Proche et Moyen-Orient

Arabie saoudite : « MBS va devoir accepter des compromis…»


Dans la même rubrique:
< >

Mercredi 22 Janvier 2020 - 00:10 Code-Panic : un spectacle d'opposition contrôlée


Louisa Ait Hamadouche est politologue. Elle est maître de conférences à la Faculté des Sciences politiques et des relations internationales à l’Université Alger 3. Elle est également enseignante associée à l’École nationale d’administration (ENA) à Alger.


Fayçal Métaoui
Vendredi 26 Octobre 2018

Quelles sont les retombées de l’affaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi sur l’Arabie saoudite ?

C’est plus qu’une affaire, c’est un scandale. Les retombées négatives sur l’Arabie sont inévitables. Dans tous les cas, quels que soient les degrés d’implication du pouvoir politique saoudien, la disparition et l’assassinat d’un citoyen dans un consulat ne peut pas passer sans conséquences.

Maintenant, la nature et l’ampleur de ces retombées vont dépendre de deux paramètres. Un, la capacité du pouvoir saoudien à négocier une sortie de crise. Deux, la capacité de toutes les parties critiquant le pouvoir saoudien sur la question à maintenir une position ferme. Il faut noter que le pouvoir saoudien a une marge de négociation assez importante.

Pourquoi ?

L’Arabie saoudite reste un pourvoyeur important en pétrole. C’est aussi un marché important notamment en termes d’armement (l’Arabie saoudite figure dans le top 5 des plus grands acheteurs d’armes dans le monde, ndlr). L’Arabie saoudite continue également de jouer un rôle « stabilisateur » de la région. C’est un gendarme régional et un pare-feu contre l’Iran. Ryad joue un rôle important aussi au Yémen, en Irak, en Égypte et sur le dossier israélien.

Sur les plans stratégique, politique et économique et commercial, le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) peut encore négocier. Ceci étant, il va devoir accepter des compromis qui seront proportionnels à la crise. Il va jouer sur deux fronts. Le front international avec la multitude de critiques liées au scandale. Et le front interne.

Comment ?

Depuis qu’il est le successeur désigné du Royaume, il est dans une logique de lutte d’influence interne. Toutes les décisions qu’il a prises jusqu’à maintenant, l’ont été contre des courants et des personnages importants en Arabie saoudite.

Cela va donc raviver les rivalités

Tout à fait. Il est possible que MBS revoie à la baisse ses ambitions, c’est-à-dire le caractère absolu de son pouvoir monarchique. Il sera plus inclusif.

Son avenir en tant qu’héritier du trône n’est-il pas compromis ?

Cela va dépendre de la détermination de la communauté internationale. S’il a contre lui les deux fronts, externe et interne, son avenir politique est menacé. Par contre si la communauté internationale, et en premier lieu, les partenaires stratégiques économiques de l’Arabie saoudite, entrent dans un jeu de négociation et de pression, cela va être différent. Le président américain a été clair sur la question (Donald Trump a déclaré que les États-unis ne veulent pas perdre « un énorme contrat » d’armement, estimé à 110 milliards, signé avec Ryad, ndlr).

Pour Trump, MBS est « un bon allié » contre l’Iran

Effectivement. Il a aussi déclaré que les contrats signés avec l’Arabie saoudite, signifient des milliers d’emplois aux États-Unis.

MBS est-il protégé par Washington ?

Structurellement, c’est le cas. L’Arabie saoudite est protégée par les États-Unis. Est-ce que MBS, lui-même, l’est, cela va dépendre de la manière avec laquelle il va trouver la porte de sortie à ce scandale. Il va sans doute utiliser la stratégie des fusibles, donc, sacrifier un certain nombre de responsables des services de renseignements et de son entourage. Cette stratégie impliquera aussi une politique d’inclusion et, donc, d’élargissement de ses alliés internes. Pour les États-Unis, l’Arabie saoudite, un allié stratégique et économique, ne doit pas être déstabilisé. En ce sens, si changement politique il y aura et si modification du plan de succession interviendra, ils ne se feront que dans une logique ordonnée. Il n’est pas question de faire un coup d’État qui déstabilisera le Royaume.

Qu’en est-il du rôle de la Turquie dans cette affaire ?

La façon avec laquelle le président truc gère la crise depuis le début montre plutôt qu’Ankara est également dans une logique de négociation pour exploiter au maximum cette situation. On sait qu’Erdogan fait face à des difficultés politiques et, surtout, à des complications économiques. Et on sait, par tradition, que l’AKP est un parti extrêmement pragmatique (parti au pouvoir).

N’existe-t-il pas de rivalités entre l’Arabie saoudite et la Turquie pour, entre autres, le leadership du monde sunnite ?

Cette rivalité existe sur les plans politique, militaire et idéologique. Elle n’est pas nouvelle. Les deux États défendent deux conceptions d’une idéologie sacralisée, teintée de religiosité. Ils appartiennent à deux obédiences rivales du sunnisme (Frères Musulmans, Wahabisme).

Sur le plan interne, MBS ne sera-t-il pas tenté de mettre en avant des boucs-émissaires avant d’entamer « la restructuration » des services de renseignements ?

C’est inévitable ! Ils vont trouver des boucs émissaires et expliquer la crise par l’incompétence, par la mauvaise compréhension des choses, par la dérive ou par la bavure. C’est une stratégie classique adoptée dans ce genre de situations.

L’Arabie saoudite risque-t-elle des sanctions en raison du viol de la Convention de Vienne (sur les relations diplomatiques) puisque la mort du journaliste a eu lieu à l’intérieur du consulat ?

Tout dépend de la façon dont sera justifié le crime. La communication de crise sur cette question a été complètement bancale. Ryad a nié au début la disparition du journaliste (après son entrée au consulat le 2 octobre 2018). Ils ont dit qu’il était sorti en vie. Après, ils ont reconnu le décès. Toutes ces contradictions dans la communication prouvent le malaise dans lequel se trouve le prince héritier.

MBS n’a-t-il pas adopté le double langage en emprisonnant les prédicateurs religieux et en lançant une campagne « anticorruption » contre des princes et des anciens ministres. Et, en même temps, il a engagé ce qui ressemble à des réformes (autorisation de conduite de voitures pour les femmes, construction de salles de cinéma, Vision 2030, etc ) ? Ambivalence ?

Pour moi, il n’y a aucune ambivalence. Ce genre de pratiques est le propre des monarchies absolues comme l’Arabie saoudite. Un pouvoir absolu ne peut agir que de cette façon-là. En l’absence de contrepouvoir, les actions de réformes, ou présentées comme telles, ne sont qu’un moyen de consolider un nouveau pouvoir politique. Il existe peu de monarchies absolues dans le monde. Actuellement, la plupart des monarchies sont constitutionnelles.

Comment expliquer la position des pays arabes par rapport à l’affaire Jamal Khashoggi ? Beaucoup de silence et beaucoup de prudence…

Cela rejoint la manière avec laquelle les grandes puissances occidentales, qui n’ont pas le même type de lien avec l’Arabie saoudite, réagissent. Ces puissances ont été jusque-là très critiques. Mais certains indices montrent qu’elles n’iront pas jusqu’au bout, jusqu’aux sanctions ciblées ou à l’embargo. Si les grandes capitales agissent de cette façon que dire des pays arabes qui entretiennent avec l’Arabie saoudite des relations de plus au moins grande dépendance. L’ensemble du monde arabe n’a pas les moyens d’une position ferme à l’égard de l’Arabie saoudite en raison d’une dépendance économique, comme c’est le cas de certains pays de la région. En plus des investissements que l’Arabie saoudite a engagés dans certains pays, toute décision que prend Ryad sur la production du pétrole est soit une récompense soit une sanction pour les autres pays. Lors que le prix du pétrole baisse, certains pays arabes retiennent leur souffle.



Vendredi 26 Octobre 2018


Nouveau commentaire :

Actualité nationale | EUROPE | FRANCE | Proche et Moyen-Orient | Palestine occupée | RELIGIONS ET CROYANCES


Publicité

Brèves



Commentaires