Histoire et repères

Chroniques d’antan: Une princesse égyptienne en Tunisie


Il est a rappeler tout d'abord que le journal en langue arabe «Al Hadhira» reproduisait les thèses des réformateurs tunisiens qui ont été les précurseurs de la Nahdha et eux qui ont semé les premiers grains du mouvement national et de l’indépendance est paru pour la première fois le 14 octobre 1888 et a été créé par Ali Bouchoucha. Il avait fermé le 11 novembre 1911, peu après que son Directeur Béchir Sfar est écarté de la Capitale par les autorités coloniales pour occuper un poste administratif à Sousse. Mais d’autres journaux militants comme le journal «jeune tunisien» l’avaient ensuite relayé pour défendre la cause tunisienne. Ce journal avait prêté ses colonnes de nombreuses fois pour relater l’action de la princesse Nazli dans le cadre de la Nahdha aussi bien tunisienne, qu’égyptienne et en général arabe. Voici dans ce sens la traduction d’un article paru dans son édition N° 548 du 30 mai 1899, accompagnée de quelques commentaires…..


hatemelkaroui@gmail.com
Lundi 1 Mars 2010

Chroniques d’antan: Une princesse égyptienne en Tunisie
Par Hatem Karoui  Ecrivain et journaliste  « Au cours de la semaine dernière est arrivée en Tunisie la princesse Nazli Hanem la fille du regretté Mustapha Fadhel Pacha, frère du regretté Ismaïl Pacha Khédive d’Egypte, appartenant à la famille du Khédive, échue à la Capitale tunisienne comme invitée privilégiée à des fins touristiques, accompagnée de sa sœur et son beau frère Azzetlou Arfi Bak et quelques uns des membres de sa suite. Elle est descendue à l’Ariana Sénia des enfants du regretté Emir Al Oumara Monsieur Mohamed Baccouche, a fait le vœu de visiter quelques Zaouïas et des tombeaux de Saints et a pris la Barka (grâce) de quelques Marabouts (1).  
 
 Elle s’est aussi promenée dans les alentours de la ville et visité les vieux musées. Cette princesse était considérée comme faisant partie des rares filles de monarques musulmans qui, outre leur appartenance à la noblesse sont réputées pour leur bon caractère, leur politesse, leur esprit fin et leur amour du progrès. Elle s’est distinguée par ses efforts pour compléter l’éducation des femmes musulmanes tout en leur faisant conserver leur dignité musulmane. Elle est la présidente honoraire de l’association (2) dont nous avons annoncé la formation et dont l’objectif est d’essayer de parachever l’instruction des familles musulmanes en diffusant les sciences et les connaissances. Elle a visité beaucoup de mosquées de la Capitale, a fait la charité aux pauvres en sachant qu’elle et sa sœur, maitrisaient la langue française, turque et anglaise. Vendredi dernier elle a pris une collation à Carthage et à 14h00 de ce jour elle a rendu visite au Ministre Résident Général et son épouse dans leur résidence estivale à La Marsa (3) et a été accueillie de leur part avec ferveur. Nous avons appris qu’elle avait été impressionnée par le souvenir du Résident, par son éloquence, sa profondeur d’analyse, sa haute perspicacité et sa prédisposition en faveur de la société musulmane, ce qui lui a fait craindre que la France ne réussisse dans son projet d’atteindre son projet civilisateur dans la province tunisienne chaque fois qu’elle a lié cela avec des hommes aux capacités élevées de la trempe de ce dangereux ministre (4).  
 Azlztou Arfi Bak ensuite emprunté avec son épouse le lundi dernier le paquebot français se dirigeant vers Marseille pour passer quelque temps de vacances en France et faire un peu de tourisme comme à son habitude. Quant à la princesse Nazli, elle a ajourné son voyage de quelques jours pour parvenir à compléter sa découverte des sites archéologiques de la capitale.  
 La veille du dimanche elle a déjeuné chez notre ami Monsieur Ali Ben Ahmed
(5) président de l’association Khaldounia et l’a honoré de sa visite à 7h00 du soir, puis sont venus une élite des jeunes de la localité et en particulier les supporters de la Hadhira pour partager avec elle un thé et s’enchanter de ses souvenirs. Elle s’est alors entretenue avec entrain avec ses hôtes de sujets divers comme l’histoire, la politique et la littérature, ce qui a mis en évidence l’érudition de la princesse et de sa sœur, la largesse de leur culture, la densité de leurs informations, leur éveil et surtout leur grand savoir des affaires courantes, sans que personne ne trouve à y redire…  Elle a reçu de la part tous les présents un accueil emprunt de chaleur et de respect. Cette soirée a duré jusqu’à minuit à la suite de laquelle Nazli est revenue à sa maison, aux jardins de Mohamed Baccouche de l’Ariana.
 La soirée du samedi d’avant, la princesse Nazli s’est dirigée vers le siège de l’Association Khaldounia avec son ami Khalil Bouhajeb (6). Elle a été accueillie à la porte de l’établissement par le Président, le vice Président et les membres du Conseil de la Khaldounia. Après qu’il l’eut saluée Monsieur Béchir Sfar (7) membre chargé des affaires d’enseignement à la Khaldounia a fait passer un examen aux élèves dans le domaine de la cartographie, des mathématiques, de la géographie et de l’histoire. Ces derniers ont répondu avec excellence dans toutes les matières sur lesquelles ils ont été interrogés, ce qui beaucoup plu à Nazli qui a manifesté sa grande satisfaction et sa grande joie de voir d’observer le progrès enregistré par ces jeunes dans le domaine scientifique et au cours de la pause Nazli a souhaité faire connaissance avec le petit fils du Savant le Cheikh Al Islam précédent Monsieur M’hammed Belkhodja (8) le membre au Conseil d’Administration de la Khaldounia qu’elle connaissait auparavant par ouï-dire. Il s’est présenté à Nazli en lui exprimant ses remerciements et sa gratitude (9).  
 Elle a ensuite fait un don à la caisse de la Khaldounia de cinq cents francs
(10) en demandant d’adhérer avec sa sœur dans le cercle des membres constitutifs de cette école de bienfaisance (11). Ceci constitue la meilleure preuve de l’intérêt que possède cette princesse pour le progrès des Musulmans et leur accès à la tribune de la prospérité et de la reconnaissance. Nous la remercions pour cet intérêt et cette générosité.
 Ensuite la Princesse Nazli a quitté la Khaldounia auréolée par la grâce et s’est dirigé vers le siège de la Medersa Asfouria (12) où elle a été reçue par son Directeur, le Savant Salah Guaijou qui lui a fait découvrir les espaces de l’école. Elle a été séduite par la propreté et le soin apporté à cette Medersa, et de là elle s’est orientée vers la visite de l’Administration des Habous où elle a été accueillie à son entrée par son ami M. Béchir Sfar, qui y était Conseiller du Gouvernement tunisien. Ce dernier l’a avisée sur les branches de cette administration musulmane et sur ses attributions en matière d’actions de bienfaisance. L’organisation de l’association lui a plu et elle n’a pas été avare en termes de louanges sur ce qu’elle a observé, ce qui a été apprécié à sa juste valeur.
 Et la veille de ce jour, Béchir Sfar a préparé chez lui une soirée en son honneur suivant la tradition des incantations de la Tarika Kadria, qui lui est attribuée, en considération pour elle. Y ont participé sur invitation les amis de notre ami Béchir Sfar et la fête a duré jusqu’à une heure avancée de la nuit.  
 Le lendemain, Nazli a effectué une visite touristique sur les côtes maghrébines (13) et les sites européens. Nous lui souhaitons un bon déplacement et un bon séjour.
 
 Poème
 
 Abdelkader Al Chalakhi, Professeur le chevalier des chants Cheikh du « tapis » de la Tarika Kadria à Djerba, résident actuelle ment à Tunis (14) lui a souhaité la bienvenue par une poésie dont ci-après la traduction
(approximative) du texte à partir de l’Arabe :
 
 O toi, de sang royal, fille de Mustapha  Tous les sens du privilège dans la fille « Fadhel » (15)  Reine des filles supérieures  Femmes de l’ascendance dans le monde des plus hautes bénédictions  Quand un crayon dévoile l’un de ses secrets  Il court, apeuré, pour se désintégrer (16)  Et elle occupe dans le Conseil scientifique, le poste de Présidente  Quand tu parles fais attention de dire la vérité  Ma langue est trop courte pour vanter la sienne  Tous les êtres lui reconnaissent les faveurs qu’elle accomplit  Elle maîtrise toutes les langues en traduisant  En toutes langues au sein des rencontres  Elle apparaît fière et courageuse dans le front de la destinée  Mais elle a surmonté tous les impondérables (17)  O Majesté, fille des rois élevés  Aux plus hauts rangs de la gloire  Tunisie la verte s’est honorée de ton apparition  Et a recueilli de ta part tous les présents  Tu continues chaque jour de faire des faveurs  Et tu continues de recevoir toute la clémence divine  Vis dans la prospérité et monte dans les barques du bonheur  Que le destin t’assiste dans tous les ports où tu jettes l’ancre
 
 
 Notes
 1)    Les Marabouts sont en fait en conflit avec les vrais religieux. Car dans
l’Islam vrai il y a un principe de libre arbitre et de réflexion. Les marabouts et le maraboutisme par leur système incantatoire et répétitif encouragent par contre le bourrage du crane. Par conséquent les jurisconsultes de l’Islam ont en général une attitude de condescendance et de mépris envers les Marabouts. Le maraboutisme a été encouragé par la colonisation car il est considéré comme une régression et éloigne des vrais problèmes.
Cependant les Zaouïas quand les Musulmans étaient mal dirigés et faisaient l’objet d’abus et de malversation servaient d’exutoire aux pauvres et à la population marginalisée par la misère. Parfois ils constituaient un terreau de contestation politique et faisaient l’objet d’une surveillance accrue des autorités mais elles étaient tolérées et aussi comme déjà indiqué instrumentalisées par le colonisateur. De nos jours les Zaouïas ont un caractère proprement folklorique. Il semble que Nazli le Soufisme soit plutôt l’expression d’un phénomène participant de l’identité culturelle islamique. Il n'en reste pas moins que l'Islam distingue entre faux dévots et les vrais saints comme Sidi Bel Hassen qui avait et a encore en Tunisie de très nombreux adeptes
 2)    Association La Khaldounia créée en 1896 et ceci indique que ses relations
avec la Tunisie ont précédé sa première visite.
 3)    C’est le Gouverneur suprême de la colonisation française en Tunisie.
Son titre officiel est «Résident Général». Il est secondé par un autre Français qui est «le Secrétaire Général» et il est à signaler qu’elle lui a rendu visite à son domicile. Ce qui donne une indication sur son doigté et sa lucidité
 4)    Dans ce récit du journal il existe beaucoup de complaisance
 5)    Compte tenu de l’alternance à la direction de la Khaldounia, ce dernier
devrait à cette date (1899) le troisième ou quatrième directeur après Mohamed Karoui et Mohamed Lasram. La question est de savoir si Mohamed Karoui après sa présidence a poursuivi une participation active à la marche de la Khaldounia comme l’a fait Béchir Sfar
 6)    Son mari dans un futur proche
 7)    Il a écrit deux livres imprimés sur ses cours à la Khaldounia, dont
l’un concerne l’Histoire et l’autre, la géographie
 8)    C’est le célèbre historien avec lequel elle possédait déjà des
relations …qui se sont poursuivies et consolidées par la suite. Il est parmi les rares qui en possède une photographie à son bureau. Nous trouvons sa photo assis avec le comité de la Khaldounia en 1903, parmi les membres desquels le Cheikh Mohamed Abdou.
 9)    A l’époque les salamalecs avaient une grande importance !
 10)    Ce qui équivaut aujourd’hui à cinq cent mille dinars environ, ce qui
constitue un montant énorme qui indique sa grande aisance
 11)    Il serait intéressant non seulement de connaitre les professeurs qui y
ont enseigné mais aussi les élèves qui y ont étudié et à notre connaissance il n’existe pas une association des anciens de la Khaldounia comme il en existe pour Sadiki…La raison en est peut-être qu’elle a interrompu son cycle d’enseignement et que tous les élèves qui y ont suivi des cours ont aujourd’hui disparu.
 12)    Créée après le Protectorat pour l’apprentissage du Coran, remplacée
par la Maison des Instituteurs
 13)    Ce qui est connu est qu’elle a visité Tanger …Mais a-t-elle terminé
son excursion ou est-elle retournée à Tunis pour se marier avec Khalil Bouhajeb ?  
 14)    L’auteur signifie la Capitale Tunis, parce que Djerba est une île
dépendant de la Tunisie
 15)    « Fadhel » ou « Fadhila » signifie en Arabe « privilégiée » ou «
bénie » ou « Favorisée »
 16)    Un tel verset a certainement dû faire sourire Nazli et l’assistance. En
fait les poètes de l’époque ne manquaient pas de comique.
 17)    Aboul Kacem Kerrou qui a écrit le livre sur Nazli, a attribué ce verset
et ce texte poétique à Ahmed Adib Al Mekki P. 99 de son livre « la discussion des poètes » en me fiant à une affirmation erratique contenue dans le livre de Ali Laribi sur le journal Al Hadhira. Ce qui est publié ici serait la version correcte


Lundi 1 Mars 2010


Commentaires

1.Posté par Ulysse le 02/03/2010 00:53 | Alerter
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Il est à remarquer que du temps du séjour de Nazli en Tunisie seules les Medersas Slimania et El Bachya (Rue Kachachine) étaient classées parmi les monuments historiques. Le décret Beylical du 13 mars 1912 (sous Naceur Bey) avait aussi à l’époque introduit dans ce classement les Mosquée Zitouna, Sidi Youssef, Hamouda Pacha, de la Kasbah, El Ksar, El Djedid, Saheb Ettabaâ, Bab Djazira, El-Haoua, Sidi Mehrez, et Sidi Zouaoui de Mohamed Bey. Il y a également introduit les Zaouïas de Sidi Abdelkader (disparue), Sidi Kacem Jelizi et Sidi Jilani à Bab Souika qui est également disparue. Certaines Tourbas célèbres avaient été également inclues dans ce classement comme Tourbet El Bey, Tourbet Laz, Tourbet Daoulatli (rue Ibn Zad disparue) Tourbet Sidi Cherif ; et la Porte de France, la Porte de Bab Jedid et la Porte de Bab Mnara (disparue).
La plupart des autres monuments classés l’on été après l’indépendance et en particulier à partir de 1990. Du temps du protectorat, c’était surtout les monuments romains qui étaient privilégiés dans le classement.

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