Sciences et croyances

Introduction à l'Histoire des sciences en terre d'Islam du VII ème siècle au IX ème siècle : Héritage, assimilation et développement.


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Jamel El Hamri
Mardi 10 Janvier 2012

Introduction à l'Histoire des sciences en terre d'Islam du VII ème siècle au IX ème siècle : Héritage, assimilation et développement.
Avant l'avènement de l'islam, il y avait de nombreux foyers scientifiques à proximité de la péninsule arabique dans lesquels pléiade de scientifiques et d'intellectuels résidaient. En 622, les Arabes reçoivent la Révélation Divine et le rapport au savoir de ces derniers, adhérant progressivement à l'islam, va être bouleverser. De plus, des évènements politiques significatifs vont, en quelque sorte, préparer les conditions de la transmission du savoir humain de plusieurs civilisations dominantes à l'époque à une en particulier: la civilisation islamique. Nous allons tenter de montrer comment les musulmans ont hérité des savoirs venus de diverses contrées du monde, comment ils vont assimiler tous ces savoirs afin de mieux comprendre, par la suite, l'apport des musulmans au patrimoine intellectuel de l'humanité. Trois grands évènements politiques majeurs auront des conséquences dans le déplacement des savants et des savoirs qu'ils "transportaient" avec eux. Nous citerons les plus influents : • En l'an 489, l'empereur byzantin Zénon ferme « l'école des perses » à Edesse (sud de la Turquie) à cause de ses tendances nestoriennes jugées hérétiques depuis le concile d'Ephèse en 431. Tous les Maitres et élèves restés fidèles au nestorianisme vont s'installer dans la ville de Nisibe (sud de la Turquie) où ils vont fonder une nouvelle école. Nisibe devient un centre de philosophie et de théologie. • Sous le règne Khosraw Anush-Ravan (521-579) à Gundishapur (Iran) une école dont les Maitres étaient pour la plupart des Syriens fût fondée sous l'influence de ce souverain sassanide éclairé, désireux de développer la tradition scientifique perse. • En l'an 529, l'empereur Justinien fera fermer les écoles philosophiques sous le prétexte qu'elles dispensent un enseignement non-chrétien, notamment l'école d'Athènes qui provoquera le départ des sept derniers philosophes néoplatoniciens en Iran. Henry Corbin dans son ouvrage célèbre « Histoire de la philosophie islamique » fait la distinction entre deux grands foyers de travail et relève leurs spécificités : • L'œuvre dans les domaines de la philosophie et de la médecine propre aux Syriens, populations araméennes de l'ouest et du sud de l'empire iranien sassanide. • La tradition gréco-orientale dont les travaux portent, entre autre, sur l'alchimie, l'astronomie, la philosophie et un peu sur les sciences de la nature dans l'est et le nord de l'Empire sassanide. Afin d'être plus précis, il nous faut citer les principales villes qui ont fait honneur aux sciences: • Alexandrie Fondée par Alexandre le Grand, cette cité possédait plusieurs bibliothèques privées qui ont continué d'exister après la venue des Musulmans, Hunayn Ibn Ishaq a pu bénéficier d'ouvrages qui s'y trouvaient. Selon les historiens arabes, la ville a connu un dynamisme dans le domaine de la philosophie et de la médecine avec des savants comme : Jean de Philopon, Alexandre de Tralles, Paul d'Egine ou encore le prêtre Ahrûn. • Gundishapûr Cette ville était le second foyer scientifique de la région encore en activité à la veille de la conquête musulmane. Fondée par l'empereur Khosraw Anush-Ravan (521-579), la cité a accueilli des savants grecs et syriaques après la fermeture de l'académie d'Athènes par Justinien en 529. Le souverain aurait financé des traductions en pehlevi d'ouvrages grecs et sanskrits et acheté des ouvrages scientifiques en Inde pour les mettre à disposition des hommes de sciences de Gundishapûr. • Edesse Cette ville, qui n'existait plus au VII ème siècle, a joué un rôle important dans la préservation de la science et de la philosophie ainsi que dans la transmission des savoirs entre le III ème siècle et la fin du V ème siècle. L'Empereur Zénon interrompra toutes ces activités philosophiques et théologiques en 489. Une véritable tradition syriaque va se développer grâce aux enseignements et aux publications de grands savants dans cette langue comme Probus, Sévère Sebokht, Jacques d'Edesse, Athanase ou encore Georges des Arabes. On peut répertorier 4 grandes spécialités: 1. La théologie 2. La philosophie 3. La logique 4. La grammaire Par la suite, va s'opérer dans les villes et les régions citées ce que les historiens ont nommé : un translatio studiorum ( transfert ou déplacement des études) , c'est à dire un déplacement des lettres grecques, en particulier la philosophie, du monde grec vers le Proche-Orient syriaque puis arabe après 529. Se trouvaient également en péninsule arabique des activités scientifiques locales auxquelles les arabes ont été initiées et qui, malgré les traductions, ont perduré encore plusieurs siècles. Ce patrimoine fera partie des manuels scientifiques aux cotés des découvertes comme par exemple dans les divers domaines : • Mathématiques • Astronomie • Médecine Après la fin de la période des Califes bien-guidés en l'An 661, le développement des sciences religieuses notamment celle du fiqh (droit musulman) et du hadith ( paroles et actes prophétiques) ont permis de forger des esprits nouveaux prêts à accueillir tout savoir. D'ailleurs, l'islam dès le début de la période prophétique en l'An 610 fera appel aux connaissances en astronomie ( direction de la prière/ le ramadan/ horaires des prières) et en mathématiques ( calcul de la zakat/ l'héritage). De même, face à la prolifération de hadiths dans le monde musulman, les savants ont mis en place des méthodes de vérification rigoureuses des dits et des actions prophétiques. La science des usul al fiqh (fondements du droit musulman) provient de la volonté des savants de définir une méthodologie juridique claire. Deux villes deviennent très vite des foyers de savoirs : 1. Médine 2. Kufa (Irak) Pour résumer, l'héritage scientifique traduit en syriaque, les foyers scientifiques toujours existants, le patrimoine scientifique local et le développement des sciences religieuses vont être des moyens pour les musulmans de démarrer leurs propres activités scientifiques. Sans conteste, ce sont les traductions qui sont à l'origine d'un puissant mouvement scientifique et philosophique ayant commencé à produire des œuvres originales au début du IX ème siècle en langue arabe. Le développement des traductions d'ouvrages grecs, syriaques ou sanskrits en langue arabe est indissociable de celui des bibliothèques. Selon Mas'udi, Mu'awiyya (661-680) a été le premier à recruter des fonctionnaires pour entretenir les livres et les documents de sa bibliothèque à Damas. Puis l'Empire Musulman grandissait en terme de superficie puis la bibliothèque des Ommeyades s'enrichissait de plusieurs types de manuscrits surtout à l'époque d'Al Walid tels que : 1. Des livres comme butin de guerre 2. Des copies d'ouvrages anciens 3. Des premières traductions Les Califes suivants ont été initiateurs de traductions scientifiques comme Khalid Ibn Yazid ( ouvrage de chimie) et 'Umar Ibn 'Abd al 'Aziz ( ouvrage de médecine). Mais avec l'avènement des premiers Califes Abbassides, le mouvement de traduction va prendre une ampleur et une diversification jamais égalées. Ils vont être de véritables mécènes du mouvement de traduction à l'instar du Calife Al Mansur qui fera traduire des ouvrages de médecine, de philosophie et d'astronomie. Ils ont lancé une dynamique de mécénat parmi les élites musulmanes. Les bibliothèques ont joué un rôle important dans la circulation des ouvrages produits en arabe : 1. Ouvrages littéraires 2. Ouvrages religieux 3. Ouvrages scientifiques Bayt Al hikma (Maison de la sagesse) à Bagdad est une institution qui permettra les échanges, les productions et le développement des savoir-faire et des savoir-savants. En effet, elle réunira dans son enceinte de nombreux savants de différentes disciplines : 1. Traducteurs 2. Philosophes 3. Astronomes 4. Mathématiciens 5. Théologiens 6. Juristes Au départ bibliothèque du Calife, le caractère privé de Bayt Al Hikma va disparaître progressivement quand des intellectuels et des scientifiques la fréquentent. On peut citer: 1. Al Khwarizmi 2. Salih Ibn Wajih 3. Yahia Ibn Mansur 4. Les frères Banu Musa On sait également que peu avant 815, une véritable mission scientifique emmenée par Salm, Ibn Batriq et Al Hajjaj a été envoyée à Byzance pour choisir les ouvrages qui devaient être empruntés en vue d'une traduction en arabe. Le second rôle de Bayt al hikma concerne les activités de traduction et de nombreux mécènes comme Tahir Ibn al Husayn ou Ishaq Ibn Sulayman ont pu passer des commandes à des traducteurs célèbres comme Hunayn Ibn Ishaq ou Abu Qurra. Certaines exceptions comme Al Kindi ont pu être à la fois mécène, traducteur et philosophe. Les historiens dénombrent une centaine de traducteurs qui ont traduit en langue arabe des ouvrages parmi lesquelles : 1. le Grec 2. le Syriaque 3. le Persan 4. le Sanskrit 5. le Nabatéen 6. le Latin On note qu'à mesure que les différentes techniques de traduction se développent que la qualité de la traduction se perfectionne, les musulmans assimilent et développent les différentes sciences auxquelles ils ont accès. Pour conclure, plusieurs facteurs expliquent le fait que les musulmans aient pu collecter,exploiter, démarrer et développer toutes ces sciences à partir de multiples savoir-faire et savoir-savants: 1. Facteur économique : Bagdad, étant devenu un pôle attractif, rayonnant et prospère, a attiré beaucoup de savants et d'intellectuels. 2. Facteur politique : La politique de mécénat initiée par les Califes et d'autres personnalités a permis le développement de la recherche scientifique et l'enseignement privé. 3. Facteur culturel : Le développement des sciences islamiques qui ont permis de créer une ambiance culturelle et scientifique propice au développement des sciences islamiques. De plus, une grande liberté est accordée dans les programmes scolaires qui ont fait la promotion de l'interdisciplinarité. 4. Facteur matériel et technologique : la naissance de l'industrie a permis une plus grande production, consommation et développement du savoir scientifique. De plus, on met en place des infrastructures ( école/bibliothèque/centre d'enseignement supérieur/ laboratoire/observatoire/hôpitaux) qui travaillent de concert vers un même but. Après le temps des héritages, vint le temps de l'assimilation et du développement des sciences par le prolongement et/ou la rupture avec les anciennes traditions scientifiques, viendra par la suite le temps du partage des sciences par les musulmans au reste du monde. Il est très intéressant d'observer l'incidence sur le savoir de l'humanité et l'influence culturelle chez les arabes puis les musulmans de la "simple" et "lourde" injonction Divine "Iqra" (lis !)faite à un homme devenu prophète (Pbsl). Jamel El Hamri Master Civilisation Musulmane UOC / IIIT France.


Mardi 10 Janvier 2012


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