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Attentat contre la mosquée de Québec : tous les génocides commencent avec des mots


Un nombre croissant de personnes sont prêtes à perpétrer des actes de violence contre les musulmans, tandis qu’un président américain est disposé à représenter les musulmans comme une menace


CJ Werleman
Vendredi 3 Février 2017

Dimanche soir, Alexandre Bissonnette, un étudiant franco-canadien, a marché jusqu’à une mosquée de Québec armé d’une AK-47 et assassiné de sang-froid six musulmans.

Bissonnette, décrit par ses amis comme un « conservateur adorateur de Trump » qui haïssait les immigrés et admirait l’État d’apartheid israélien, et dont un responsable de la défense des droits des réfugiés a relevé les opinions « antimulticulturalistes et pronationalistes », était également connu pour ses activités de « troll sur Internet », lors desquelles il citait souvent les nouveaux athées Richard Dawkins et feu Christopher Hitchens pour exprimer son fanatisme antimusulman.

Et voilà où nous en sommes : fermement et visiblement figés dans un climat de peur face à un ennemi extérieur imaginaire réactionnaire, alimenté par un extrémisme de droite réactionnaire. L’Histoire est passée avant nous. Dans l’Allemagne hitlérienne, le peuple juif était considéré comme la principale menace pour l’État. Partout dans le monde occidental, les musulmans sont considérés aujourd’hui comme une menace pour la civilisation occidentale en elle-même.

La prédiction d’al-Qaïda devient réalité

Nous en sommes exactement au stade qu’avait prédit Anwar al-Awlaki, propagandiste d’al-Qaïda tué lors d’une frappe de drone en 2011. Dans un sermon de 2010, il prophétisait que « l’Occident finira[it] par se retourner contre ses citoyens musulmans ».

En effet, l’Occident l’a déjà fait. Trump est arrivé à la Maison Blanche en surfant sur un sentiment de haine antimusulmane. Marine Le Pen menace de faire de même en France, tout comme Pauline Hanson en Australie et Geert Wilders aux Pays-Bas, tandis que les partis politiques à travers l’Europe ont fait de la politique anti-immigrés la pierre angulaire de leur programme respectif.

En outre, les cas de crimes de haine et de menaces à l’encontre des musulmans atteignent un niveau inédit, le FBI ayant signalé une hausse de 89 % au cours de l’année écoulée.

« Le massacre de Québec est la concrétisation de la plus grande crainte de tous les musulmans de l’ère post-11 septembre », m’a expliqué Imraan Siddiqi, directeur exécutif du Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), un groupe de défense des droits civiques situé à Phoenix (Arizona). « Nous avons vu le paysage évoluer d’un simple harcèlement au vandalisme, jusqu’à des manifestations armées contre des mosquées. »

« À chaque étape de ce processus, nous n’avons pas arrêté de dire : "Regardez ! L’islamophobie est réelle." Mais cela tombait vraisemblablement dans l’oreille de sourds. Pour ce qui s’est passé au Québec, tout comme pour ce qui est arrivé à des sikhs à Oak Creek, dans le Wisconsin, il ne s’agissait pas de savoir "si" cela allait arriver, mais vraiment "quand" et "où". »

Des mosquées au Texas sont incendiées. Des musulmans sont menacés, battus ou assassinés par des groupes d’autodéfense de droite. J’utilise intentionnellement le terme de « groupe d’autodéfense », puisque dans l’esprit d’un terroriste, c’est exactement cela, quelle que soit la démesure de la logique. Le terroriste considère sa violence comme noble, juste, héroïque et nécessaire pour protéger sa communauté imaginaire ou réelle.

Dylann Roof, le nationaliste blanc qui a exécuté neuf noirs américains dans une église de Caroline du Sud, croyait défendre la race blanche contre « les autres peuples ». Anders Breivik, l’extrémiste de droite qui a assassiné 69 étudiants en Norvège en 2011, pensait défendre l’Europe contre les migrants musulmans. Il semblerait que le terroriste de la mosquée de Québec ait des opinions identiques.

Ce n’est pas une coïncidence

Ce n’est pas un hasard si nous en sommes là, avec un nombre croissant de personnes prêtes à perpétrer des actes de violence contre les musulmans et un président américain disposé à représenter les musulmans comme une menace pour les Américains. « Je pense que l’islam nous déteste », a déclaré Trump dans une interview récente. Nous en sommes là à cause du discours politique qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001.

Avant le 11 septembre, le discours sur la sécurité nationale reposait sur la sécurité de l’État souverain. En d’autres termes, la protection des frontières nationales était l’objet de référence de la sécurisation. La « guerre contre le terrorisme » a changé cette logique.

Depuis le 11 septembre, les musulmans sont devenus l’objet de la sécurisation. Non seulement le discours dominant a-t-il représenté l’islam comme une menace pour les valeurs occidentales ou comme étant incompatible avec la démocratie libérale, mais nous avons également procédé à une surveillance massive des communautés musulmanes, infiltré des mosquées en y envoyant des informateurs, élaboré et adopté des lois qui identifient les musulmans comme des acteurs suspects.

Quand vous voyez l’islam comme une menace, vous voyez alors les musulmans comme un risque. Quand vous voyez les musulmans comme un risque, vous voyez les musulmans comme un groupe qui doit faire l’objet de mesures de sécurité renforcées. Quand une vaste partie de l’électorat considère les musulmans en ces termes, des mesures politiques suivent inévitablement et une politique antiterroriste s’ensuit.

C’est cette logique qui sous-tend l’interdiction autodestructrice et anticonstitutionnelle prononcée par Trump contre les réfugiés et les immigrés musulmans.

Néanmoins, dans un climat d’hystérie hyper-réactionnaire alimentée par la droite contre les musulmans, il y aura toujours des personnes qui croiront que les autorités n’en font pas assez pour atténuer ou gérer ladite menace. Il y aura des extrémistes et des déséquilibrés mentaux qui chercheront à se justifier : « Le gouvernement n’en fait pas assez. Je dois faire quelque chose. »

Chris Hedges, correspondant de guerre lauréat d’un prix Pulitzer, m’a expliqué que dans tous les États défaillants qu’il avait observés, les exogroupes étaient allègrement désignés par les élites politiques comme des boucs émissaires. Quand les citoyens estiment que l’État n’en fait pas assez pour supprimer l’exogroupe identifié, a-t-il expliqué, des groupes d’autodéfense et des milices de droite finissent par accomplir ce qu’il a décrit comme la « sale besogne de l’État ».

Les échos de l’Histoire

Nous vivons aujourd’hui une époque très dangereuse. Alors que les métaphores renvoyant à l’Allemagne nazie sont habituellement faciles et lassantes, on peut aisément comparer le climat actuel de sectarisme antimusulman avec les premiers stades de l’antisémitisme qui a balayé l’Europe occidentale au début du siècle dernier.

Si l’on ressort la propagande nazie des années 1930 et remplace le mot « juif » par « musulman », on peut alors réellement observer un retour de la propagande de style nazi sur les médias sociaux, dirigée cette fois contre les musulmans.

Chaque fois que vous partagez ou aimez une publication prônant d’« interdire la burqa » ou d’« interdire la charia » sur Facebook, vous contribuez à créer un nouveau terroriste antimusulman comme Bissonnette et à faire élire un opportuniste raciste comme Trump.

Tous les génocides commencent avec des mots – et ces mots deviennent rapidement des conspirations. Ces conspirations représentent un groupe spécifique comme une menace. Quand un groupe spécifique est perçu comme une menace, la violence s’ensuit et, parfois, un génocide suit cette violence. C’est de cette manière que des génocides ont eu lieu en Allemagne, en Bosnie, au Kosovo, au Darfour et au Rwanda.

Les musulmans vivant en Occident ne souhaitent pas promulguer l’application de la charia. Prétendre le contraire sert uniquement à renforcer ces conspirations. La diffusion de ces conspirations est votre façon de contribuer à la formation d’un climat où quelqu’un comme Bissonnette croit avoir fait un acte noble et héroïque, tout en menant des individus comme Trump au pouvoir.



- CJ Werleman est l’auteur de Crucifying America, God Hates You. Hate Him Back et Koran Curious. Il est également l’animateur du podcast « Foreign Object ». Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cjwerleman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : veillée autour de la Flamme du centenaire, sur la colline du parlement à Ottawa (Canada), suite à une fusillade mortelle dans une mosquée de Québec, le 30 janvier 2017 (Reuters).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.


Vendredi 3 Février 2017


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