Proche et Moyen-Orient

Des pilotes émiratis survolent la Libye au service de Khalifa Haftar


La fuite d’une nouvelle série d’enregistrements du contrôle aérien confirme l’implication militaire des Émirats arabes unis dans une opération internationale de soutien au général renégat


MME
Mercredi 14 Septembre 2016

Un manifestant libyen brandit une pancarte représentant Khalifa Haftar lors d’une manifestation contre le gouvernement d’union nationale libyen soutenu par l’ONU dans la ville de Benghazi, le 18 mars 2016 (AFP)
Un manifestant libyen brandit une pancarte représentant Khalifa Haftar lors d’une manifestation contre le gouvernement d’union nationale libyen soutenu par l’ONU dans la ville de Benghazi, le 18 mars 2016 (AFP)
Des pilotes de combat émiratis participent actuellement à une opération internationale qui réunit également des forces britanniques, françaises et américaines en soutien au général libyen renégat Khalifa Haftar face à des groupes de milices adverses à l’est de la Libye : c’est ce que révèlent des enregistrements du contrôle aérien qui ont fuité et que Middle East Eye a réussi à se procurer.

MEE avait déjà publié des informations sur la présence de personnels émiratis dans une salle d’opérations internationale de la base aérienne de Benina à Benghazi, zone contrôlée par Khalifa Haftar, mais c’est la première fois que des enregistrement confirment que des pilotes issus de cet État du Golfe sont également présents dans le ciel libyen.

Dans un enregistrement audio, on peut entendre un pilote transmettre des coordonnées à un officier libyen qui se trouve dans la salle des opérations. On lui demande ensuite de « surveiller tous les mouvements » car « ils ne veulent pas gaspiller de bombes ».

Cette information exclusive intervient alors qu’il a été rapporté ce lundi que les forces de Khalifa Haftar se sont emparées d’un terminal pétrolier de l’est du pays au nom de la Chambre des représentants basée à Tobrouk, une administration qui rivalise avec le gouvernement d’entente nationale (GNA) basé à Tripoli et soutenu par les Nations unies.

Cette avancée des forces de Khalifa Haftar a été condamnée par les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne dans une déclaration officielle appelant à un cessez-le-feu immédiat.

Cependant, dans cette récente série d’enregistrements, on peut entendre des pilotes et des contrôleurs aériens s’exprimer en arabe ainsi qu’en anglais avec des accents américain, britannique, français et italien, ce qui confirme la nature internationale de l’opération aérienne de soutien à la campagne de Khalifa Haftar, qui a pour but de prendre le contrôle de l’est de la Libye face à des groupes que ce dernier a qualifiés « d’extrémistes ».

En juillet dernier, MEE avait révélé l’implication de pilotes américains et britanniques dans cette opération, mais ces enregistrements récents permettent de mettre en lumière l’implication des Émirats arabes unis, des pilotes émiratis y utilisant les indicatifs Hassan, Shihab 11 et Shihab 12.


Un homme tient une image montrant le général Haftar lors d’une manifestation marquant le cinquième anniversaire de la révolution libyenne à Benghazi, le 17 février 2016 (AFP)
Un homme tient une image montrant le général Haftar lors d’une manifestation marquant le cinquième anniversaire de la révolution libyenne à Benghazi, le 17 février 2016 (AFP)
Dans l’un des enregistrements sonores, on entend un pilote émirati se faire guider vers une « cible ».

« Vous allez arriver par l’avant, que vous allez apercevoir en allant encore vers la droite, allez à droite… Bien… Gardez cette cible, et attendez de nouvelles instructions », dit une voix pour le diriger depuis la salle des opérations.

On entend ensuite le pilote émirati transmettre des coordonnées à un officier libyen présent dans la salle des opérations avant de recevoir les ordres suivants : « Gardez cette cible et contentons-nous de la surveiller car nous ne voulons pas gaspiller de bombes pour le moindre mouvement sur cette cible… Vérifiez s’il y a des mouvements, et s’il n’y en a pas nous n’irons pas. »

Ensuite, une autre conversation a lieu entre les deux hommes, au cours de laquelle le pilote transmet de nouvelles coordonnées.

Dans un autre fichier audio, on entend un pilote émirati demander l’autorisation d’atterrir à Benina, qui semble être la structure militaire la plus importante du général Haftar.

Nombre de ces enregistrements ressemblent à des communications de contrôle aérien usuelles : des chiffres, des indicatifs, des plaintes concernant des radios qui fonctionnent mal, et des confirmations dans un sens comme dans l’autre.

Cependant, en associant certains détails, comme les température lues à haute voix dans ces enregistrements, MEE en est venu à penser que ces vols ont eu lieu entre mars et début mai 2016, entre 22 h et 5 h du matin.

On constate également que des vols sont souvent effectués au départ et à destination de LGSA, une base aérienne de l’OTAN située sur l’île grecque de La Canée, au nord de la Libye.

En juillet dernier, MEE avait révélé que des frappes aériennes au profit de Khalifa Haftar avaient pris pour cible un marché aux poissons de Benghazi ainsi qu’un groupe appelé Conseil de la choura des révolutionnaires de Benghazi (CCRB), un agrégat de différentes organisations islamistes et armées.

Ce groupe n’est cependant pas aligné avec le groupe État islamique (EI), et la campagne aérienne qui est menée depuis Benina semble principalement dirigée contre les rivaux de Khalifa Haftar plutôt que contre Daech, qui détient des territoires au centre de la Libye.

Les Émirats arabes unis ont longtemps été soupçonnés de procéder à des opérations militaires en Libye dans le cadre de leur politique étrangère de plus en plus interventionniste au niveau du Grand Moyen-Orient.

Sans surprise

« Ce n’est pas une surprise pour moi car les EAU ont déjà mené des frappes aériennes en 2014 en Libye, à Tripoli, affirme à MEE Mattia Toaldo, spécialiste de la Libye et chargé de recherche auprès du Conseil européen des relations étrangères. Il y avait déjà plusieurs rumeurs au sujet des frappes aériennes menées récemment à Ganfouda, dans le secteur de Benghazi. »

En août 2014, les EAU avaient été accusés d’avoir bombardé Tripoli et d’avoir tué au moins dix-huit combattants qui se battaient pour le contrôle de l’aéroport situé dans la capitale. Les EAU avaient alors feint la surprise, mais on pense que cette attaque avait été lancée depuis une base militaire égyptienne située à Siwa, une oasis en plein désert non loin de la frontière séparant l’Égypte de la Libye.

« L’implication des Émirats a toujours été très importante, aussi bien au combat que pour la livraison d’armes », commente encore Mattia Toaldo.

Les dernières années, les EAU ont pris le temps de s’armer. Entre 2006 et 2010, ils ont importé 3,9 % des armes au niveau mondial, un chiffre qui a grimpé à 4,6 % entre 2011 et 2015. L’an dernier, les EAU représentaient 8 % du total des armes exportées par les États-Unis.

En avril dernier, les EAU ont fait don d’un grand nombre de véhicules de transport de troupes au gouvernement de la Chambre des représentants de Tobrouk ainsi qu’à sa branche militaire, l’Armée nationale libyenne, qui obéit aux ordres de Khalifa Haftar.

Le général était une figure majeure de l’armée de Mouammar Kadhafi, mais il s’était exilé aux États-Unis avant de revenir en Libye dans le contexte de la révolution de 2011 pour tenter de faire tomber celui qui dirigeait le pays de longue date. Khalifa Haftar a été accusé d’entretenir des liens avec la CIA, d’avoir des ambitions présidentielles, et, selon The Economist, il est « souvent considéré comme celui qui sape les efforts d’unification du pays ».

« C’est un personnage extrêmement clivant et il est peu probable qu’il puisse convenir à l’un des groupes qui négocient pour unifier la Libye », explique Christopher Davidson, auteur de After the Sheikhs (Après les cheikhs) au sujet de Khalifa Haftar. « Par conséquent, pour les Émirats arabes unis, il incarne le genre de personnage qu’il est idéal de soutenir. »

Des Libyens agitent le drapeau national et brulent des portrait du président égyptien Sissi et du Sheikh de Dubaï Mohamed Bin Rashid al-Maktoum lors d’une manifestation anti-Haftar à Tripoli le 5 aout 2016 (AFP)
Des Libyens agitent le drapeau national et brulent des portrait du président égyptien Sissi et du Sheikh de Dubaï Mohamed Bin Rashid al-Maktoum lors d’une manifestation anti-Haftar à Tripoli le 5 aout 2016 (AFP)
Les fuites répétées d’enregistrements sonores portent surtout préjudice aux protagonistes internationaux impliqués, et ce en raison du refus de Khalifa Haftar de soutenir le gouvernement d’union nationale appuyé par l’ONU à Tripoli, et également parce qu’il se bat contre des groupes qui ne sont ni l’État islamique, ni même alignés avec ce dernier.

Tout comme l’État islamique a tiré profit de la situation chaotique pour renforcer sa présence sur le sol libyen – transformant ainsi Syrte, la ville natale de Mouammar Kadhafi, en camp d’entraînement pour ses militants – Khalifa Haftar semble avoir utilisé la présence de Daech pour s’assurer un soutien international.

Il y a deux ans, Khalifa Haftar avait lancé l’opération Dignité, centrée principalement autour de Benghazi. Par la suite, il s’était allié avec la Chambre des représentants, mais, bien qu’il ait affirmé haut et fort avoir « libéré » Benghazi un peu plus tôt cette année, la violence a continué d’y faire rage.

Depuis le lancement de l’opération Dignité, on a très souvent rapporté qu’il recevait le soutien de puissances étrangères, et notamment de l’Égypte et des Émirats arabes unis, que l’on pense responsables d’attaques aériennes nocturnes sur des sites contrôlés par des forces d’obédience islamiste.

L’élément perturbateur

« Il nous faut prendre garde à ne pas tomber dans le piège qui consiste à supposer que des États comme les Émirats arabes unis, et le Qatar, du reste, poursuivent des politiques étrangères qui leur sont propres […] ce sont des alliés stratégiques des États-Unis dans la région », analyse Christopher Davidson.

Selon lui, il ne serait pas nécessairement dans l’intérêt des États-Unis d’avoir un gouvernement d’union nationale en Libye, précisant qu’un gouvernement central fort « pourrait par exemple ne pas ouvrir son économie et son marché pétrolier autant que les États-Unis le souhaiteraient. »

« Dans le cas où un gouvernement pro-occidental ne parvient pas à se former, une solution plus avantageuse serait d’avoir un État plus fragmenté, et c’est peut-être pour cette raison que nous voyons agir au sol des partenaires comme Khalifa Haftar, avec ses forces de terrain, et dans les airs des partenaires comme les Émirats arabes unis, qui sont essentiellement en train de creuser à l’est de la Libye une sorte d’enclave qui finira par devenir pro-américaine », anticipe Christopher Davidson.

Mattia Toaldo est d’un avis radicalement opposé, affirmant que « pour les États-Unis et les pays européens en particulier, dont la crédibilité est en jeu, l'échec d'un gouvernement soutenu par l’ONU signerait également un échec de leur propre politique ».

Christopher Davidson minimise l’importance sur le sol libyen de la rivalité entre pays du Golfe qui oppose les Émirats arabes unis au Qatar, avançant « [qu’on] en fait beaucoup trop à ce sujet dans la mesure où ce sont des États indépendants qui soutiennent des camps différents. »

Un manifestant libyen agite son drapeau national lors d’une manifestation pro-Haftar à Benghazi le 5 aout 2016 (AFP)
Un manifestant libyen agite son drapeau national lors d’une manifestation pro-Haftar à Benghazi le 5 aout 2016 (AFP)
« Nous avons deux camps réactionnaires et contre-révolutionnaires dans la région, ajoute-t-il. Dans le cas de la Libye, bien sûr, nous en avons un exemple très concret où nous pouvons voir deux des alliés soutenus par les États-Unis opérer en tant que représentants régionaux au service de camps opposés dans le même conflit. Mais bien entendu, tous deux chercheront finalement à porter atteinte à un État libyen cohésif digne de ce nom qui pourrait représenter tous les peuples de ce pays. »

L’autre allié soutenu par les États-Unis auquel Christopher Davidson fait référence est le Qatar, mais Mattia Toaldo pense qu’il existe une asymétrie très claire vis-à-vis de son implication en Libye par rapport à celle des EAU.

« Le Qatar fournit des armes à l’autre camp, mais son rôle ne peut être comparé à celui des Émirats ou de l’Égypte dans le camp de Khalifa Haftar. Habituellement, on trace un axe de symétrie entre le soutien apporté par l’Égypte et les EAU à l’un des camps, et celui apporté à l’autre camp par le Qatar et la Turquie.

« Cependant, une telle symétrie n’existe pas, nous n’avons pas vu de bateaux remplis d’armes à destination des alliés libyens du Qatar, tandis que nous avons vu de telles cargaisons destinées à Khalifa Haftar venir des Émirats arabes unis et d’Égypte, soutient Mattia Toaldo. Il n’y a là aucun parallèle avec le Qatar ou avec la Turquie. »

À titre d’exemple de la grande implication des EAU en Libye, les deux experts ont rappelé le scandale qui a eu pour protagoniste l’émissaire des Nations unies en Libye, Bernardino Leon. L’an passé, cet émissaire avait entretenu une correspondance secrète avec Abu Dhabi pendant qu’il tentait de négocier la fin de la guerre civile en Libye. Une fuite de certains e-mails avait permis de prouver qu’il prenait position pour les Émirats malgré la neutralité requise par son rôle.

À la même époque, le Guardian avait également rapporté que Bernardino León devait aussi démarrer un nouvel emploi de directeur de l’Académie diplomatique des Émirats pour un salaire de 46 000 dollars par mois.

« Ils jouent vraiment les éléments perturbateurs dans la formation d’un État libyen, pour autant que je puisse en juger », conclut Christopher Davidson au sujet de l’implication des Émirats arabes unis en Libye.


Traduit de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.





Mercredi 14 Septembre 2016


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