Histoire et repères

13 - SIONISME ET ANTISIONISME CHEZ LES JUIFS



Entre 1900 et 1947 qui voit la création de l'État d'Israël, les partisans du sionisme sont très minoritaires


Mercredi 1 Mars 2006










À cette époque, les Juifs pour une proportion fort importante d'entre eux, sont parfaitement assimilés dans les nombreux pays où ils vivent, pays d'Europe notamment tels la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni... Ils sont d'abord Français, Allemands, Anglais avant d'être juifs : leur patrie est celle qui les a vus naître, grandir, accomplir leur service militaire, exercer leur profession, faire la guerre avec ferveur patriotique comme soldats ou officiers. La culture, l'histoire de ces pays est leur culture et leur histoire. Ce sont des Français juifs, des Allemands juifs, des Anglais juifs comme il y a des Français catholiques, des Allemands protestants, des Anglais agnostiques. En exceptant l'agriculture il y a des Juifs - on disait plutôt des Israélites - dans toutes les professions, y compris dans l'armée.

C'est dire, à ce propos, qu'il était absolument inconcevable pour les Juifs allemands, particulièrement bien intégrés, de penser que les nazis étaient susceptibles de les exterminer et que tant d’entre eux paieraient de leur vie leur attachement à la patrie allemande.

Quant à Marc Bloch, historien torturé et fusillé par la Gestapo en 1944, il pouvait crier son amour de la France et écrire dans L'étrange défaite : « La France, dont certains conspirent à m'expulser aujourd'hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu'il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture, j'ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé à mon tour de la défendre de mon mieux »[90].

Chez un grand nombre de Juifs éloignés de leur religion, la règle de transmission de la judéité par l’hérédité s'est elle-même estompée au point d'être totalement négligée.



S'appuyant sur la dimension spirituelle du Judaïsme présente dans la Torah et dans divers autres textes, l'opposition juive au sionisme - née d'abord chez les croyants - s'est manifestée dès l'apparition de l'entreprise sioniste et n'a jamais cessé jusqu'à la guerre de 1939-1945. La plupart de ces juifs refusèrent l'émigration en Palestine. De multiples données historiques, de multiples textes émanant de religieux, de laïcs ou d'historiens juifs en font foi.

Citons par exemple :

- la motion votée, sur la proposition du rabbin Isaac Meyer Wise, lors de la Conférence des Rabbins américains à Montréal en 1897 : « Nous désapprouvons totalement toute initiative visant à la création d'un État juif. Des tentatives de ce genre mettent en évidence une conception erronée de la mission d'Israël que les prophètes juifs furent les premiers à proclamer. Nous affirmons que l'objectif du judaïsme n'est ni politique, ni national, mais spirituel. Il vise une époque messianique où tous les hommes reconnaîtront appartenir à une seule grande communauté pour l'établissement du Royaume de Dieu sur la terre ». (Conférence centrale des Rabbins américains, Yearbook VII, 1897, p.12)

- les propos du Baron de Rothschild à qui Théodor Herzl était venu demander son soutien : « Un état juif serait un ghetto et subirait les mêmes préjugés. L'état des Juifs, lui, serait mesquin, petit, intolérant, non libéral et orthodoxe. Il exclurait les non-Juifs et les Chrétiens ».

- l'opposition violente à l'entreprise sioniste naissante du Bund. Cette organisation socio-démocrate créée à la fin du XIXe siècle et rassemblant des ouvriers juifs socialistes de Russie, de Pologne et de Lituanie prône une assimilation d'ordre universaliste.

- la déclaration de Simon Wolf, le dirigeant du N'nai Brith (organisation juive structurée comme les ordres maçonniques) : « les États-Unis sont notre maison, notre Palestine » et il ajoutait en 1888 : « nous n'avons d'ambition que celle de prospérer sur cette terre d'adoption, dont nous avons contribué à la croissance matérielle, sociale et intellectuelle ». Pour lui, c'est la religion qui définit le Juif.



De nombreux rabbins considéraient en effet la doctrine politique du sionisme comme « une insulte pour le judaïsme ». La terre de Palestine n'est qu'une terre virtuelle et symbolique : c'est la Torah qui représente le véritable monde du Juif religieux. Voyant dans le projet colonial des sionistes une dangereuse hérésie le directeur de l'Alliance israélite écrivait : «Chez nous, nous n'avons pas changé d'opinion sur les dangers du sionisme. Nous restons convaincu que ce mouvement aboutira à un insuccès final, et peut être même à une catastrophe » Quant au grand rabbin Yaakon Kappel Rottblum il disait dans une de ses lettres[91] : « Le danger du sionisme c'est qu'il fait accomplir au peuple juif des péchés, des choses mauvaises en lui faisant croire qu'ainsi il accomplit la loi divine. C'est en cela que consistait le péché des habitants de Sodome : ils n'avaient pas conscience de faire le mal ; ils pensaient au contraire qu'ils s'acquittaient de leur devoir de citoyens, qu'ils accomplissaient la loi de leur pays. Tels sont les sionistes. » Rappelons aussi que le premier congrès sioniste n'avait pu se tenir en Allemagne par suite de la protestation des rabbins allemands. Cette idée de la création d'un État laïque leur paraissait absolument sacrilège.

Citons encore :

- la déclaration présentée au président Wilson, pour la Conférence de la paix de 1919, par deux organisations juives américaines dirigées par des rabbins : l'UAHC (Union of American Hebrew Congregation) et le CCAR (Central Conference of American Rabbis). Après avoir dénoncé l'entreprise sioniste visant à sectoriser les Juifs en tant qu'unité politique et rappelé le principe d'égalité pour tous les citoyens de tous les États, la pétition mettait en garde contre le conflit entre Juifs et non-Juifs qu'entraînerait inexorablement la création d'un État juif en Palestine. Elle se terminait ainsi : « En ce qui concerne le futur de la Palestine, notre espoir fervent est que ce qui fut un jour la "Terre promise" pour les Juifs devienne une "Terre de promesse" pour toutes les races et croyances, sauvegardée par la Société des Nations qui sera, comme il est prévu, le fruit de la Conférence de la paix, attendue avec tant d'anxiété et d'espoir. Nous demandons que la Palestine soit constituée en État libre et indépendant gouverné sous une forme démocratique, par un gouvernement reconnu, indépendamment de toute appartenance religieuse et ethnique, et avec un pouvoir adéquat pour protéger le pays contre toute oppression quelle qu'elle soit. Nous ne souhaitons pas voir la Palestine, maintenant ni jamais dans le futur, organisée comme un État juif ».



- l’avis de Sigmund Freud en 1930. En réponse à un appel de Chaim Koffler membre viennois du Keren Hajesod, la Fondation pour l’installation des Juifs en Palestine qui lui demande de soutenir la cause sioniste il écrit : « Je ne crois pas que la Palestine puisse devenir un jour un État juif ni que le monde chrétien comme le monde islamique puissent un jour être prêts à confier leurs lieux saints à la garde des Juifs. Il m’aurait semblé plus avisé de fonder une patrie juive sur un sol historiquement moins chargé […] Je ne peux éprouver la moindre sympathie pour une piété mal interprétée qui fait d’un morceau du mur d’Hérode une relique nationale et, à cause d’elle, défie les sentiments des habitants du pays. »[92].



- la déclaration d'Albert Einstein en 1938 : « La conscience que j'ai de la nature essentielle du judaïsme se heurte à l'idée d'un État juif doté de frontières, d'une armée, et d'un projet de pouvoir temporel, aussi modeste soit-il. Je crains les dommages internes que le judaïsme subira en raison du développement dans nos rangs, d'un nationalisme étroit dans nos propres rangs […] Devenir une nation, au sens politique du mot, équivaudrait à se détourner de la spiritualité de notre communauté que nous devons au génie de nos prophètes.

Tandis qu’il refuse la présidence de l’État d’Israël que lui proposent les sionistes, probablement pour le corrompre, Einstein avec Hannah Arendt et 26 autres Juifs éminents dans une lettre au New York Times du 4 décembre 1948 : « condamnent le parti du Likoud de Menachem Begin et de Yitzhak Shamir comme un parti fasciste composé d'un mélange d'ultra nationalisme, de mysticisme religieux et de supériorité raciale. »



Stefan Zweig fustige, lui aussi, le sionisme promu par Theodor Herzl. Pour lui, la grandeur du peuple juif réside dans le fait qu'il n'a ni territoire, ni armée et qu'il n'existe que par sa référence à la Torah. « Je tiens, écrit-il, les idées nationales pour dangereuses comme toutes les limitations et je vois dans le projet de réalisation du judaïsme un recul et un renoncement à sa mission la plus haute ».

Judah Magnes, président à l'Université hébraïque de Jérusalem, lors de son allocution d'ouverture à la rentrée de 1946 prend de même résolument parti contre l'idéologie sioniste de plus en plus pressante : « Nous ne pouvons pactiser avec une société où le nationalisme est devenu un credo imposé. À la lumière de notre conception universaliste de l'histoire du destin juif, et aussi parce que nous sommes préoccupés par la situation et la sécurité des juifs dans les autres parties du monde, nous ne pouvons souscrire à l'orientation politique qui domine le programme sioniste actuel, et nous ne la soutenons pas. Nous pensons que le nationalisme juif tend à créer la confusion chez nos compagnons sur leur place et leur fonction dans la société, et détourne leur attention de leur rôle historique : vivre en communauté religieuse partout où ils sont… La nouvelle voix juive parle par la bouche des fusils…Telle est la nouvelle Thora de la terre d’Israël. Le monde a été enchaîné à la folie de la force physique. Le ciel nous garde d’enchaîner maintenant le judaïsme et le peuple d’Israël à cette folie. C’est un judaïsme païen qui a conquis une grande partie de la puissante diaspora. Nous avions pensé, au temps du sionisme romantique, que Sion devait être racheté par la droiture. Tous les juifs d’Amérique portent la responsabilité de cette faute, de cette mutation… même ceux qui ne sont pas d’accord avec les agissements de la direction païenne, mais qui restent assis, les bras croisés. L’anesthésie du sens moral conduit à son atrophie. » (in Norman Bentwich. For Sion sake. Biographie de Judas Magnes. Jewish Publication society of America, 1954, p. 352).



Parallèlement, de nombreuses organisations juives, notamment d'Allemagne (l'Association des rabbins, l’Association centrale des Juifs d’Allemagne), de France (l'Alliance israélite universelle), d'Autriche (l'Israelitische Allianz), l'Association de la communauté juive de Londres montrent la même opposition déterminée au sionisme qui « ronge et corrompt la pensée juive », une opposition formelle toujours basée sur la vocation essentiellement spirituelle de la Torah et du judaïsme.



Par ailleurs, les Juifs religieux et les rabbins avaient des raisons supplémentaires de s'opposer à l'entreprise sioniste : d'une part, ils constataient que la grande majorité des sionistes étaient des incroyants ne respectant pas le shabbat, d'autre part ils refusaient, au nom de la Torah et de multiples textes à l'appui, qu'une terre soit gagnée et par l'argent, et par la violence préconisée par les sionistes. Dans une tradition fondamentale du judaïsme n'est-il pas dit que « la violence commence là où finit la parole » ? Ainsi beaucoup s'opposèrent de toutes leurs forces à l'entreprise sioniste sur le point de triompher en 1947 : « Les sionistes impies veulent substituer le nationalisme à la Torah » dit l'un, tandis qu'un autre, Yoël Teitelbaum, écrit : « En tentant de précipiter la Rédemption d'Israël, Israël a commis la pire des transgressions envers la Torah. Les nazis ne sont qu'un instrument de la colère divine, le sionisme qui l'a provoquée est le véritable responsable d'Auschwitz. Son succès n'est qu'un piège de Satan »[93]. Pour nombre de dirigeants orthodoxes, en effet, l'entreprise sioniste n'est autre que l'œuvre anti-messianique de Satan lui-même. Les deux événements intimement liés que sont l’extermination des Juifs par les nazis et la naissance de l'État d'Israël participent d'un seul et même processus malin : c'est l'irruption des forces du Mal.

Pour les socialistes comme Gustave Kahn : « La Jérusalem nouvelle, ce sera toute la terre, toute la terre socialiste ». Quant au parti communiste, fondé en 1922, il pourfend le sionisme au nom de la libération de tous les Palestiniens, Juifs et Arabes.

Par ailleurs, pour nombre de penseurs, en correspondance avec le message spirituel des prophètes, la « Terre promise » représente, non un morceau de terre, mais le monde moral tel qu'il se développe au cours de l'Histoire...! D'autres, plus pragmatiques, tout en étant favorables à un centre spirituel en Palestine, rejettent formellement l'idée d'un État juif en raison de considérations pratiques et en premier lieu du fait de la présence arabe. Car, contrairement à ce que laissent croire les sionistes, le pays n’est pas un désert. Après s’être rendu en Palestine pour la première fois en 1891, un Juif russe, Asher Ginzberg, honoré partout en Israël sous le nom d’Ahad Ha’am nous dit Alain Gresh[94], écrit ceci dans un article prémonitoire intitulé Vérité sur la terre d’Israël : « Nous avons l’habitude de croire que la terre d’Israël est aujourd’hui presque entièrement désertique, aride et inculte, et que quelconque veut y acheter des terres peut le faire sans entrave. Mais la vérité est tout autre. Dans tout le pays, il est dur de trouver des champs cultivables qui ne soient pas cultivés […] Nous avons l’habitude de croire, hors d’Israël, que les Arabes sont tous des sauvages du désert, un peuple qui ressemble aux ânes, qu’ils ne voient ni ne comprennent ce qui se fait autour d’eux. C’est là une grande erreur[…] S’il advient un jour que la vie de notre peuple dans le pays d’Israël se développe au point de repousser, ne fut-ce qu’un tout petit peu, le peuple du pays, ce dernier n’abandonnera pas sa place facilement »



Bref, considérer la communauté juive comme une entité culturelle et spirituelle en refusant tous les éléments nationaux - toute territorialisation étant vue comme une lamentable régression - telle fut la pensée largement dominante chez les Juifs, religieux ou non, jusqu'à la création de l'État d'Israël.

Ainsi que l'écrit par ailleurs l'écrivain israélien Abraham B. Yehoshua il est manifeste que : « L'État d'Israël a été construit sans l'accord du peuple juif ».



Avec la création de l'État d'Israël, un revirement spectaculaire a lieu dans les communautés juives : l'idéologie sioniste triomphe tandis que s'effondre l'opposition antisioniste.



C'est à un changement radical, chez les non-croyants comme chez les croyants, que l'on assiste après la guerre de 1939-45. Avec la vision des camps de la mort et le judéocide hitlérien organisé, les masses juives de par le monde appuient cette création qui a aussi la sympathie de l'opinion mondiale. De plus, la guerre judéo-arabe de 1947-48 avec la peur d'un anéantissement de la communauté juive de Palestine, suivie de la victoire triomphale de son armée, accentue cette adhésion et entraîne un véritable enthousiasme mobilisateur d'énergies. C'est le temps des Kibboutzim et des pionniers jeunes et ardents. Une nouvelle nation est née qui devient pour beaucoup de Juifs la vraie patrie de cœur et d'esprit comme le fut l'URSS, pendant longtemps, pour nombre de communistes occidentaux sincères. Fait caractéristique : l'armée française se vide d'officiers juifs et les jeunes Juifs français - à la faveur d'une disposition légale instituée par un gouvernement favorable au nouvel État (convention du 30 juin 1959) - font volontiers leur service militaire en Israël.



Bref, un revirement brutal et spectaculaire s'opère : l'opposition antisioniste s'effondre chez les Juifs et ce sont désormais les religieux dans leur ensemble (à l'exception des ultra-orthodoxes) qui, après avoir été à la période précédente les plus opposés à l'entreprise sioniste, deviennent les partisans les plus résolus de cette entreprise visant à la colonisation juive de toute l'ancienne Palestine. Ils sont partout en tête du combat sioniste en faisant appel à tous les textes nationalistes, voire xénophobes de leur religion. Ce sont eux qui manifestent le plus d'agressivité envers les Arabes dont le nombre croissant est susceptible, un jour, de menacer la spécificité d'Israël si des « transferts » massifs ne sont pas effectués. Ne parlons pas de leur mépris ancestral envers les chrétiens qui se sont servis d'un juif, Jésus, pour imaginer avec la Trinité divine - suprême scandale à leurs yeux - une nouvelle forme de polythéisme et d'idolâtrie. Si les Juifs d’aujourd’hui sont le plus souvent extrêmement discrets en paroles sur leurs sentiments à l’égard du christianisme - discrétion à la mesure de la profondeur de leur mépris -Y. Leibowitz[95], quant à lui, n'hésite pas à parler de sa « très, très, profonde haine du christianisme » car « le christianisme est une abomination ».

Ainsi, depuis la création de l’État d’Israël, alors qu’agnostiques et religieux se détestent - les premiers cultivant notamment leurs intérêts électoraux, les autres cultivant leurs intérêts financiers - une étrange collusion entre eux aura permis au sionisme de se développer de façon extraordinaire.



La position des dirigeants sionistes occidentaux et notamment des rabbins



Depuis le début du sionisme, mais plus particulièrement depuis la création d'Israël, les Juifs du monde entier, ceux de France notamment, sont constamment sollicités par de nombreux rabbins et dirigeants d'organisations juives, d'aller vivre en Israël pour contribuer à peupler le pays ou, à défaut, d'aider l'État d'Israël en lui apportant une contribution quelconque dans tous les domaines possibles : politique, défense, diplomatie, finances, technologie, information, renseignement...

Théodor Herzl avait d'ailleurs bien précisé sa pensée dès le début de son entreprise : « Un homme doit choisir entre Sion et la France. Les Français israélites - s'il en est - ne sont pas des juifs à nos yeux et notre cause n'a rien à voir avec leurs affaires ».

Par la suite, au 23e Congrès de l'Organisation sioniste mondiale, Ben Gourion ne manquait pas de rappeler les devoirs de tous les juifs sionistes : « l'obligation collective de toutes les organisations sionistes des diverses nations d'aider l'État juif en toute circonstance doit être inconditionnelle, même si une telle attitude entre en contradiction avec les autorités de leurs nations respectives ».



De telles sentences continuent manifestement à résonner dans les esprits, contribuant à ce qu'un nombre notable de Juifs occidentaux soient des inconditionnels de l'État d'Israël. Mais, en perdant leur liberté de jugement, ils vont montrer volontiers une indulgence coupable vis-à-vis des actions les plus contestables des dirigeants, de l'armée ou des colons israéliens et s'engager dans des directions tout à fait regrettables.

Comment expliquer que ni les dirigeants des organisations juives ni les dignitaires religieux n'aient élevé la voix devant les prises d'otages ou la torture légalisée en Israël ? Comment expliquer les graves insuffisances de l'information dont le monde occidental est toujours victime ? Comment expliquer que les grands rabbins des pays visités par le pape - tous menant la charge comme un seul homme - l'aient harcelé systématiquement, pour la reconnaissance de l'État d'Israël jusqu'à ce que cette reconnaissance soit concédée en 1995 ? Comment apprécier le fait que le Consistoire de Paris, alors que l'Intifada 2000 a fait plusieurs centaines de morts et des milliers de blessés dont un grand nombre handicapés à vie, « tient à réaffirmer sa solidarité avec Israël » ?



Tout en étant tributaires de l'idéologie sioniste omniprésente, nombre de Juifs occidentaux sont néanmoins victimes d'un malaise manifeste, écartelés qu'ils sont par cette double loyauté qui s'impose à eux, comme l'évoquait le philosophe israélien Y. Leibowitz[96] à l'occasion de la guerre de 1967. À ce moment, les officiels israéliens et le mouvement sioniste avaient demandé aux Juifs de France de s'opposer à la politique du gouvernement français et, plus précisément, au Général de Gaulle qui avait qualifié cette guerre de guerre d'agression et refusait tout envoi d'armes à Israël.

C'est dire aussi qu'il n'est pas surprenant que les Juifs totalement libres de leur jugement et de leur action, en même temps que de la notion raciale et des données religieuses portées par le judaïsme, ne soient qu'une minorité discrète.



L'opposition anti-sioniste moderne chez les Juifs



Si les Juifs en dehors d'Israël sont en très grande majorité sionistes, tout au moins ceux qui s'expriment d'une manière ou d'une autre, il reste que les anti-sionistes, réduits au silence par les médias ou choisissant de se taire par peur de s'attirer les foudres de leur communauté, ne sont pas quantité négligeable même en Israël et que leur nombre croît notablement avec le temps. Y. Leibowitz[97]affirme ainsi qu'il y a cent mille Juifs israéliens à Jérusalem qui ne reconnaissent pas l'État d'Israël. Certains appartiennent au parti communiste créé en 1992 (seul parti rassemblant des Arabes et des Juifs), d'autres sont tout simplement des hommes libres, d'autres enfin sont des Juifs de stricte observance qui, au nom de la Torah, dénoncent le sionisme comme une entreprise humaine impie et une profanation de l'idéal religieux. Parmi ces derniers, on peut citer notamment le groupe Netourei Karta dont les membres, au nombre de plusieurs dizaines de milliers, vivent au cœur du quartier religieux de Mea Shearim à Jérusalem (dans l’attente que le troisième Temple, porté par quatre aigles, vienne se poser sur les ruines de la mosquée du Rocher). Considérant qu’« Israël is a cancer for the Jews », suivant le slogan habituel lors de leurs manifestations publiques, ils haïssent le sionisme et les sionistes. Et l’on peut même signaler que l'un ces Juifs religieux, le rabbin Moshe Hirsch, est devenu un des conseillers de Yasser Arafat et membre de la délégation palestinienne lors de plusieurs négociations avec les Israéliens : « Les sionistes ont transformé le concept de nation juive en le réduisant à un nationalisme fondé sur la langue et sur la terre, proclame-t-il. Nous, nous savons que le peuple juif est défini par sa foi et par son observance de la Torah » ! Pour ce rabbin, comme pour la plupart de ses prédécesseurs d'avant 1947 : « Le sionisme est diamétralement opposé au judaïsme. Le sionisme veut définir le peuple juif comme une entité nationale... C'est une hérésie qui conduit à l'abîme » (in Washington Post du 3 octobre 1978).

Aux yeux de certains milieux ultra-orthodoxes, le sionisme est ainsi perçu « comme une profanation de l’idéal religieux » tandis que « les sionistes sont des renégats, des mangeurs de cochon, qui prônent une identité juive se passant complètement de référence à la Tora, à Dieu ». En outre, ils compromettent gravement la mission d’Israël en exil. Israël est en exil non seulement parce qu’il est châtié pour ses péchés, mais pour assumer, au cœur de l’exil, une fonction éthique, mystique et rédemptrice auprès des Nations. [98]

Il reste néanmoins que nombre des intégristes, endoctrinés dès l’âge de trois ans, conditionnés à un ethnocentrisme extrême, prêts se battre pour un État complètement religieux, méprisant tout ce qui est étranger c’est-à-dire les non-Juifs et les Juifs dé-judaïsés, vont malgré eux être des alliés objectifs des sionistes. Considérant que l’humanité est entrée dans l’ère pré-messianique et qu’il convient, de ce fait, de préparer le peuple juif à l’arrivée du Messie qui redonnera l’entière souveraineté au peuple juif, ils vont être largement présents dans ce qu’ils appellent en référence à la Bible, la Judée et la Samarie, apportant par là une justification religieuse à l’occupation israélienne. À leur yeux, pourtant, le sionisme est une hérésie, l’État d’Israël un monstre : la Palestine doit être conquise par Dieu et non par les hommes.



Emmanuel Lévyne[99] écrit de même en 1969 : « Reconquérir la terre d'Israël par l'argent et les armes, c'est manquer de foi : c'est-à-dire commettre le péché principal qui a été la cause de l'exil. C'est le plus sûr moyen d'en repartir et d'en être chassé totalement et définitivement. Poursuivant son argumentation, il ajoute : « Le sionisme politique nie la foi essentielle d'Israël. C'est la plus dangereuse hérésie de toute l'histoire juive. Elle menace l'existence du judaïsme. Il faut donc la combattre avec la plus grande énergie ».

La même année se crée sous l’appellation American Jewish Alternatives to sioniste – AJAZ, un mouvement dans la tradition du Conseil Américain pour le Judaïsme.



Les rabbins de l'État de New York réunis en congrès le 7 février 2002 - remarquable exception dans la communauté des rabbins occidentaux et parmi le population des États-Unis - restent dans cette ligne antisioniste résolue. Ils déclarent courageusement : « L'observation des préceptes de la Torah interdit aux Juifs d'avoir un État, fût-il un État religieux. C’est pourquoi tous les rabbins et tous les Juifs craignant Dieu se sont opposés au sionisme, dès son apparition, sous toutes ses formes et dans toutes ses conséquences [...] Le sionisme entraîne les Juifs dans d’interminables conflits avec d’autres peuples. Il nous oblige à nous engager de manière agressive dans les guerres, les manœuvres politiques et les pressions les plus diverses. Il ne s’agit pas là de valeurs juives [...] Notre programme est de prier pour un démantèlement pacifique de l’État d’Israël afin d’encourager les Juifs, de par le monde, à couper les liens avec cet État ».



Et puis il y a l’opposition des intellectuels. L’écrivain israélien Batya Gour[100] constate que « La littérature et la poésie hébraïque modernes se distancie de l’État depuis deux générations. De grands écrivains ‘Samuel Yizhar, Yehoshua Kenaz, Amos Oz, Avraham B. yehoshua) et poètes (Nathan, Zach, Yehuda Amichaï, Dalia Ravikowitch) ont clamé haut et clair qu’ils se désolidarisaient du sionisme politique. »

En ce début de millénaire, le débat entre sionistes et anti-sionistes est particulièrement intense en Israël. « Jamais la remise en cause de nos mythes fondateurs n’avait été aussi répandue » écrit Zev Sternhell. Beaucoup de Juifs, manifestement malheureux devant les violences suscitées, voire honteux devant le comportement inadmissible de leur État vis-à-vis des Arabes, et sentant que tourne le vent de l'Histoire, tentent de dessiner l’avenir. Certains proposent que « l'État juif » devienne « l'État des juifs et de ses autres citoyens ». D'autres enfin, bien plus audacieux encore, souhaitent qu'Israël devienne simplement comme les autres États modernes, « l'État de ses citoyens », c’est-à-dire qu’il soit totalement neutre vis-à-vis des identités ethniques, confessionnelles et culturelles !

Dans la même perspective, certains auteurs, en France notamment, élaborent un Israël post-sioniste. Ils faut bien voir néanmoins qu’Israël qui s’est défini explicitement comme un «État juif en terre d’Israël » est fondamentalement lié au sionisme. C’est dire qu’après le sionisme (quand cette idéologie sera neutralisée par les forces démocratiques et laïques), Israël sera un État qui, tout en conservant sa culture, sa société et son économie, aura, avec ses deux composantes réconciliées, un autre nom, un autre drapeau, un autre hymne national.



Bien entendu, les sionistes crient au scandale devant de telles idées sacrilèges. La violence de leurs propos n'a d'égale que la haine qu'ils manifestent et la vengeance qu'ils appellent à l'encontre de leurs adversaires et notamment des Juifs qui mettent en cause la politique israélienne. Le rabbin américain Michael Lerner, éditeur de la revue Tikkun Magazine et auteur de l'ouvrage Renaissance juive : une clé pour la guérison et le changement, rapporte (dans The Los Angeles Times du vendredi 18/05/01) qu'une des lettres qu'il reçoit de ses coreligionnaires est ainsi rédigée : « Crevez... Crevez... Espèce de sous-hommes, d'animaux gauchistes, on devrait tous vous exterminer ». Une autre contient ces termes : « Traître, quelqu'un viendra vous liquider - tout ce que vous méritez, c'est de pourrir en enfer » tandis qu'un site Internet indique l'adresse personnelle du rabbin et comporte un plan avec des indications routières précises permettant d'accéder facilement à son domicile.



En résumé, il reste que, au nom du judaïsme, la grande majorité des Juifs d’hier (d’avant la guerre 1940-45) étaient violemment opposés au sionisme (en tant qu’idéologie et mouvement devant conduire à un État spécifiquement juif) et que les Juifs les plus religieux d’aujourd’hui le sont aussi, sans oublier ceux qui, totalement libres vis-à-vis de leur héritage religieux, sont guidés par un simple humanisme. [101]


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Samedi 1 Avril 2006

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