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Kosovo: la défaite de la raison


L'indépendance du Kosovo sera un sujet d'une grande actualité cette année, bien qu'on ne puisse trouver à cela aucune raison valable ni aujourd'hui, ni à moyen terme. Même les plus ardents partisans de l'indépendance du Kosovo ne peuvent nier certains faits évidents. Les rares secteurs transmis par l'ONU aux autorités locales, l'enseignement et la santé publique par exemple, sont gérés de façon totalement inefficace. Les quelque 2,5 milliards de dollars accordés à la province depuis 1999 ont produit peu d'effets sur une économie faible et extrêmement corrompue.


Piotr Kandel
Mardi 13 Février 2007



Piotr Kandel, de l'Institut d'études slaves, pour RIA Novosti



La garantie de la sécurité pour la minorité serbe, la protection des églises et monastères serbes datant du Moyen Age et inscrits par l'UNESCO au patrimoine mondial de l'humanité constituent un problème toujours en suspens. Ni les autorités du Kosovo, ni les forces de paix de l'OTAN n'ont pu le régler. Le crime organisé règne avec, dans le rôle principal, les trafiquants de drogue et un réseau de traite d'êtres humains qui contrôlent déjà une partie considérable du "marché noir" européen. Le chômage massif et le maintien de la structure clanique et patriarcale traditionnelle des Albanais du Kosovo constituent un terrain favorable.

Selon des informations des services de renseignement allemands qui ont filtré dans la presse, les structures mafieuses, qui ont fusionné avec les anciens membres de l'Armée de libération du Kosovo et qui jouissent de la protection d'hommes politiques influents, font la loi sous couvert des institutions créées. Les militaires de l'OTAN qui ont servi au Kosovo évoquent en privé une situation qu'ils qualifient d'"oligarchie de coupe-jarrets". Les leaders des Albanais du Kosovo ne se gênent pas pour faire chanter publiquement leurs protecteurs occidentaux en menaçant de reprendre les pogroms antiserbes (comme en 2004), si l'indépendance souhaitée ne leur est pas accordée rapidement. Il serait contreproductif, sans parler de l'aspect moral du problème, de récompenser leur désir de violence. Le Kosovo indépendant deviendrait alors quelque chose d'intermédiaire entre une "république pirate" efficace et un "Etat impuissant".

Pour les Serbes, le moment choisi pour le règlement du problème du Kosovo est mal venu. Cela compliquera encore plus la tentative de former à Belgrade un gouvernement pro-européen des forces démocratiques. D'ailleurs, même un tel gouvernement cabinet ne pourra accepter l'indépendance imposée du Kosovo. Ni le Premier ministre serbe actuel Vojislav Kostunica, ni son Parti démocratique qui désirent incarner l'alliance du patriotisme et de la démocratie ne peuvent l'accepter. Les autres partis démocratiques ne seraient pas contre échanger la "souveraineté formelle" sur le Kosovo contre l'admission à l'UE, mais ils ne bénéficient pas d'un soutien suffisant. La nouvelle Constitution du pays récemment adoptée par référendum y fait également obstacle car elle considère le Kosovo comme partie intégrante de la Serbie. Le renoncement à cette souveraineté implique la révision de la Constitution et un nouveau référendum. S'ils veulent éviter un suicide politique, les démocrates ne peuvent le faire que dans le cadre d'une responsabilité solidaire et en offrant à la population des avantages incontestables et considérables. Mais les Etats-Unis et l'OTAN brûlent de tout obtenir immédiatement de la Serbie en échange de vaines promesses. Faut-il s'étonner de voir le parti des nationalistes serbes apparaître pour la deuxième fois de suite comme le favori des élections ?

Que Washington et Bruxelles le veuillent ou non, il sera impossible de faire l'économie des conséquences politiques et juridiques internationales du précédent qu'on est en train de créer au Kosovo. Les premiers propos sur l'indépendance du Kosovo ont déjà suscité de vives répercussions dans les entités postsoviétiques "autoproclamées" : l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud, la Transnistrie et le Karabakh. D'ailleurs, cela peut également susciter un écho dans la "vieille Europe": du Pays Basque et de la Catalogne jusqu'à l'Ecosse et la Flandre. Quant à la plupart des Etats d'Afrique et d'Asie, mieux vaut ne pas les mentionner.

Le mot même "d'indépendance" a disparu du plan de règlement proposé par Martti Ahtisaari, représentant spécial du secrétaire général de l'ONU, après la menace du veto russe au Conseil de sécurité de l'ONU. Mais cela ne change rien, car le plan propose toujours de priver la Serbie de ses droits sur le Kosovo.

A long terme, le maintien d'une souveraineté "formelle" sur le Kosovo est effectivement préjudiciable à la Serbie pour des raisons démographiques, économiques et politiques. Compte tenu du taux de natalité élevé parmi les Albanais du Kosovo, leur expansion démographique risque de changer considérablement la composition ethnique de l'Etat serbe. Le Kosovo, qui était la partie la moins développée de la Yougoslavie socialiste, bénéficiait alors de subventions importantes de la fédération. Leur rétablissement serait un fardeau insurmontable pour l'économie serbe.

Déjà source éternelle de problèmes politico-ethniques insolubles dans la Yougoslavie monarchique comme dans celle de Tito, le Kosovo le reste aujourd'hui pour Belgrade. Mais cette terre est le berceau de l'Etat serbe, le sanctuaire de son histoire nationale, de sa religion et de sa culture. Le renoncement au Kosovo est perçu par les Serbes comme une atteinte à leur identité nationale. Il n'est pas plus facile de les contraindre à s'y résigner que de persuader les Juifs ou les Palestiniens d'oublier Jérusalem. Si les lieux saints des Serbes étaient rattachés à la Serbie, même sous forme de petites enclaves, et si des compensations importantes étaient accordées aux réfugiés serbes, il serait bien plus facile pour Belgrade de reconnaître l'indépendance du Kosovo.

Le plan de condominium (selon l'exemple de Bruxelles) proposé par les experts belges ne semble pas réaliste. En effet, le schéma bruxellois fonctionne à l'intérieur d'un seul Etat, ce à quoi s'opposent les Albanais du Kosovo. D'ailleurs, il n'y a de partisans de cette idée ni en Serbie, ni en Albanie. Dans cette situation peu enviable, il vaut mieux prendre une décision transitoire, en reportant la définition du statut de la province au moment de l'entrée de la Serbie et du Kosovo dans l'UE, ce à quoi les deux entités aspirent. Dans ce cas, les deux parties se montreront plus conciliantes et plus mûres.

Mais les protecteurs occidentaux des Albanais du Kosovo ont du pain sur la planche avant d'y parvenir. Ainsi, ils doivent trouver la volonté de répondre dignement au chantage à la violence orchestré par leurs protégés déchaînés, ne pas laisser "la queue remuer le chien" et renoncer à une approche unilatérale antiserbe.


Mardi 13 Février 2007

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