou sur ceux qui osent exprimer leur désaccord.

Les Cachemiris sont habitués aux conflits dans la vallée. Mais dans les jours qui ont précédé l’annonce, le gouvernement a fait subir une série de traumatismes psychologiques à la population locale.

Tout d’abord, le gouvernement indien a demandé aux pèlerins hindous du sud du Cachemire et aux touristes de partir, invoquant une menace d’ordre sécuritaire. Il a déclenché un niveau de panique sans précédent dans la région, servilement relayé par les médias traditionnels indiens. Il s’est avéré qu’il s’agissait d’une simple ruse pour écarter les non-Cachemiris de la région avant l’annonce.

Des familles ont annulé des fiançailles et des mariages et fait le plein de nourriture et de carburant. D’autres, s’occupant de personnes âgées, se sont mises en quête de fournitures médicales d’urgence. Les entreprises se sont préparées au pire et ont annulé des commandes, tandis que les hôtels se sont vidés.

N’effectuant aucune autre communication, le gouvernement indien a ensuite déployé 35 000 soldats supplémentaires dans la vallée et coupé tous les réseaux de communication, notamment Internet, les lignes téléphoniques (y compris fixes) et certaines chaînes de télévision par câble.

Les dirigeants cachemiris, à la solde de l’État indien et pour lesquels la plupart des Cachemiris éprouvent peu de respect ou d’intérêt, ont également été placés en résidence surveillée.

Enfin, un couvre-feu a été imposé. Les rues ont été vidées, tandis que les soldats ont pris le contrôle des postes de police et ont été déployés aux coins des rues.

Avec la coupure des réseaux de communication, rien n’indique ce qui se passe réellement dans la vallée. Si les médias cachemiris ont été fermés, les journalistes indiens actuellement sur le terrain sont soumis à d’importantes restrictions. À l’heure actuelle, on ne sait même pas combien de Cachemiris sont au courant que le gouvernement indien a modifié son contrat social avec l’État.

Ce jour a été décrit comme le jour le plus sombre de la démocratie indienne. Mais pour l’instant, ce sont les Cachemiris qui en font les frais.



- Azad Essa est un journaliste chevronné travaillant pour Middle East Eye et basé à New York. Il a travaillé pour Al-Jazeera English de 2010 à 2018, couvrant le sud et le centre de l’Afrique. Il est l’auteur de The Moslems are coming (HarperCollins India) et de Zuma’s Bastard (Two Dogs Books).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.




Lundi 19 Août 2019


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