Reflexion

ADDICTION À LA CIVILISATION DU VIRTUEL : Éloge ou tyrannie?


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"Les civilisations sont mortelles"

Paul Valéry


Professeur Chems eddine Chitour
Samedi 20 Novembre 2010

ADDICTION À LA CIVILISATION DU VIRTUEL : Éloge ou tyrannie?
C’est par ces mots que Paul Valéry analysait les cycles d’évolution des
civilisations. Bien avant lui, Ibn Khaldoun, le père de la sociologie,
décrivait dans son livre culte La Muqqadima l’apogée et le déclin des
civilisations toutes entières. Mostéfa Lacheraf, parlant de la décadence de
la civilisation musulmane, note qu’elle ne fut pas brutale mais que ce fut un
lent délitement fait de paresse intellectuelle, [fermeture du champ de la
critique], d’accommodement avec les puissants et naturellement d’une absence
de projets porteurs d’une espérance continuelle qui ne fait pas place au
laissez-faire et au fatalisme.

Nous allons nous intéresser dans cette étude, justement d’une façon
générale, à cette décadence planétaire des valeurs et de la dignité
humaines face aux dégâts du néolibéralisme dans sa réussite d’imposition
d’une nouvelle civilisation virtuelle qui, on l’aura compris, se construit
sur les décombres de la civilisation humaine telle que nous la connaissons
depuis les premiers villages édifiés il y a 10.000 ans en Irak. Pour rappel,
après la débâcle du communisme, Francis Fukuyama annonçait la «Fin de
l’histoire» avec le triomphe sans partage du modèle américano-occidental...
Désormais, la plupart des «stratèges» évoquent «un monde
post-américain», un monde multipolaire dans lequel les Etats-Unis garderont,
pour de longues années encore, leur place prééminente, mais devront prendre
en compte l’émergence de centres de puissance à Pékin et à New Delhi, à
Brasília et à Moscou. On assiste à une recomposition des relations
internationales avec la fin de l’hégémonie de l’Occident, qui s’était
imposée pendant les deux derniers siècles. En fait, il n’y a pas de
vainqueur parmi les anciens protagonistes. Il y a un seul vainqueur : le marché
ou plus globalement le néolibéralisme porté par une mondialisation laminoir
qui lamine entre le Nord et le Sud ; mais même au sein des Nord et des Sud, la
fracture est importante entre ceux d’en bas et ceux d’en haut.

Un seul vainqueur : le marché

Le néolibéralisme ne laisse pas intact l’individu. Luc Ferry parle de peur
qui berce l’imaginaire de l’individu devenu de plus en plus vulnérable,
Nous l’écoutons : «Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des
nouveaux mouvements sociaux, l’ont noté : l’un des traits majeurs des
sociétés contemporaines, notamment en Occident, réside dans le fait
qu’elles s’organisent sans cesse davantage autour d’une passion commune
et, en ce sens, fort démocratique, la peur. L’angoisse d’une mort qu’on
feint de croire évitable se décline ainsi en une infinité de «petites
peurs» particulières : de l’alcool, du tabac, de la vitesse, de l’atome,
du portable, des OGM, de l’effet de serre, du clonage, des nouvelles
technologies. (1)

«Derrière les peurs particulières, ajoute t-il, se cache une inquiétude
plus profonde et plus générale qui englobe pour ainsi dire toutes les autres :
celle que l’impuissance publique, désormais avérée mette les citoyens des
sociétés modernes - pour ne rien dire des autres qui n’ont pas même voix au
chapitre - dans une situation d’absence totale de contrôle sur le cours du
monde. Dans un univers «mondialisé», tout ou presque échappe aux «petits»
: qu’il s’agisse de la guerre, des fermetures d’entreprises, des OGM ou du
clonage, ils ont le sentiment que plus rien ne dépend, non seulement
d’eux-mêmes, mais, ce qui est en un sens beaucoup plus grave encore, de leurs
leaders politiques désormais impuissants face à des processus qu’aucune
volonté ne parvient à domestiquer. (...) Pour beaucoup, cependant, le
sentiment s’insinue peu à peu que l’existence n’offre plus de deuxième
chance une fois qu’on a eu droit à la première, qui est l’école même.
Pas de possibilité de bifurquer, de recommencer, d’explorer d’autres
horizons, mais au contraire une logique en entonnoir où la vie semble un long
canal dont il est impossible de sortir dès lors qu’on y est entré.» (1)

On comprend alors que les individus rendus fragiles par un quotidien sans
perspective deviennent des proies consentantes du marché. La conséquence
tragique est que le marché n’a pas laissé intacts les fondements des
sociétés. En ce temps de «délitement des valeurs» que l’on pensait
immuables, beaucoup de certitudes ont été ébranlées. Le capital symbolique
qui a été sédimenté et qui part par pans entiers sous les coups de boutoir
du marché du libéralisme fruit d’une mondialisation sans éthique. Les
sociétés qualifiées il y a si longtemps de «primitives» sont en train de
perdre aussi leur identité sous la pression d’un Occident -esclave lui-même
du libéralisme- qui série, catalogue et dicte sa norme. (2)

L’Occident ne se contente pas d’imposer sa vision du monde à la fois par
la science et la force, il s’attaque depuis quelques années à travers le
néo-libéralisme aux identités. Cette désymbolisation du monde mise en
évidence par Dany Robert Dufour, est en train de pénétrer en profondeur le
tissu social. A juste titre, la mondialisation et le néolibéralisme peuvent
être tenus pour responsables de cette débâcle planétaire. Dans ce monde de
plus en plus incertain, l’individu éprouve le besoin d’un retour à des
«valeurs sûres» qui lui font retrouver une identité ethnique voire
religieuse que la modernité avait réduite. D’autre part, un autre dégât
est la fameuse «perte de repères chez les jeunes», induite par la précarité
de la vie temporelle et spirituelle, elle n’a alors rien d’étonnant : il
est, cependant, illusoire de croire que quelques leçons de morale à
«l’ancienne» même dans les pays où la tradition et la religion tentent
encore de maintenir la structure sociale, pourraient suffire à enrayer les
dommages causés par le libéralisme. De ce fait, une servitude attend
l’individu- sujet. C’est l’asservissement au marché, au libéralisme
sauvage.(3)

La valeur intrinsèque de l’individu est indexée sur sa valeur marchande.
Voilà le monde que nous propose l’Occident du «money-théisme». La valeur
symbolique, écrit le philosophe Dany-Robert Dufour, est ainsi démantelée au
profit de la simple et neutre valeur monétaire de la marchandise, de sorte que
plus rien d’autre, aucune autre considération (morale, traditionnelle,
transcendante...), ne puisse faire entrave à sa libre circulation.(4) Pour
Pierre Bourdieu, le libéralisme est à voir comme un programme de «destruction
des structures collectives» et de promotion d’un nouvel ordre fondé sur le
culte de «l’individu seul mais libre». Le néolibéralisme vise à la ruine
des instances collectives construites de longue date par exemple, les syndicats,
les formes politiques, mais aussi et surtout la culture en ce qu’elle a de
plus structurant et de ce que nous pensions être pérennes. Avec raison, Pierre
Bourdieu, avec sa lucidité coutumière, se posait la question «des coûts
sociaux de la violence économique et avait tenté de jeter les bases d’une
économie du bonheur). (5)

Nous vivons, poursuit Dany Robert Dufour, une époque où le plaisir est
devenu une priorité, où les carrières autrefois toutes tracées se brisent
sur l’écueil de la précarité, la vie à deux ressemble de plus en plus à
un CDD amoureux. Par ailleurs on peut citer comme autre perturbation inédite,
le développement de l’individualisme, la diminution du rôle de l’Etat, la
prééminence progressive de la marchandise sur toute autre considération, le
règne de l’argent, la transformation de la culture en modes successives, la
massification des modes de vie allant de pair avec l’individualisation et
l’exhibition des paraître, l’importante place prise par des technologies
très puissantes et souvent incontrôlées, comme l’Internet et ses dérivés
sont en définitive, autant d’éléments qui contribuent à l’errance de
l’individu -sujet qui devient, de ce fait, une proie et partant une victime du
néolibéralisme.(6)

Dany-Robert. Dufour montre que nous sommes tombés sous l’emprise d’une
nouvelle religion conquérante, le Marché ou le money-théïsme. Il tente de
rendre explicites les dix commandements implicites de cette nouvelle religion,
beaucoup moins interdictrice qu’incitatrice - ce qui produit de puissants
effets de désymbolisation, comme l’atteste le troisième commandement : «Ne
pensez pas, dépensez!». Nous vivons dans un univers qui a fait de
l’égoïsme, de l’intérêt personnel, du self-love, son principe premier.
Destructeur de l’être-ensemble et de l’être-soi, il nous conduit à vivre
dans une Cité perverse. À l’ancien ordre moral qui commandait à chacun de
réprimer ses pulsions et ses désirs, Dufour tente de montrer que s’est
substitué un nouvel ordre incitant à les exhiber, quelles qu’en soient les
conséquences.(...) La démonstration était relativement simple : le marché
récuse toute considération (morale, traditionnelle, transcendante,
transcendentale, culturelle, environnementale...) qui pourrait faire entrave à
la libre circulation de la marchandise dans le monde.

Dany Robert Dufour pense que le formatage de l’individu-sujet-consommateur
sous influence, commence très tôt : «Déjà écrit-il, la télévision
généralise dès l’enfance la confusion entre le réel et l’imaginaire, le
moi et l’autre, la présence et l’absence. (...) Tout d’abord, avec la
télévision, c’est la famille, comme lieu de transmission générationnelle
et culturelle, qui se trouve réduite à la portion congrue. (..) La fabrique
d’un individu soustrait à la fonction critique et susceptible d’une
identité flottante ne doit donc rien au hasard : elle est parfaitement prise en
charge par la télévision et l’école actuelles. Le nouveau dressage de
l’individu s’effectue donc au nom d’un «réel» à quoi il vaut mieux
consentir que s’opposer : il doit toujours paraître doux, voulu, désiré
comme s’il s’agissait d’entertainments (la télévision, la pub.). (...)
Le rêve du capitalisme est de repousser le territoire de la marchandise aux
limites du monde où tout serait marchandisable (droits sur l’eau, le génome,
les espèces vivantes, achat et vente d’enfants, d’organes...). Plus rien
alors ne pourra endiguer un capitalisme total où tout, sans exception, fera
partie de l’univers marchand : la nature, le vivant et l’imaginaire». (7)

Les dégâts du néolibéralisme

Ce constat du philosophe s’applique parfaitement à l’errance des jeunes
dans les pays du Sud. Des nouvelles «drogues» offertes par le néolibéralisme
pour «occuper» l’individu client dans un espace débridé où n’existent
pas de normes de «consommation» à la fois éthique et sociale. Parmi les
dégâts importants qui ont été inoculés aux populations du Sud. Les
prothèses identitaires induites par l’utilisation de la parabole qui a fait
voler en éclat les cellules familiales à telle enseigne que dans une même
famille on constate de plus en plus plusieurs téléviseurs chacun s’adressant
à la Télévision pour lui donner le programme qui lui convient spécifiquement
et qui, on l’aura compris, ne peut être vu par les autres membres de la
famille, mieux encore, les dégâts de l’Internet ne se perçoivent pas
encore. C’est une véritable instance d’intermédiation qui permet à
l’internaute de s’évader au figuré d’un quotidien banal et sans
perspective. (8). Mieux encore, de plus en plus on apprend que les religions se
«valorisent» ou se défendent par médias interposés. La lame de fond est
venue des Etats-Unis avec les pasteurs évangéliques et leur sermon en forme de
show bizz. L’exemple récent le plus édifiant est celui du pasteur Terry
Jones qui dirige une petite paroisse de quelques dizaines de personnes et qui
décide un beau matin, de faire devant les caméras du monde entier un autodafé
du Coran. Il aura tenu en haleine la planète entière avant de se rétracter.
Même l’université d’Al Azhar se mettant à l’Internet n’arrive pas à
répondre aux multiples cyberattaques hostiles à l’Islam. Mieux la contagion
a rejoint la religion de tous les jours. On apprend que des fetwas sont
délivrées par Internet et même, semble-t-il, en Indonésie on peut divorcer
par Internet.

Un autre, qui commence à inonder la blogosphère, est constitué par les
voeux de l’Aïd que l’on s’envoie par SMS ou Internet avec des formules
rituelles «importées» du Moyen-Orient. qui remplacent le «Saha aidkoum»
maghrébin et vieux de 1400 ans immortalisé par le regretté Abdelkrim Dali.
Les sociologues devraient se pencher sur ce phénomène nouveau, la substitution
symbolique du pardon à l’occasion de l’Aïd par un ersatz virtuel qui
permet de faire par paresse et peut-être par calcul, «le minimum religieux»
sans la contrainte de la rencontre physique. Pire encore, les musulmans en terre
étrangère sont astreints à un rituel de plus en plus vide concernant la
pratique de l’Islam ; on apprend par exemple, que lors de la fête, les
musulmans qui tiennent encore aux préceptes, achètent par Internet un mouton,
le payent d’une façon anonyme et viennent récupérer une carcasse
numérotée. Où est la symbolique du sacrifice rapportant, le songe
d’Abraham? On l’aura compris, nous allons inexorablement vers un délitement
de toutes ces valeurs qui permettaient aux sociétés d’exister. Un autre
exemple est donné par la lutte perdue d’avance par l’Eglise pour combattre
une fête païenne : Halloween importée du temple du libéralisme, les
Etats-Unis et qui fait des émules concurrençant la fête de Noël. L’Eglise
crée, pour la circonstance, un slogan qu’elle pensait porteur : «Holy
Winn!», «le sacré vaincra!» Il n’a pas vaincu...

On le voit, la civilisation du Veau d’or aura raison de toutes les religions
an nom du money-théisme A titre d’exemple, quelle sera la forme de la
société algérienne future avec cette disparition par pans entiers de
pratiques, de traditions, de cultures qui ont mis des siècles et qui peuvent
disparaître dans une génération si on ne fait rien pour résister à ce
torrent impétueux de la mondialisation sans état d’âme. «Pouvons-nous
laisser l’espace critique, si difficilement construit au cours des siècles
précédents, se volatiliser en une ou deux générations?» C’est pourquoi,
devant ce danger absolu, cette tyrannie, l’heure est à la résistance, à
toutes les formes de résistance qui défendent la culture, dans sa diversité,
et la civilisation, dans ses acquis. D’où viendrait alors le salut? Le
philosophe Edgard Morin écrit : «Il nous faut élaborer une Voie, qui ne
pourra se former que de la confluence de multiples voies réformatrices, et qui
amènerait la décomposition de la course folle et suicidaire qui nous conduit
aux abîmes. La voie nouvelle conduirait à une métamorphose de l’humanité :
l’accession à une société-monde de type absolument nouveau. Elle
permettrait d’associer la progressivité du réformisme et la radicalité de
la révolution. (...) La résistance à tout ce qui dégrade l’homme par
l’homme, aux asservissements, aux mépris, aux humiliations, se nourrit de
l’aspiration, non pas au meilleur des mondes, mais à un monde meilleur. Cette
aspiration, qui n’a cessé de naître et renaître au cours de l’histoire
humaine, renaîtra encore.» (8)

1. Luc Ferry : Mondialisation et dépossession démocratique Le syndrome du
gyroscope

2. Chems Eddine Chitour:La désymbolisation du monde. Mille babords 23/12/2006


3. Dany Robert Dufour : L’Art de réduire les têtes. Editions Denoël,
Paris. 2003.

4. Dany-Robert Dufour L’homme modifié par le libéralisme Le Monde
Diplomatique 04 2005

5. Pierre Bourdieu. L’essence du libéralisme. Le Monde diplomatique. mars
1998.

6. Dany-Robert Dufour : Les désarrois de l’individu-sujet. Le Monde
diplomatique. 02 2001

7. Dany-Robert Dufour : La fabrique de l’enfant «post-moderne». Le Monde
diplom. 11 2001

8 Edgard Morin : Ce que serait «ma» gauche. Le Monde. 22.05.10

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique enp-edu.dz


Samedi 20 Novembre 2010


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