Histoire et repères

15 – OÙ EN EST ISRAËL




Par sa capacité intellectuelle, gage d'une recherche de pointe dans de nombreux domaines, par ses réalisations industrielles, son commerce, son agriculture, son armée... Israël est devenu en cinquante ans une super puissance régionale et a surpassé nombre de nations, telles l'Espagne ou la Nouvelle-Zélande.


Mercredi 1 Mars 2006








Pourtant, malgré cette force, Israël, de plus en plus fragile et de plus en plus violent, est en grand désarroi...



Une société déchirée, minée par le doute et la mauvaise conscience



Certes, ce doute ne concerne pas les inconditionnels ou les religieux mais un nombre notable d'Israéliens instruits lesquels ont commencé, grâce au travail de leurs historiens et écrivains modernes, à ouvrir les yeux sur les mensonges perpétués par les sionistes depuis 50 ans, à s'interroger sur la légitimité d'Israël, voire à la contester ouvertement..

« L'ouverture des archives de 1948, rapporte notamment Dominique Vidal, a permis de faire voler en éclats trois mythes essentiels : celui du petit David contre Goliath, celui du refus arabe de la paix, et surtout, celui d'une non-expulsion des Palestiniens de leur terre. »

En fait, tous les domaines sont intéressés par le malaise qui ronge la société israélienne.

La nature même d’Israël, État qui s’est voulu « juif et démocratique », est d'abord un sujet permanent d'affrontements entre démocrates et nationalistes. Comment pourrait-il en être autrement puisque concilier dans une Constitution les deux caractères de juif et de démocratique sera toujours la quadrature du cercle. Rappelons ici – ce qui est ignoré de beaucoup - qu’il n’y a pas de nationalité israélienne[108] mais une nationalité « juive » pour les Juifs et une nationalité « arabe », « chrétienne », « turque », « russe » ou autre pour les non-Juifs, ce qui permet d’emblée une discrimination envers ces derniers. Remarquons aussi que la distinction entre les termes « Israélien » et « Juif » est le plus souvent effacée dans le discours public et politique en Israël. Tout ceci permet d’affirmer en définitive que le conflit de Palestine n’est pas un conflit politique banal entre des Israéliens et des Palestiniens mais un conflit ethno-religieux issu du judaïsme.

À noter de plus qu’il n’y a pas de Constitution écrite en Israël mais seulement onze « lois fondamentales » qui, comme le souligne un membre du quotidien Ma’ariv, « ne garantissent pas formellement « les valeurs d’égalité, la liberté d’expression des journalistes et la liberté d’assemblée ». Et il ajoute : « Une Constitution invaliderait toute loi permettant les expulsions de masse des Arabes, leur détention sans jugement et les pressions physiques dans les interrogatoires ». On sait que les religieux notamment sont farouchement opposés à toute Constitution.

Par ailleurs, l’armée israélienne, pourtant forte de sa puissance de feu considérable, de ses succès spectaculaires, de son service de renseignements particulièrement sophistiqué, est également un exemple particulièrement caractéristique du malaise israélien. À son propos Martin Van Creveld (professeur d'histoire à l'université hébraïque de Jérusalem) parle « du poison moral qui consume mortellement Tsahal appelée à tirer sur des femmes et des enfants», tandis qu'il demande instamment à ses enfants de ne pas faire leur service militaire en Palestine occupée : « Vous y perdriez votre âme. Si vous tuez, vous serez des criminels. Si vous êtes tués, vous serez des crétins. Je vous préfère morts plutôt que rongés par ce dilemme insoluble et pervers».

Après avoir vécu hors normes pendant plus de cinquante ans et reçu - par référence constante au génocide - la protection et l'aide de nombre de nations occidentales, Israël est acculé à brève échéance à un choix impossible. Comme l'écrit l’historien politique Zeev Sternhell : « Pour la première fois de son histoire, Israël doit décider de sa forme de nationalisme : devenir une communauté de citoyens ou conserver la vision organique d'une tribu soudée par des liens qui s'apparentent quasiment à des liens du sang ». Pour cet écrivain il est évident qu ’ « Israël ne sera jamais un État juif » puisqu'il doit « aussi » intégrer des populations arabes.

Et puis, n'y a-t-il pas parmi les Juifs croyants et non-croyants d'Israël et d'ailleurs, tous ceux, profondément malheureux, silencieux, voire honteux, pour qui le peuple palestinien est une victime obsédante de l'entreprise sioniste ?[109]



Un fossé de plus en plus profond entre les communautés juives.



En Israël s'opposent deux options, deux cultures fondamentalement opposées : d'un côté, les lois laïques, de l'autre la Halakha, cette loi religieuse qui s'impose à chaque croyant dans sa vie quotidienne.

Du fait qu'il n'y a pas de démocratie sans laïcité et que le fondement de l'État d'Israël est théocratique - la séparation de l'Église et de l'État est exclue par les religieux comme par les règles de l'État - l'unité nationale ne peut, bien entendu, être qu'un leurre.

Donnée de plus en plus insupportable parmi bien d’autres à beaucoup d'Israéliens : ce sont les rabbins (les "hommes en noir") qui décident de l'octroi de la nationalité, du mariage, du divorce, des enterrements, des conversions, du contenu de l'enseignement... qui surveillent strictement le shabbat, qui veillent à l'observance de la kashrout (lois religieuses alimentaires) dans l'armée, les institutions d'État ou les avions... Alors que 22 000 couples se marient religieusement chaque année, 20 000 vont ainsi se marier dans un consulat à l'étranger ou vivre en concubinage puisque le mariage civil n’existe pas. Tout ce qui concerne le mariage ou le divorce des Juifs en Israël, nationaux ou résidents, est en effet exclusivement de la compétence des tribunaux rabbiniques : « Les mariages et divorces des Juifs s'effectuent, en Israël, en vertu de la loi établie par la Torah ».

Bien entendu, tout mariage d'un Juif avec une non-juive ou vice-versa est impossible...



Ainsi se développent et s’amplifient avec le temps les haines intercommunautaires et les violences entre religieux et laïcs, faucons et colombes, ultra-nationalistes et internationalistes, fondamentalistes et libéraux, fascistes et socialistes, séfarades et ashkénazes... Tandis que l'Israélien moyen vit en tension permanente, les affrontements ne sont pas que verbaux : depuis 1989-1990, les incendies de voitures et d’appartements appartenant à des représentants de la gauche israélienne ou les menaces de mort qui leur sont adressées ainsi qu’à nombre d’écrivains ont véritablement inauguré une « guerre des cultures ». Celle-ci est telle que le Premier ministre Yitzhak Rabin en est mort - après que les malédictions religieuses eurent été appelées sur lui - tué par un de ses compatriotes, Yigal, considéré par toute une communauté comme « messager de Dieu ». Dieckhoff[110] précise que « cet assassinat fut vraisemblablement légitimé par le décret religieux de certains rabbins extrémistes qui avaient désigné Rabin comme rodef (persécuteur) ou comme moser (dénonciateur, c'est-à-dire celui qui livre des Juifs à un pouvoir étranger), ce qui justifiait sa mise à mort ». « Rabin sera chassé par le feu et dans le sang » hurlait d'ailleurs la foule quelque temps avant son assassinat. « Si la Cour suprême continue à se mêler de nos affaires, il y aura une guerre ici », proclame en 1999 le ministre de l'intérieur Eliahou Suissa. Effectivement, compte tenu de la haine développée par une partie notable de la droite israélienne à l’encontre de ceux qui se montrent prêts à céder quelques pouces de terrain aux Arabes, une guerre civile n’est pas exclue malgré le tabou puissant pesant sur le meurtre d’un Juif. À propos de l'implosion probable de la mosaïque israélienne faite de tant d'antagonismes et de contradictions, certains n’hésitent pas à rappeler la destruction du royaume juif en 70 de notre ère. Lors du siège de Jérusalem par Titus, les Juifs divisés en trois camps passèrent plus de temps, disent des historiens, à se massacrer qu’à affronter les soldats de l’empereur romain. La dispersion générale et l’exil s’ensuivirent avec ses deux mille ans d’exil.

Les menaces de mort notamment, pesant sur nombre de personnes et émanant notamment des haredim (ces "craignants Dieu" qui, selon les statistiques, font peur à 70 % des Israéliens) sont telles que les 14 juges de la Cour suprême, par exemple, bénéficient d'une protection policière permanente.

En dehors de la peur assez généralisée, il n'y a guère que l'antagonisme envers les Arabes qui puisse réunir quelque peu les sionistes israéliens, encore que les nuances soient grandes entre les partisans d'un certain respect et ceux qui, voulant expulser les Arabes jusqu'au dernier, défilent en masse en hurlant « Mort aux Arabes ! », et n'hésitent pas à promouvoir la violence, voire le meurtre et à approuver ostensiblement les assassins. Car, ainsi que l’écrit M Warschawski[111], la course folle (d’Israël) vers sa propre destruction se déroule dans le champ domestique au moins autant que dans celui des relations entre l’État et son environnement arabe. Le pourrissement interne pourrait venir à bout d’Israël avant même que se pose la question d’une guerre totale avec le monde arabo-musulman. »



À noter que les termes de « laïcité » et de « laïcs » ne conviennent guère à la société israélienne faite d'une très grande majorité de sionistes qui, par définition, sont tous profondément tributaires du mythe ancestral de l'Alliance, ces « forgeries théologiques, dont parle Régis Debray[112], réinventions ex-post-ante du passé hébraïque ». Plutôt que de parler des laïcs - ces hiloniyim détestés des religieux - il est plus juste de les qualifier de non-croyants ou de non-religieux. On peut ajouter d'ailleurs que le phénomène de « laïcisation », suivant lequel le religieux est séparé du politique, n'appartient pas non plus à l'islam.



Quant à l'écart entre les populations juives et non-juives de l'ex-Palestine, il est bien entendu considérable



Certes, les Arabes israéliens ont un niveau de vie supérieur en Israël à celui des Arabes des pays du voisinage, mais ils sont néanmoins les derniers dans l'échelle sociale israélienne. Plus grave que le niveau de vie matérielle est leur situation « normale » de citoyens de seconde classe et d'apatrides voués, de par les « lois fondamentales », à être des étrangers perpétuels dans un État qui leur est octroyé par condescendance ou tolérance, qui les exclut de multiples fonctions, qui les discrimine perpétuellement, qui les considère comme des suspects sinon des ennemis de l'intérieur et qui, pire que tout, les humilie chaque jour sur la terre de leurs ancêtres. Alors qu'ils ont perdu de multiples lieux de mémoire, notamment nombre de cimetières effacés à jamais par les bulldozers (la rue Agron de Jérusalem et l’hôtel Hilton de Tel-Aviv, par exemple, ce dernier construit sur la merveille qu’était l’antique cimetière de Jaffa[113]) ils ont chaque jour devant les yeux, émaillant tout le pays, les lieux que les Israéliens ont élevés par centaines pour célébrer leurs victoires sur les Arabes, stèles, plaques, monuments... honorant, nous dit Greilsammer[114], les défenseurs, les héros, les sites conquis, les forces combattantes, les soldats inconnus, les pilotes, les unités de volontaires...



Quant aux Arabes des territoires occupés, un journaliste a parlé à leur propos « d'un océan de pauvreté face à un havre de richesses ». Algazy[115] rapporte, par exemple, que dans la bande de Gaza, décrite comme « le plus grand camp de concentration de l'histoire » par l'éminent sociologue de l'Université hébraïque, Baruch Kimmerling, 5 000 colons juifs vivent dans de confortables villas tandis que 700 000 Palestiniens ne possèdent le plus souvent que des taudis, travaillent comme manœuvres chez les colons juifs ou partent vendre leur force de travail en Israël. Écrasés dans leur culture (il n'y a aucune maison d'édition et très peu de librairies car les frais de douane rendent tout achat impossible), bouclés dans leurs villages, entourés de colonies juives hostiles, repoussés sans cesse plus loin comme le furent jadis les Indiens d'Amérique, surveillés à l'intérieur de leurs propres communautés par un service d'espionnage sophistiqué, massacrés par les militaires au moindre sursaut de colère, ils sont réduits, dans une rage intérieure, au silence et à l'impuissance. Tandis que, par ailleurs, des centaines de milliers de Roumains, de Thaïlandais, de Chinois, d’Africains et un million de Russes et d’Ukrainiens, pour remplacer les Palestiniens indésirables, peuplent Israël d’une multitude de ghettos.



Et si l'État palestinien devait voir le jour à côté de l'État juif - perspective que les sionistes, au nom du mythe de l'Alliance pour les uns, au nom de la Sécurité pour les autres, rejettent de façon absolue à l’instar des partisans palestiniens au nom de la justice - peut-on imaginer, sans une situation pérenne d'affrontement, deux États voisins aussi disparates quant à leur culture, à leur puissance et à leur richesse ?



Pour Henri Korn[116] « la perversion de l’État d’Israël c’est, sous une autre forme, la perpétuation de la Shoah, mais cette fois par les Juifs eux-mêmes. La Shoah était un instrument de destruction physique du peuple juif qui a réussi en partie. Cette fois, il s’agit d’une destruction de ses valeurs morales. »

Avraham Burg, ancien président du Parlement israélien et ancien président de l’Agence juive, après avoir constaté que « la nation israélienne n’est plus aujourd’hui qu’un amas informe de corruption, d’oppression et d’injustice », résume, quant à lui, le sionisme dans les propos suivants : « un État chauvin et cruel où sévit la discrimination, un État où les nantis sont à l’étranger et où les pauvres déambulent dans les rues, un État où le pouvoir est corrompu et la politique est corruptrice ; un État de pauvres et de généraux, un État de spoliateurs et de colons ».[117] Et dans un autre texte il formule le pronostic suivant : « une structure construite sur de l’insensibilité à l’Homme s’effondrera d’elle-même, inévitablement. Prenez bien note de cet instant : la superstructure du sionisme s’effondre déjà […] Seuls les fous continuent à danser en haut de l’immeuble alors que les piliers s ‘effondrent ».




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Samedi 1 Avril 2006

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