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France: Le musée de l’histoire de l’immigration ouvre ses portes sans inauguration officielle


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Par Ajay Prakash


Ajay Prakash
Jeudi 8 Novembre 2007

France: Le musée de l’histoire de l’immigration ouvre ses portes sans inauguration officielle
La Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) a ouvert ses portes au public le 10 octobre. Il n’y a pas eu d’inauguration officielle du musée par le gouvernement de droite, gaulliste, de Nicolas Sarkozy.

Le gouvernement craignait avant tout qu’une ouverture officielle ne provoque des manifestations publiques de travailleurs, de groupes de défense des droits de l’homme et d’intellectuels, du fait de la vaste opposition à la politique d’immigration du gouvernement. Il y a tout particulièrement une opposition grandissante à un projet de loi d’immigration controversé qui passe actuellement au parlement, et qui inclut des tests ADN pour les immigrés souhaitant faire venir leur famille en France, par le regroupement familial.

Le gouvernement ne s’est pas contenté de durcir les lois sur l’immigration, mais il a aussi intensifié la chasse aux sans-papiers afin d’atteindre son objectif de 25 000 déportations pour 2007. Un climat de terreur a été attisé et plusieurs immigrés ont perdu la vie cherchant désespérément à échapper à la police. Le 20 octobre, des milliers de personnes ont participé à des manifestations dans une quarantaine de villes pour exprimer leur solidarité avec les sans-papiers et leur opposition à la nouvelle loi sur l’immigration.

Le projet d’un musée de l’immigration avait été initié sous le gouvernement de la gauche plurielle de Lionel Jospin. Mais le comité de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration avait été établi après l’énorme choc causé par l’élection présidentielle de 2002 où le dirigeant néofasciste raciste du Front national, Jean-Marie Le Pen, était arrivé au second tour de l’élection, éliminant Jospin, le candidat du Parti socialiste.

Le parti de Sarkozy, Union pour un mouvement populaire (UMP) est venu au pouvoir en 2007 en faisant appel à l’électorat néofasciste, à travers sa propagande nationaliste et ses promesses d’une politique dure contre l’immigration. Une inauguration officielle du musée aurait été perçue comme une volte-face et n’aurait pas été acceptable pour ses partisans de l’extrême-droite.

Cherchant clairement à miner le travail et le but du CNHI, le gouvernement a mis en place deux organisations rivales : « L’Institut d’études sur l’immigration et l’intégration » et la « Fondation pour la mémoire de la Guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie », qui verront le jour en 2008. Cette dernière institution figurait dans la loi de février 2005 qui stipule aussi que les programmes scolaires devraient reconnaître « le rôle positif de la présence de la France outremer ». Cette mesure avait provoqué la mobilisation d’enseignants et de chercheurs et avait contraint le président Jacques Chirac à retirer cette section de la loi. Mais la proposition de Fondation était passée dans la loi.

L’Institut d’études sur l’immigration et l’intégration a été installé le 8 octobre par Brice Hortefeux, le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, du gouvernement de Sarkozy, deux jours seulement avant que le CNHI n’ouvre ses portes au public. Libération avait posé la question : « Nicolas Sarkozy tente-t-il de créer des think-tank de droite avec des chercheurs à sa botte sur les questions d'immigration et de colonisation ? » (2 octobre)

Le journal de poursuivre: « Une pétition contre la création de l'Institut circule, coordonnée par Patrick Simon, chercheur à l'Institut national d'études démographiques (Ined) » La pétition déclare : « L’Institut — dont l'indépendance annoncée n'est assortie d'aucune garantie institutionnelle — est un nouvel instrument de pilotage politique des recherches qui déterminera les "champs et sujets pertinents" sur lesquels engager des travaux scientifiques. »

La pétition exprime aussi une inquiétude sur le fait que la présidente de l’organisation sera l’historienne Hélène Carrère d’Encausse, dont les remarques d’un racisme primaire avaient causé choc et émoi lorsqu’elle avait associé la révolte des jeunes des cités de l’automne 2005, provoquée par des années de négligence des cités ouvrières par le gouvernement, à la polygamie existant au sein d’une minuscule minorité d’immigrés africains. (Voir Des dirigeants gaullistes attisent le racisme pour justifier l'état d'urgence).

Il y a aussi une opposition de taille dans les milieux scientifiques à la proposition de la Fondation. Patrick Simon a expliqué : « On assiste à une reprise en main de la droite en général et du gouvernement en particulier dans le domaine de la production de recherche sur les questions d'immigration, d'intégration, de mémoire et d'histoire de la colonisation…Le gouvernement fonde les décisions qu'il prend sur des diagnostics, et il est important pour lui que ces diagnostics soient partagés par la communauté scientifique. » En guise d’exemple, il a indiqué que les chiffres sur l’immigration produits par le gouvernement et qui montrent que la France accueille davantage d’immigrés que les autres pays, étaient contestés par les chercheurs.

Gérard Noiriel, directeur de recherches à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) et Patrick Weil, directeur de recherches au Centre d’histoire sociale du 20e siècle à l’Université de Paris 1, faisaient partie des 8 membres, sur les 12 que compte le comité historique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, qui ont donné leur démission le 18 mai dernier pour protester contre la création par le président Sarkozy du ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement. Ils travaillaient dans ce comité depuis 2003.

Ils ont lancé une pétition internationale intitulée « Non au ministère de ‘l’Immigration et de l’Identité nationale’ » qui a récolté jusque-là les signatures de plus de 16 000 historiens, universitaires et artistes d’universités du monde entier.

Dans leur déclaration expliquant les motifs de leur démission, les historiens ont expliqué que le but de la Cité était de « changer le regard de nos contemporains sur leur société en rappelant comment, depuis deux siècles, les étrangers, venus par vagues successives, ont contribué à développer, transformer et à enrichir la France. Rendre compte de la diversité des histoires et des mémoires individuelles et collectives, en faire l'histoire de tous, avec ses moments glorieux et ses zones d'ombre, aider ainsi au dépassement des préjugés et des stéréotypes. »

Ils ont dit que le nouveau ministère de Hortefeux remet ces objectifs en cause parce que, « les mots sont pour le politique des symboles et des armes. Or il n'est pas dans le rôle d'un Etat démocratique de définir l'"identité". Associer "immigration" et "identité nationale" dans un ministère n'a jamais eu de précédent dans notre République : c'est, par un acte fondateur de cette présidence, inscrire l'immigration comme "problème" pour la France et les Français dans leur être même. »

Les historiens ont ajouté, « Ce rapprochement s'inscrit dans la trame d'un discours stigmatisant l'immigration et dans la tradition d'un nationalisme fondé sur la méfiance et l'hostilité aux étrangers, dans les moments de crise. » (Voir http://www.upolin.org)

Patrick Weil a dit de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration: « C'est une histoire qui intéresse l'ensemble des Français, évidemment…Je pense que (...) ce musée montre l'apport de l'immigration à l'égard de la France alors que le ministère (de l'Immigration et de l'Identité nationale) est un signal de méfiance à l'égard de l'immigration…Le gouvernement est mal à l'aise avec un projet historique qui rapporte des faits qui se sont produits, plutôt que des préjugés. »

Gérard Noiriel à qui le magazine l’Express demandait « pourquoi le débat sur l’immigration était si passionné et politisé en France » a répondu : « C’est une longue histoire. Dès l’apparition du terme dans les années 1880, l’immigration a été associée à un problème. Or nous sommes un des pays qui doit le plus à l’immigration, comme les Etats-Unis, où l’ouverture d’un tel musée n’a d’ailleurs pas été si compliquée. »

L’histoire cachée

Le musée révèle l’histoire cachée de l’immigration et sa contribution à la société française. La France connaît un influx important d’immigrés depuis 200 ans, les premiers principalement en provenance de pays européens. La Révolution industrielle a contribué à l’augmentation de l’immigration vers les pays ayant besoin de main-d'œuvre.

Pendant les Première et Seconde Guerres mondiales, un nombre important d’hommes venus des colonies françaises s’étaient battus et étaient morts au combat. Pendant la Première Guerre mondiale, la France avait recruté plus de 400 000 immigrés. Les permis de travail étaient devenus obligatoires pour eux et cela avait marqué la fin de la liberté de mouvement. A l’époque, le gouvernement mettait la plupart des immigrés dans des camps, à l’écart de la population française.

La France perdit 1,4 million de jeunes hommes pendant la Première Guerre mondiale et eut besoin de main-d'oeuvre supplémentaire pour reconstruire le pays. L’immigration vers la France passa de 1,5 million en 1921 à 2,4 millions en 1926 et à près de 3 millions en 1931. Durant la crise économique des années 1930, le gouvernement n’avait pas hésité à renvoyer les immigrés chez eux ou à les mettre dans des camps d’internement.

Durant la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement de Vichy qui collaborait avec l’occupant nazi, avait accepté d’aider à déporter les Juifs vers les camps de la mort nazis. Il persécutait les immigrés et encourageait la xénophobie.

Après la guerre, le gouvernement français ouvrit ses portes à l’immigration en provenance des colonies afin de reconstruire le pays. Les immigrés payèrent le terrible prix de la discrimination : bas salaires et mauvaises conditions de vie. La plupart vivaient sous des tentes et dans des bidonvilles jusqu’à ce que le gouvernement commence à faire construire des HLM (habitation à loyer modéré.)

Depuis le début des années 1970 jusqu’à nos jours, les immigrés ont toujours servi de boucs émissaires : avec l’augmentation du chômage, la propagande anti-immigrés aussi s’intensifie.

Alors que le système éducatif français a eu tendance à cacher l’histoire de l’immigration, le musée de l’immigration offre la possibilité d’étudier et de comprendre le rôle de l’immigration en France et de contribuer à contrer la xénophobie et le racisme.

D’après les chiffres de 2006 de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), la France compte 4,9 millions d’immigrés nés à l’étranger, ce qui représente 8 pour cent de la population.

La politique d’immigration du gouvernement et la complicité de la « gauche »

Lors de la campagne présidentielle, le Parti socialiste et sa candidate présidentielle Ségolène Royal avaient adopté un programme droitier qui ne se distinguait que superficiellement de celui de Sarkozy en matière d’immigration, entre autres. Le maire socialiste de Paris, Bertrand Delanoë, prenant la parole lors de l’inauguration non officielle du musée, a critiqué le gouvernement en ces termes: « l'enjeu de la Cité est celui d'un rassemblement tourné vers l'avenir autour d'une histoire commune, la politique gouvernementale divise la France et alimente la tentation de faire de l'étranger le bouc émissaire. » Il a dit cela alors même qu’il a voté pour le programme électoral du PS et sa politique appelant à des mesures énergétiques contre l’immigration.

Le mouvement de masse s’opposant aux mesures répressives contre l’immigration et coordonné par des associations telles RESF (Réseau éducation sans frontières) et l’UCIJ (Unis contre l’immigration jetable) exprime l’authentique solidarité de la population avec les immigrés. Ce mouvement est cependant mêlé à la politique des gens de « gauche » qui sèment l’illusion qu’il est possible de faire pression sur le gouvernement pour adoucir sa politique raciste et anti-immigrés.

Ces forces, qui vont du Parti communiste à la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), en passant par LO (Lutte ouvrière) et le Parti socialiste, refusent de mettre au grand jour l’unité de la gauche et de la droite sur les questions de restrictions de l’immigration, ainsi que sur la militarisation des frontières de la Forteresse Europe contre les immigrés au moyen de Frontex, la police armée des frontières de l’Union européenne.

Comme l’a fait remarquer une déclaration du WSWS: « L’émergence d’un régime aussi droitier que celui de Sarkozy ne peut s’expliquer simplement en disant qu’il est le produit de bizarreries personnelles des politiciens au pouvoir. Ce régime est la réponse collective de la bourgeoisie française face aux changements énormes qui déstabilisent le capitalisme mondial — l’émergence des puissantes industries à main-d'œuvre bon marché des pays en voie de développement et la débâcle de l’impérialisme américain en Irak, Afghanistan et plus largement au Moyen-Orient ». (Voir : La lutte contre Sarkozy nécessite une nouvelle perspective politique.)

Les principes humanitaires motivant les personnes qui ont conçu et mis en place la Cité nationale de l’histoire de l’immigration et qui s’opposent à la politique d’immigration brutale de Sarkozy, ne peuvent prévaloir que sur la base de la suppression du système d’Etats-nations et de concurrence capitaliste mondialisée. C’est ce système qui conduit à des guerres et des occupations de type colonial dans l’intérêt des grandes entreprises transnationales qui comptent sur les divisions nationales, ethniques et religieuses pour dresser les uns contre les autres travailleurs et communautés.



Jeudi 8 Novembre 2007

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