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L’Allemagne et la Russie: L’actuelle controverse entre Schröder et Merkel



Karl Müller
Jeudi 6 Décembre 2007

L’Allemagne et la Russie: L’actuelle controverse entre Schröder et Merkel

par Karl Müller, Allemagne

Au plus tard dès l’effondrement de l’Union soviétique et de son sphère d’influence, les gouvernements des Etats-Unis ont tenté de prendre seuls la direction des affaires du monde. Ils se sont efforcés d’imposer leur domination par des paroles creuses («nous apportons la paix, la démocratie et la prospérité pour le monde entier»), mais surtout par une politique réelle de violence allant s’aggravant, d’exploitation et d’oppression. Les contemporains ont pour les uns critiqué, pour les autres encensé, pour un certain nombre accepté par fatalisme cet univers «unipolaire» dominé par les Etats-Unis.
Le monde, quant à lui, ne s’y est pas prêté. Dans l’hémisphère nord, c’est surtout la Russie qui a tenté, au cours de ces dernières années, de se libérer d’une certaine ­accomodation et soumission aux volontés de la politique américaine et de reprendre une voie plus indépendante. Mais il y a plus: le président russe, Vladimir Poutine, et cela est remarquable, est l’un des rares hommes politiques de renom qui a à plusieurs reprises caractérisé la politique américaine de façon claire et nette, et précisé qu’il n’était pas prêt à baisser les bras devant cette politique. Ce n’est donc pas par hasard qu’une violente campagne de dénigrement ait été engagée contre le président russe et son pays.

L’Allemagne est impliquée dans cette campagne contre la Russie

Depuis qu’Angela Merkel est devenue chancelière fédérale, la relation entre l’Allemagne et la Russie s’est détériorée. Cela est moins en relation avec la politique russe qu’avec les liens étroits qu’entretient la chancelière allemande avec l’actuel président des Etats-Unis, ­George Bush et sa politique. Il n’en va pas des droits de l’homme – alors même que c’est constamment prétendu – mais d’un conflit sur le plan de la politique mondiale entre les Etats-Unis et la Russie, les Américains voulant embarquer l’Allemagne dans cette discorde, en lui attribuant le rôle de fautrice de trouble.
Il y a des oppositions politiques
Même en Allemagne, il y a toujours des hommes politiques de renom qui refusent de jouer ce rôle. Du côté des partis gouvernementaux, on compte quelques politiciens chrétiens-démocrates (CDU), tel Willy Wimmer, et peut-être le président de la Commission des Affaires étrangères du Bundestag, Ruprecht Polenz. Mais on compte surtout des hommes politiques socialistes tels que l’ancien chancelier Helmut Schmidt, ainsi que Erhard Eppler, qui fut ministre pendant de longues années, mais aussi planificateur du parti socialiste et président du Congrès de l’église évangélique allemande, de même que le prédécesseur de Merkel comme chancelier, Gerhard Schröder.

«Notre gouvernement n’a pas à donner des conseils aux autres Etats»

Helmut Schmidt l’a déclaré clairement lors d’une interview avec le Spiegel le 29 octobre: «A mon avis, les Russes n’ont tout au long des siècles pas eu de gouvernements aussi pacifiques que depuis l’ère Gorbatchev. C’est valable aussi pour la période Eltsine et celle de Poutine. En Tchétchénie ce fut une guerre civile à l’intérieur de l’Etat; en ce qui concerne l’Etat de droit, les conditions actuelles en Russie sont meilleures que jamais au cours de sa longue histoire.» Puis revenant à la politique allemande: «En ce qui concerne les affaires intérieures d’autres pays, notre gouvernement n’a pas à donner de conseils ni aux Russes, ni aux Américains et encore moins aux Chinois.» On aimerait ajouter qu’il vaut mieux se taire tant qu’on n’a pas balayé devant sa porte.

L’ancien chancelier Schmidt en appelle au respect du droit international

Il avait précisé au préalable que: «Mon domaine fondamental est le droit international, la Charte des Nations Unies, la non-­ingérance». Ce sont les principes auxquels se tiennent aujourd’hui également la ­Russie et la Chine, et de nombreux autres pays qui ­doivent subir les conséquences fâcheuses d’une politique impériale, notamment de la part des Etats-Unis et des pays membres de l’OTAN qui ignorent le droit international et la Charte des Nations Unies et s’immiscent vivement dans les affaires intérieures d’autres pays, recours à la guerre inclus.

L’ancien chancelier Schröder met en garde contre une attitude antagoniste envers la Russie

Reprenant la parole, l’ancien chancelier Schröder a tenu un discours devant la ­fondation allemande Herbert Quandt, à ­l’occasion du XIIIe European Forum à ­Berlin le 16 novembre, au cours duquel il a plaidé pour un solide partenariat avec la Russie, notamment dans le domaine de l’énergie. Il a mis en garde contre la tentation de créer une atmosphère conflictuelle envers la ­Russie: par des murs rhétoriques, par le plan d’installer un système de fusées américain en Europe, par un encerclement continu de la Russie par les USA et leurs ­alliés. Sans la nommer, il a émis une critique envers ­Angela Merkel quant à sa poli­tique ­irréfléchie envers la Russie.
La vigoureuse réaction, pleine de polémique, envers cette déclaration n’est pas venue seulement des partisans de Merkel, tel le poli­ticien de la CDU et porte-parole pour les Affaires étrangères du groupe parlementaire Eckart von Klaeden, mais aussi de la part des médias politiques couvrant le pays et apparaissant comme assujettis. Au lieu de s’en tenir aux faits, on a accusé à l’unisson Schröder de se mettre au service des intérêts de la Russie du fait que, depuis la fin de son mandat de chancelier, il travaille pour la multinationale de l’énergie Gazprom. Il s’agit d’ailleurs de manipulation étant donné que la société dont l’ancien chancelier préside aujourd’hui le conseil d’administration est non seulement prise en charge par Gazprom, mais aussi bien par les deux multinationales allemandes BASF et E.ON. Schröder a pris dans ce domaine une responsabilité clairement établie, soit la construction de l’oléoduc de la mer Baltique, qui est tout autant dans l’intérêt de l’Allemagne que de la Russie et auquel s’oppose toujours la Pologne.

Erhard Eppler rappelle les relations bien trop étroites d’Angela Merkel avec les Etats-Unis

Erhard Eppler, dont la réputation d’homme intègre en Allemagne et hors des frontières n’est plus à faire, a apporté son appui à l’ancien chancelier. Poutine est un homme qui «tente de diriger plus ou moins démocratiquement un pays effondré». Il confirma aussi les remarques de Schröder sur Angela Merkel, en déclarant que «Angela Merkel est marquée par sa vie antérieure en RDA, moins en ce qui concerne le contenu que les structures de pensée.» La conception de la priorité absolue de l’Union soviétique s’est reportée sur les Etats-Unis.
Dans un monde s’en allant à vau-l’eau, il faut être reconnaissant de petits progrès. Des avancées dans le domaine du développement politique de l’humanité ne peuvent être réalisées qu’au travers du respect du ­droit international, de l’équivalence et de l’égalité des droits, de la souveraineté des Etats et des peuples. C’est l’alternative à la politique de domination d’une clique poli­tique débordant d’énergie criminelle aux Etats-Unis, et de leur machine de guerre, en compagnie de leurs vassaux européens, le tout conduisant le monde à sa perte. Il serait bon que l’Allemagne y réfléchisse, y compris Madame Merkel et ses partisans.



Jeudi 6 Décembre 2007

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