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Égypte, la Voix du Peuple, et l’Histoire (+vidéo)


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Tariq Ramadan
Lundi 31 Janvier 2011

Égypte, la Voix du Peuple, et l’Histoire (+vidéo)
Le mouvement populaire tunisien a brisé un verrou, nous l’avions dit. Il y a eu un basculement, une prise de conscience : renverser les dictatures de façon pacifique est possible ! Il faut du courage, un mouvement de masse, de la détermination et de l’espoir. Une foi en Dieu et/ou en l’avenir. Sous l’étouffement et la répression, il s’agit de revendiquer une certaine idée de l’être humain et de sa dignité. Le droit irrepressible à la liberté.
Les Tunisiens ont ouvert la voie. En Algérie, en Mauritanie puis au Yemen et en Egypte des femmes, des hommes et des jeunes de tous horizons ont exprimé leur mécontentement, leur colère et leur souhait de voir leur régime respectif tomber. Partout des étincelles, des velléités, des sursauts jusqu’en Syrie où le gouvernement annonce préventivement des réformes au cas où d’étranges idées de mobilisation atteignaient le peuple.
Depuis quelques jours l’Egypte vit des troubles considérables. Après trente ans d’un règne sans partage - en ayant imposé l’état d’urgence depuis l’assassinat de Anouar al-Sadate en 1981 - Moubarak et son régime voient le peuple braver son autoritarisme et sa sanglante répression. Les forces de l’ordre et l’armée ont frappé, arrêté, torturé et tiré sur la foule en multipliant les blessés et les morts. Il fallait s’y attendre : l’Egypte n’est pas la Tunisie et le régime s’y sent davantage soutenu par l’Occident eut égard à ses alliances et à sa situation géostratégique. Certes l’administration Obama et l’Europe ont demandé à ce que le peuple ait le droit de manifester mais dans le même temps le soutien au régime et l’impérative stabilité régionale restent des priorités que l’on ne saurait négliger ou relativiser.
Rien ne se passera en Egypte et dans la région sans que les Etats-Unis (et indirectement Israël) ne cherchent à contrôler, ou à tout le moins à orienter, l’évolution de la situation. Il est difficile de penser qu’ils lâcheront le président Hosni Mubarak mais si la résistance et la contestation étaient véritablement fortes et tendaient à durer, il y a fort à parier qu’ils seront impliqués de près dans la détermination des options alternatives. Les officines américaines, israéliennes et européennes étudient déjà les scénarii dans le cas où la situation échapperait au Raïs égyptien. Un renversement n’est pas à l’ordre du jour dans l’immédiat mais tout reste possible. Dans tous les cas, il s’agit pour Washington et Tel Aviv de jouer “gagnant-gagnant” : soit avoir un président très affaibli (dont ils pourront determiner la politique), soit un nouveau régime assez soumis puisqu’ils l’auront installé depuis les coulisses. Rien n’est gagné et le processus de démocratisation sera long, douloureux et empli d’obstacles et de pièges.
Le pouvoir égyptien, comme en Tunisie, a essayé de brandir la menace islamiste en ciblant “la presence active “ des Frères Musulmans. Ce sont eux que ‘on a d’abord arrêté pour faire croire qu’ils étaient les architectes du mouvement populaire. Nul de peut nier que l’organisation, aujourd’hui illégale, demeure une force d’opposition importante. Il reste qu’elle ne mène pas le mouvement et qu’elle ne représente pas la majorité de l’opposition. Sans compter que - s’il faut à l’évidence étudier et rester critique vis-à-vis de certaines positions des Frères Musulmans et d’autres organisations islamistes légalistes et non violentes - ces organisations sont effectivement non violentes et qu’elles ont évolué sur la question de la démocratie, des femmes et de la société civile. On a vu, en Turquie, que la marge d’évolution des mouvements islamistes sur ce genre de problématiques était conséquente. Une démocratie digne de ce nom doit permettre à tous les mouvements, refusant la violence et acceptant les règles démocratiques pour tous (avant et après les elections), de s’exprimer et de participer aux débats politiques et aux élections.
Pour des raisons de géostratégie, de sécurité et de gestion du conflit israélo-palestinien, tout porte à croire que la démocratie réelle, transparente et sans corruption ni manipulation, n’est pas pour demain en Egypte. Tout y demeurera sous contrôle même si un régime plus ouvert que celui de Moubarak venait à s’installer (ce qu’il faut soutenir et espérer). Il appartiendra au peuple de poursuivre son combat pour le respect de ses droits et de sa dignité. De là où nous sommes, en Occident, il nous faudra accompagner et soutenir ces mouvements populaires en Afrique, en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et jusqu’en Asie quand ils refusent la dictature et la repression et veulent vivre libres. C’est un devoir moral.
C’est ce que nous devons exiger de nos gouvernements occidentaux également. Le président Barack Obama a été présenté comme l’alternative à George W. Bush et à son administration, neoconservatrice et belliqueuse, et l’on attendait de lui une nouvelle façon de faire de la politique. Ce fut le cas au niveau du verbe (et quelques actions phares), sur le plan intérieur comme sur le plan international, avec le remarquable discours du Caire du 4 juin 2009. Une nouvelle ère était promise. Si l’élection de Barack Obama a permis de briser le verrou symbolique du racisme aux Etats-unis - avec l’élection du premier président afro-américain ( il s’agit encore que d’un symbole) - , on aimerait que celui-ci brise aujourd’hui le verrou de l’aveuglement américain et européen vis-à-vis du monde arabe et des sociétés majoritairement musulmanes. Il est l’heure de faire les choix des principes de justice et de liberté, de la démocratie réelle et du respect des peuples plutôt que d’entretenir ces mises en scène de soutien à la démocratisation et aux manifestations populaires alors que les systèmes sont verrouillés et que la collaboration avec les dictateurs n’est un secret pour personne. Le vrai renouveau de l’ère Obama aurait été celui-ci, au-delà des mots de respecter les peuples et non pas uniquement changer le ton et la rhétorique.
Peut-être est-il trop tôt encore. Et pourtant. Pour qui étudie l’évolution du monde en général, de l’Afrique et du Moyen-Orient et de l’Asie en particulier, il apparaît évident qu’un déplacement du centre de gravité des relations internationales est en train de s’opérer. Apparemment lentement, à l’échelle des prochaines échéances électorales aux Etats-Unis ou en Europe, mais de façon particulièrement rapide à l’aune de l’Histoire et des transformations de sociétés. Les puissances chinoise, indienne, et plus largement asiatique (sans oublier l’Amérique latine et du Sud) s’installent, dans le paysage politique autant qu’économique, et elles ne trainent pas le même passif historique que l’Occident ni ne nourrissent les mêmes rapports ni les mêmes préjugés vis-à-vis du monde arabe et des sociétés majoritairement musulmanes. Par ailleurs leur relation avec Israël est de tout autre nature que celle entretenue par les Etats-Unis et les pays européens. L’Occident ne pourra pas éternellement continuer à se tromper sans frais, ni s’entêter, en choisissant son camp sur la base de ses alliances géostrategiques et économiques aux dépens des principes humains élémentaires. Car le risque d’un bouleversement des rapports de force et des alliances pourraient à terme disqualifier peu à peu les Etats-Unis et l’Europe, et isoler Israël davantage encore. Et ce n’est pas parce qu’il s’agit uniquement de nouveaux pouvoirs et de nouvelles puissances, mais également parce que les Gouvernements des Etats-Unis, comme ceux de l’Europe et d’ Israël, ont fait le choix répété de trahir leurs propres principes humains pour privilégier leurs intérêts économiques, sécuritaires et stratégiques. Un jour l’Histoire se retourne et de nouvelles forces apparaissent qui renversent les rapports de forces et rappellent aux puissants d’hier qu’il aurait mieux valu user différemment de leur pouvoir.
Une leçon que trop de dirigeants et de gouvernements, enivrés par leurs pouvoirs dictatoriaux ou même démocratiques, apprennent malheureusement trop tard.


Mardi 1 Février 2011


Commentaires

1.Posté par Hijack le 01/02/2011 14:27 | Alerter
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Vidéo 6mn en français ...
Thierry Meyssan - L’évolution en Égypte et ses impacts...
http://www.dailymotion.com/video/xgtlgr_thierry-meyssan-l-evolution-en-egypte-et-ses-impacts_news

Analyse précise et approfondie de la situation en Égypte par Thierry Meyssan ...
et comme d’hab ... il a vu et voit loin.

Les hommes à éviter pour le futur gouvernement ... à savoir les favoris d’Israël/USA, seront appelés comme un médecin après la mort ...
Mohamed El Baradei & Omar Souleiman.

Si des personnes ont les moyens de communiquer les bonnes infos aux jeunes égyptiens, ce serait une bonne action, mais rassurons nous, bcp d'égyptiens sont aussi au courant qu'ici.
Donc, Mohamed El Baradei & Omar Souleiman grand danger pour l'Egypte, le M.O et le Monde ...


2.Posté par msawri le 02/02/2011 08:55 | Alerter
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Excellente analyse de Tarik Ramadan. Ses réflexions sont les nôtres et de tout homme sensé épris de justice et de liberté.

Dans son exposé, il conseille aux occidentaux d'aider les peuples opprimés, vivant sous les dictatures. Comment ? La vision manichéenne du monde a été enterrée à jamais et remplacée par l'idéal appliqué de nos jours dans tout pays à savoir l'utile et le nuisible. Toute aide ne sera accordée que dans un cadre pragmatique ne visera d'abord que leurs intérêts. A ce titre, les impostures ne peuvent être évitées.

Cette vision détériorée de l'occident est la cause des idées clairvoyantes que Tarik Ramadan, nous expose vers la fin de ses écrits. Je le félicite.

3.Posté par Abder. Octobre 1988 en Algérie 1ère révolte du monde arabe le 07/02/2011 14:31 | Alerter
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Non , c'est l'Algérie qui a ouvert la voie en octobre 1988. Ce n'est que 22 ans plus tard que la Tunisie et l’Égypte ont suivi. Les comparaisons des régimes arabes que vous semblez faire ne correspond pas à la réalité. Le régime marocain est différent de l'Algérien du tunisien ou d'un autre pays arabe sur le plan historique, social ou politique. L'ouragan est déjà passé par l'Algérie. Il ne reviendra plus.
Les richesses du pétrole sont, il est vrais, mal réparties; convoitées ou captées par les spéculateurs, les ‘bazaristes’, les partisans de « l’import-import » et les corrompus, mais reconnaissons que l’État a su amortir les effets en investissant dans les grands projets structurants, les logements sociaux ou participatifs.
Que pensez-vous de ces acquis ?
Les écoles et lycées sont partout ainsi que les hôpitaux ou centres de santé. Les universités ou centres universitaires existent dans la plupart des grandes villes. Tous les villages disposent de l’électricité et de routes qui les desservent. La dernière réalisation est l’autoroute Est-Ouest de 1200 Km. Le métro d’Alger sera mis en service prochainement et des tramways sont programmés dans d’autres grandes villes etc. On peut ajouter la contribution de l’Etat dans l'achat des logements ou dans la résorption de l’habitat précaire et rural pour tous les citoyens avec 700 000 DA (soit 46 mois de salaire au SNMG). La médecine et l’éducation sont gratuites au niveau des structures de l’État, les principaux produits sont subventionnés, les plus démunis reçoivent des aides régulières, les filles non mariées sans emploi bénéficient d’une pension quand leur père décède, les bidonvilles sont sur le point d’être éradiqués et les occupants sont relogés, l’Etat aide les chômeurs en finançant leurs projets et en les encadrant par l’ANSEJ (pour les 18 à 35 ans) et par la CNAC (pour les 35 à 50 ans) à concurrence de 1 milliards de centimes ( 100 000 Euros environ), construction de barrages et bien d’autres choses telle le remboursement de la dette de 35 milliards de dollars alors que l’on arrivait même pas à rembourser les services de la dette. Mais le tempérament de l’Algérien est qu’il n’est jamais satisfait et c’est tant mieux ! Car il y a des insuffisances par rapport aux capacités disponibles. Il reste encore le problème de chômage, cette maudite corruption, cette injustice dans l’accès à l’emploi, l’absence de communication, la persistance de la bureaucratie, le diktat des spéculateurs et des gros commerçants, l’insuffisance dans la qualité des services et surtout la mauvaise utilisation des compétences.
L'opposition existe malgré ses insuffisances et quelques blocages pour des raisons sécuritaires et parfois politiques aussi. Elle n’est pas « satellite » au pouvoir comme on l’incrimine. La liberté de la presse est réelle, elle n’est pas du tout «aux ordres» comme on l’accuse par ignorance ou intentionnellement. Il y a plusieurs personnalités civiles et militaires, qui ont été aux commandes de l’Algérie, qui ne cessent de critiquer ici le pouvoir, dans les journaux ou lors des conférences, pour son orientation et sa gouvernance. Le ciel ne leur est tombé sur la tête à notre connaissance.

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