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Du G8 à Berlin : dissolution accélérée de leurs psychologies



Philippe Grasset
Vendredi 21 Juin 2013

Du G8 à Berlin : dissolution accélérée de leurs psychologies
Sans doute un brillant “dircom”, suivant en cela une tradition bien établie du système de la communication, avait-il songé qu’un discours à Berlin, 50 ans exactement après le fameux Ich bin ein Berliner, ce serait un fameux coup de pub. En juin 1963, ils étaient autour d’un million à se presser pour écouter et entendre le président Kennedy. Cette fois, pour BHO ils étaient 6.000, et encore s’agissait-il d’invités du gouvernement allemand et de l’annexe impérative du gouvernement allemand (l’ambassade US à Berlin).
 
... En juillet 2008 aussi, ils étaient venus en foule de centaines de milliers, à-la-JFK, pour saluer à Berlin le candidat Obama, l’homme du “Yes We Can”, – et pourtant, cela se confirme : hier, ils n’étaient que 6.000, en service commandé. Le discours fut morne, proclamant l’importance de la lutte contre le réchauffement climatique, de la lutte pour la protection des libertés civiles (toujours cette subtile ironie d’Obama, l’homme de PRISM) et proposant à la Russie une réduction d’un tiers de l’arsenal nucléaire, ce qui semble avoir fait sourire du côté de Moscou tant la chose ressemble à ce qu’elle est : un “coup” usé et épuisé de communication. (Par contre, les républicains ont montré de la fidélité à eux-mêmes en prenant la même chose au sérieux, selon le député Turner, républicain de l’Ohio : «Le Président semble se préoccuper uniquement d'obtenir l'approbation de pays comme la Russie que la perspective d'un affaiblissement des Etats-Unis comblerait de joie.»)
 
Même le fidèle Independent, toujours attentif et bienveillant pour le président US, observe, en employant d’ailleurs un curieux pluriel, qu’“il serait temps pour les présidents US de laisser derrière eux l’ombre persistante du discours de JFK”. Dans cet éditorial de 15 lignes en tout, pas plus, avec le titre volontairement ou involontairement ironique de « L'adieu aux armes de M. Obama à Berlin», (le 19 juin 2013), le quotidien semblerait conseiller à Obama de cesser de singer le passé pour commencer (?) à agir, comme si l’actuel président se trouvait au début de sa présidence et qu’il avait du mal à démarrer ... Ou bien n’a-t-il fait, pendant cinq ans, que de tenter de singer le passé, lui qui est la modernité incarnée ? «Quand John F Kennedy a dit “Ich bin ein Berliner”, dans son discours de Berlin il y a 50 ans, il a sans le vouloir mis la barre très haut pour tous les présidents étasuniens qui lui ont succédé. [...] Barack Obama – qui avait attiré des foules enthousiastes à Berlin quand il était candidat à la présidentielle– s'est clairement rendu compte hier qu'il serait difficile de l'égaler. [...] [I]l est temps pour les présidents US en visite à Berlin de laisser derrière eux l’ombre persistante du discours de JFK.»
 
• Obama venait du G-8 tenu sous la présidence britannique. Il a montré à Berlin le même épuisement psychologique qui le caractérise désormais, et qui caractérise également ses compères du bloc BAO*. Il en faut, de cette explication de l’épuisement psychologique, pour se forcer à entendre notre président-poire, alias Hollande François, faire l’observation qui suit dans sa grande sagesse et avec son verbe mesuré ; cela, comme une sorte de conclusion du sommet du G-8 où l’on discuta de la Syrie exactement comme ils en parlaient il y a 18 ou 24 mois, sous l’œil un peu stupéfait de Vladimir Poutine à qui l’on faisait entendre qu’en réalité il ne tarderait pas à se joindre au bloc BAO, convaincu qu’il est au fond de lui-même, et sans encore le savoir, de la vérité de la chose ...
 
«Il n'y aura pas d'avenir de la Syrie avec Bachar al-Assad. Les Russes ne sont pas encore prêts à le dire ou à l'écrire mais parlant de transition, en réalité, qu'est-ce que ça signifie sinon un gouvernement de transition où il y aurait toutes les composantes de la société syrienne mais forcément sans Bachar al-Assad. On voit mal comment il pourrait en être le responsable.» Qu’est-ce que signifie, du point de vue de la logique de la pensée, ce passage sémantique entre le “toutes les composantes de la société syrienne” représentées dans ce gouvernement de transition enchaînant aussitôt sur ce “mais forcément” (sans Bachar) ? Qu’est-ce que signifie ce “forcément”-là ? Qu’Assad ne fait pas partie de la société syrienne ? En d’autres mots, qu’il n’existe pas ? (Assad “ne mérite pas d’exister”, disait à peu près Fabius in illo tempore. Philosophie du domaine par l’esprit-qui-pense.)
 
• Ainsi donc se poursuit la narrative, à laquelle ils continuent à souscrire et cet exercice les épuisant littéralement. Le cas fut similaire avec le Cameron britannique interprétant le communiqué du sommet du G-8 comme l’annonce du soutien des “leaders du monde” à un vaste mouvement en cours en Syrie, pour l’élimination de Bachar. Cameron alla même, dans son interprétation romanesque et romantique à la fois, jusqu’à promettre à l’appareil d’État syrien qu’il serait protégé, et sans doute maintenu dans ses positions une fois Bachar éliminé. Une formalité et nous y sommes, dans la nouvelle Syrie ... The Independent, qui se montra très zélé sous la plume de son correspondant Andrew Grice à Enniskillen, nous expliqua, le 18 juin 2013, le fond de la pensée du Premier ministre britannique et de ses conseillers, confirmant au passage l’analyse de notre président-poire sur l’évolution secrète de Vladimir Poutine, qui ne sait même pas encore lui-même (psychologie un peu lente, l’homme de l’Est et du KGB) qu’il a déjà rallié le bloc BAO.
 
«La déclaration du G8 appelle à "un accord sur un gouvernement de transition détenant les pleins pouvoirs exécutifs" et précise: "Les services publics doivent être préservés ou restaurés. Cela inclut les forces militaires et les services de sécurité." Cette déclaration se voulait un message aux forces loyales à Assad : à savoir qu'elles pourraient avoir un avenir dans la nouvelle Syrie si elles renversaient leur Président. David Cameron, qui présidait le sommet de Lough Erne, a dit dans une conférence de presse: "Ceux qui sont fidèles à Assad et qui savent qu'il va devoir partir mais qui veulent sauvegarder la stabilité de leur pays, devraient être attentif à ce point." Il a dit que les forces qui maintiendraient la sécurité en Syrie devraient retenir la leçon de l'Irak où le démantèlement de l'armée et de la police après l'invasion de 2003 a laissé un vide qu'al-Qa'ida a exploité.
 
»Des sources britanniques affirment que, en coulisses, la Russie a cédé du terrain, qu'elle veut une Syrie stable et qu'elle ne soutient pas particulièrement la personne du président Assad. Elles nient que M. Cameron ait accepté d'entériner l'approche du "plus petit dénominateur commun" dans le but d'empêcher que le sommet ne se transforme en "G7 contre la Russie".»
 
• De Damas où il se trouve, Patrick Cockburn dut lire avec quelque effarement l’article de son confère Grice, du même journal, faisant la part si belle à l’interprétation-vérité du Premier ministre Cameron. Il a pris la plume, simplement pour rappeler que les choses qui existent existent réellement. C’est dans The Independent du 19 juin 2013, et cela parle de la “fantaisie” cameronienne comparée à la vérité de la situation syrienne. Cameron a tenté un “coup”, comme on fait un coup d’État, contre cette vérité de la situation : échec complet, ce dont Cameron se fout sans doute complètement, passé à un autre sujet, à une autre narrative.
 
«Le gouvernement du Président Bashar al-Assad resserre son contrôle sur Damas, encerclant et bombardant les bastions des rebelles dans la ville ou ses alentours. [...] La capitale est plus calme qu'il y a six mois quand le bruit des tirs parvenait continuellement des montagnes proches.[...]
 
»"Les gens sont très fatigués au bout de deux ans de combats", a dit un observateur local qui n'a pas voulu donner son nom. "Beaucoup se sentent très démunis parce qu'ils ont perdu leur travail et que les prix sont très élevés. Mais ils ne croient pas qu'il puisse y avoir la paix sans Assad. Ils attendent de voir ce qui va sortir de la conférence de Genève". Il a ajouté que les rebelles étaient discrédité aux yeux de leurs anciens supporters depuis la large diffusion du film montrant un commandant rebelle en train de manger le coeur d'un soldat du gouvernement et un adolescent de 14 ans d'Alep tué d'un tir en pleine figure pour avoir soi disant profané le nom du Prophète.
 
»L'engagement de David Cameron mardi au G8 de maintenir les services de sécurité, l'armée et les institutions de l'état en Syrie, tout en soulignant que le Président Assad devait quitter le pouvoir, ne cadre absolument pas avec la réalité sur le terrain. Les forces d'Assad contrôlent fermement 13 des 14 capitales provinciales et progressent dans le contrôle des principales routes qui les relient. La seule capitale capturée par les rebelles, Raqqah sur l'Euphrate à l'est du pays, est tenue par des fondamentalistes islamiques qui n'ont aucune intention de maintenir les services de sécurité syriens ni l'armée syrienne qu'ils craignent autant qu'ils les détestent.
 
»Le message de M. Cameron a été interprété par certains commentateurs comme un appel aux dirigeants des forces de sécurité syriennes à fomenter un coup, assurés du fait qu'ils conserveraient leurs poste dans le gouvernement suivant. Mais un élément essentiel de la guerre civile en Syrie est que le coeur du régime n'a pas explosé à la différence de ce qui s'est passé en Egypte, Tunisie, Libye et au Yémen en 2011. La situation d'Assad est aussi confortée par le fait qu'il n'est plus considéré comme celui qui va forcément être vaincu dans la guerre civile, ni à l'intérieur ni à l'extérieur de la Syrie.»
 
Cette réunion du G-8 porta la marque du bloc BAO dans son accomplissement, avec son cœur anglo-saxon (Cameron à la barre du bobard, BHO grognon qui mène par derrière) et son appendice franco-louisphilippard qui ne cesse de stupéfier par sa résilience invertie dans l’exercice d’une volonté caoutchouteuse appuyée sur une politique aussi ferme que notre fameux éclair au chocolat qu’on aurait trempé dans de l’amidon. Le sujet principal fut la Syrie et tout se déroula comme si (bis) rien ne s’était passé depuis 18-24 mois : la même suffisance de l’esprit définitivement fermé, la même arrogance de boutiquier nouveau-riche, le même goût presque sociétal-époque postmoderniste pour l’inversion pratiquée comme le plus achevée des beaux-arts. On ne doit pas s’attarder au G-8 de ce début de semaine, justement, parce qu’il ne fut rien et qu’il n’a rien produit, absolument stérile, infécond et totalement vide. C’est la marque de cet épuisement de la psychologie qu’on retrouve chez Obama, parlant à Berlin par 33° degrés centigrade, sous le regard presque maternel d’Angela Merkekl et devant une foule disciplinée, invitée, bien rangée, mais lui-même tout de même protégé et toujours aussi cool, informal comme on est vide... («Des mesures de sécurité draconiennes, dont le scellement des plaques d'égout et des tireurs d'élite sur touts les toits avoisinants, ont tenu le public à distance. Mais M. Obama a brisé la glace – ou plutôt les 33C de chaleur – en déclarant: “Je tombe la veste. Nous sommes entre amis.”»)
 
L’exercice de la narrative permanente est épuisante. (On ne dit pas “mensonge” parce que le mot est un peu brutal, et qu’en réalité ils ne mentent pas vraiment. Ils font leur travail, qui n’a aucun rapport direct avec la vérité de la situation ; en l’absence de ce rapport, donc en l’absence de toute “vérité”, on ne peut dire qu’il y a “mensonge”. On ne le dit donc pas.) Il faut insister sur cette idée de narrative multipliée par autant de problèmes, de crises, d’impasses, car chaque jour accentue la rupture avec ce que nous nommions “virtualisme”. Comme nous l’avons détaillé (voir notre Glossaire.dde le 27 octobre 2012), le virtualisme concernait une époque triomphante, où le bloc n’était pas encore le bloc, où les USA, centre du Système, pouvaient effectivement imposer par la puissance de leur communication et l’apparente hégémonie de leur puissance, une construction complète et cohérente d’une réalité absolument factice ; aujourd’hui, cette situation gît comme un miroir brisé, dont chaque éclat doit faire l’objet d’une narrative de plus en plus poussive et épuisante, et tous ces éclats perdant de plus en plus la cohérence, la cohésion, leur substance commune qui en faisaient auparavant un miroir bien en place. Ce fractionnement, qui a dépassé le stade de la déstructuration pour celui de la dissolution menant à leur entropisation, épuise effectivement leurs psychologies et les transforme en autant d’ombres caricaturales de ce qu’ils prétendirent être.
 
Un collaborateur de Russia Today, Afshin Rattansi, reprend (le 19 juin 2013) grosso modo l’idée du commentateur britannique Shoebridge (le 18 juin 2013) selon laquelle les rebelles font chanter Obama. Rattansi parle plutôt des sept pays “pris en otages” par les rebelles : «La coalition disparate des rebelles semble avoir déjà pris en otage 7 des participants au G8 à qui ils disent 'nous voulons ceci et nous voulons cela.'» L’idée est juste, certes, mais nous dirions qu’elle ne s’applique pas vraiment aux rebelles, eux-mêmes otages de leurs divisions, de leur incohérence, de leurs ambitions grotesques, de leur corruption, de leur absence totale de légitimité, – puisqu’avec les “parrains” qu’ils ont (bloc BAO), ils ne pouvaient qu’évoluer de cette façon. Les pays du bloc BAO sont otages d’eux-mêmes, par l’intermédiaire de leurs diverses narrative, et de plus en plus privés de toute légitimité, ce qui se mesure à la faiblesse de leurs discours, à la stupidité de leurs montages qui ne dépassent pas le temps d’un discours... Ces gens sont littéralement épuisés, reprenons le mot, et nous font assister directement et précisément à un véritable collapsus, selon le sens médical, de leur psychologie, – et cela s’exprimant de cette façon : «Le terme collapsus désigne de manière générale un effondrement (participe passé latin de collabi, tomber ensemble, tomber en ruine). Le verbe correspondant, “collaber”, s'utilise en général pour désigner un objet mou et creux qui se dégonfle et dont les parois collent.» Ces gens “collabent”, par conséquent, comme “un objet mou et creux” se dégonfle, et l’objet étant leur psychologie.
 

Philippe Grasset, Dedefensa

Note:
* Bloc BAO: Bloc américano-occidentaliste.
 
Pour consulter l'original: http://www.dedefensa.org/article-du_g8_berlin_dissolution_acc_l_r_e_de_leurs_psychologies_20_06_2013.html
 
Traduction des parties en Anglais: Dominique Muselet


Vendredi 21 Juin 2013


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