Histoire et repères

11 - L'APARTHEID AU QUOTIDIEN DANS L'ÉTAT D'ISRAËL ET LES TERRITOIRES OCCUPÉS


La singulière citoyenneté des non-Juifs en Israël


Mercredi 1 Mars 2006













Descendant des 160 000 Arabes restés dans le pays après la guerre de 1948, ils sont généralement désignés sous les expressions : "Arabes israéliens" ou bien "Israéliens arabes" ou encore "Israéliens palestiniens".

Dans cet "État juif" qu'est Israël - formé des territoires attribués par les Nations Unies aux Sionistes et de ceux qui ont été annexés d'autorité ou par conquête guerrière - on peut retenir les données suivantes :

- les non-Juifs sont au nombre d'environ 1 million (sur 6 millions d'Israéliens). Ce sont avant tout des Arabes musulmans avec un petit nombre d'Arabes chrétiens (15 % environ) et de Druzes (10 %). Citoyens israéliens, ils ont le droit de vote et jouissent de certaines libertés, mais leurs droits sociaux et civiques ne sont néanmoins que partiels : nombre de fonctions leur sont absolument interdites. Alors qu'ils représentent 17 % de la population, ils occupent à peine 1 % des emplois du service public et, pour la plupart, des emplois subalternes. On peut noter qu'ils furent soumis jusqu'en 1966 à un gouvernement militaire impitoyable qui les astreignait à des permis de déplacement, au couvre-feu et aux assignations à résidence, toutes mesures destinées notamment à la confiscation de leurs terres au profit exclusif de la propriété juive. Si les discriminations dont ils sont l'objet se sont affaiblies avec le temps, ils sont néanmoins voués inexorablement à n'être, dans l’« État du peuple juif », que des citoyens de seconde zone puisque ne faisant partie du collectif souverain ;

- les budgets alloués aux villes arabes sont bien inférieurs à ceux qui sont alloués aux villes juives. Selon le rapport même du centre d'études Adva de Tel-Aviv en 1998, le rapport des subventions entre les municipalités arabes et les municipalités juives est d’un pour trois, tandis que le taux de chômage est de 20 % chez les Palestiniens contre 10 % pour l'ensemble des habitants ;

- l'éducation est l'un des secteurs où les disparités entre les deux communautés sont les plus évidentes. L'allocation aux élèves en difficulté, par exemple, se monte à plus de 1000 shekels pour un écolier juif et à 25 shekels pour un écolier arabe... À 17 ans, 42 % des Arabes israéliens ont déjà abandonné leurs études ;

- le taux de mortalité des enfants arabes est presque le double de celui des enfants juifs (9,6 pour 100 000 en 1996 contre 5,3) ;

- les ressources en eau (ressources particulièrement précieuses au Moyen-Orient) qui se trouvent essentiellement en Cisjordanie occupée ont été accaparées entièrement par Israël au bénéfice de ses colons et au détriment des non-Juifs ;

- la loi interdit formellement aux non-Juifs d'habiter certaines villes. Sont notamment citées: Carmiel, Nazareth-Illith, Hatzor, Arad, Mitzphen-Ramon, Ramath-Eshkol…[74]



Fait significatif : ce n'est qu'en mars 2000, après 52 ans d’une impitoyable discrimination religieuse et ethnique, que la Cour suprême israélienne a, dans un cas isolé, permis à un Arabe d'acheter une terre dans un « lotissement réservé aux Juifs ». L'opposition des députés de droite à cette décision inédite fut d'ailleurs farouche. « C'est un nouveau clou sur le cercueil du sioniste » proclama l'un ; « c'est la fin d'Israël en tant qu'État juif » a prédit un autre ; tandis qu'une nouvelle proposition de loi était déposée pour « arrêter cette dérive antinationale et antisioniste » car « la loi juive interdit de vendre la terre d'Israël à des non-Juifs ».

Même si les travaillistes au pouvoir ont permis quelques investissements dans les localités arabes, il n'en reste pas moins que la politique de discrimination poursuivie depuis toujours n'est pas le fait de quelque retard ou seulement mauvaise volonté : non fortuite elle est constitutive de l'État juif.

Dans un article du Independent Palestinian Information Network de septembre 1999 intitulé « Les ouvrages scolaires et la littérature enfantine israéliens incitent à la haine et au racisme envers les Palestiniens et les Arabes », l’auteur nous apprend que le professeur Daniel Bar-Tal, de l'université de Tel-Aviv, après avoir étudié cent vingt-quatre manuels pour les écoles primaires, les collèges et les lycées israéliens, consacrés aux matières suivantes : grammaire et littérature hébraïques, histoire, géographie et instruction civique, conclut : « que les manuels israéliens présentent les Juifs comme impliqués dans une guerre juste, et même humanitaire, contre un ennemi arabe qui refuse d'accepter et de reconnaître l'existence et les droits des Juifs en Israël. Les premiers manuels scolaires (israéliens) avaient tendance à décrire les actes des Arabes comme hostiles, déviants, cruels, immoraux, injustes, posés avec l'intention de nuire aux Juifs et de détruire l'Etat d'Israël. Dans ce cadre général, les Arabes y étaient délégitimés par le recours à des qualificatifs tels que "voleurs", "assoiffés de sang" et "assassins". Depuis lors, au fil des années, des révisions des programmes sont intervenues dans un sens positif, mais elles sont restées des plus modestes ».



Tout cela explique fort bien que l’expression même de « peuple palestinien », peuple dont l'indépendance était pourtant prévue depuis 1947 par l'ONU, fut exclue du vocabulaire et de la pensée des Israéliens jusqu'à une date récente.

Bien entendu, dans une telle situation de servitude, les comportements des non-Juifs vis-à-vis des maîtres du pays ne peuvent être que fort divergents. Pour les uns, tributaires de leurs intérêts immédiats, c'est la collaboration plus ou moins affirmée ; pour les autres, ayant quelque fierté et souci de justice, l'opposition franche ; pour d'autres enfin, percevant particulièrement la disparité des forces antagonistes, l'attentisme et la désespérance.

On peut ajouter que tous ces non-Juifs, surveillés en permanence par des experts spécialement chargés de cette tâche, sont des suspects, des « ennemis potentiels » aux yeux de la grande majorité des Israéliens, voire des « ennemis intérieurs » en reprenant le concept même que Heidegger, en philosophe nazi, avait forgé en 1933 à l’encontre des Juifs. « L’ennemi est celui-là, est tout un chacun qui fait planer une menace essentielle contre l’existence du peuple et de ses membres. L’ennemi n’est pas nécessairement l’ennemi de l’extérieur, et l’ennemi extérieur n’est pas nécessairement le plus dangereux. Il peut même sembler qu’il n’y a pas d’ennemi du tout. L’exigence radicale est alors e trouver l’ennemi, de la mettre en lumière… »[75].

Le gouvernement n'a pas hésité d'ailleurs à réprimer brutalement leurs manifestations pacifiques en octobre 2000 lors de la seconde Intifada : 13 personnes furent tuées par balles, plus de 700 furent blessées, lors de ce pogrom anti-Arabes à propos duquel le journaliste Moshe Hanegbi écrivait dans le quotidien Yediot Aharomot du 13 octobre : « Des hooligans juifs ont attaqué des Arabes à Nazareth comme, autrefois, les antisémites s’en prenaient aux juifs d’Europe ».

Fait notable, avec ces nouveaux événements dramatiques pour leur communauté, nombre de ces Arabes israéliens, à l'opinion jusqu'ici mal assurée (« c’est en octobre 2000 que tout a basculé, écrit Eric Hazan[76]) sont parvenus à mieux comprendre la malignité de l'idéologie qui les maintient en servitude, eux et leurs frères des « territoires occupés ». Stéphane Hessel[77], ancien ambassadeur de France, résume fort bien leur situation : « Les termes d’apartheid et d’ethnocratie conviennent non seulement aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, dont aucun des droits fondamentaux n’est plus respecté et qui sont soumis aux violations, exactions, humiliations qui leur sont quotidiennement infligées, mais aussi à la population arabe d’Israël, qu’une politique subtile mais perverse marginalise économiquement, prive de terres, de droits et de ressources, et donc de toute promotion économique, sociale et culturelle véritable ».

Nombre d'entre eux se considèrent désormais comme « Palestiniens d'Israël ».



Dans les « territoires occupés »



Si l'apartheid régnant dans les frontières d'Israël et les territoires annexés se veut en apparence assez civilisé, l'apartheid des « territoires occupés » l’est beaucoup moins. Tout en relevant d'un plan établi avec soin, ses manifestations sont à la fois sommaires et nettement plus brutales.

Notons quelques constations banales :

- de nombreuses agglomérations arabes, isolées par les colonies israéliennes, forment, à l'image de l'ancienne Afrique du Sud (et ses bantoustans), de véritables enclaves où toute organisation des habitants dans quelque domaine que ce soit : agriculture, commerce, enseignement, santé... est extrêmement difficile ou impossible. Des routes dites de «contournement », toutes établies sur de nouvelles terres confisquées, assurent la séparation entre les colonies et les villes, villages et camps palestiniens. De plus, ces routes forment un réseau qui, pour l'essentiel, n'est accessible qu'aux seuls colons juifs ;

- l’interdiction faite aux 2,5 millions de Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza d’entrer dans Jérusalem depuis le 30 mars 1993 ;

- la partie juive de Jérusalem ne comporte plus un seul Palestinien depuis un certain nombre d’années, tandis que la partie arabe possède de plus en plus de juifs avec l'implantation quotidienne de nouvelles habitations (en 1998 le nombre de Juifs était déjà de 170 000).



Et comment ne pas parler du « bouclage », cette invention machiavélique des sionistes depuis 1967, pour « gérer, par l'intermédiaire d'un permis, la circulation des personnes et des biens dans les territoires occupés » (Gaza, Cisjordanie et Jérusalem-Est). Selon sa rigueur, ce bouclage revêt trois niveaux : le « général », niveau le moins restrictif, le « strict », et le « total ». Ces deux derniers sont institués pour des périodes variables en fonction des raisons évoquées : par exemple, de septembre 1993 à juin 1996 il y eut 100 jours de bouclage «strict» et 200 jours de bouclage « total ».



Que dire aussi de la torture légalisée et réglementée, fait unique dans l'Histoire actuelle des nations, par la Justice israélienne et appliquée couramment sur les Arabes jusqu'à une date récente par le Shin Beit, le Service de sécurité intérieure d'Israël. Rony Braumann (dans sa post-face à The Holocaust Industry de Finkelstein) écrit à ce propos : « Nimbés de cette aura morale que leur confère le statut de descendants des victimes du Mal absolu, les soldats israéliens recevaient en 1988, peu après l’Intifada, l’autorisation officielle de torturer ». Quant au philosophe israélien Y. Leibowitz[78] il écrivait en son temps : «Israël compte aujourd'hui parmi les États les plus barbares du monde : torturer, c'est un acte de barbarie primitive... Dans un État où on légalise la torture, moi, je dis sans ambages : "judéo-nazi" ».

À noter que c'est Moshe Landau, président du tribunal ayant jugé Eichmann, qui, en tant que président de la Cour suprême israélienne, légalisa la torture et que ce n'est qu'en septembre 1999 que cette même Cour suprême a, sous les pressions réitérées du Comité des Nations Unies contre la torture, consenti à la condamner (sans toutefois la rendre illégale, cette décision ne pouvant procéder que d'une loi nouvelle).

Selon le centre israélien des droits de l'homme B’Tselem il s'agit de « pressions physiques modérées : coups, secousses violentes (c'est le Shabeh), privations de sommeil, ligotage dans des positions douloureuses (c'est le Qambaz), expositions au froid, écartèlement des bras jusqu'à une douleur intense (c'est le Qas’al-Tawleh), humiliations et menaces diverses ».

De son côté, Amnesty international (dans son rapport de 1991) décrit ainsi cette torture : « Les méthodes systématiquement utilisées comprennent : le port de cagoules faites de sacs crasseux, parfois humides, pouvant empêcher le détenu de respirer, la privation de nourriture et de sommeil pendant la détention à l'isolement, le port prolongé de menottes en plastique ou en métal, le maintien du détenu dans des positions inconfortables (une pratique appelée le shabah), l'internement dans des cellules minuscules et obscures appelées "placards" ou "cercueils" ou dans de petites cellules glaciales appelées "réfrigérateurs", les coups sur tout le corps, souvent violents, visant parfois les organes génitaux, les brûlures de cigarettes, l'interdiction prolongée pour le détenu de se rendre aux toilettes, les insultes et menaces de toutes sortes, enfin le harcèlement sexuel dont sont surtout victimes les femmes ».

En 1996, le rapport d'Amnesty signale notamment que quarante-neuf Palestiniens ont été abattus par les forces israéliennes dans des circonstances évoquant parfois des exécutions extrajudiciaires.

Quant à B’Tselem, dans son rapport de mai 1998, il précise qu'Israël arrête chaque année entre 1 000 et 1 500 Palestiniens « soupçonnés d'activités hostiles » dont 80 % sont questionnés avec violence, au motif qu'ils représentent « une menace imminente ». « On a torturé beaucoup d'innocents pour soi-disant 100 % de sécurité » écrit par ailleurs le chroniqueur judiciaire Moshe Negbi.[79]

Que dire également du bilan de la première Intifada, cette révolte qui dura six ans à partir de décembre 1987 où 1 500 Palestiniens (dont 233 de moins de dix-sept ans) furent tués, 20000 furent blessés, 15 000 faits prisonniers lors de gigantesques opérations de police. (Le Monde « Dossiers et documents 1997) ? Et que dire de la recommandation faite alors aux militaires par Yitzhak Rabin, alors général en chef (avant de devenir Premier ministre), « de casser les bras des enfants lanceurs de pierres » ?

Que dire enfin du bilan de la seconde Intifada où les trois premiers mois ont fait près de trois cents morts et une dizaine de milliers de blessés, le quart d'entre eux, atteints à la tête ou au thorax par les balles israéliennes, restant à jamais de grands mutilés ?



L'apartheid qui a régné pendant des siècles aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Australie et ailleurs s'est évanoui relativement facilement en quelques dizaines années : il n'était porté que par une tradition "primitive"... Il en va tout autrement avec l'apartheid israélien dont la malignité est spécifique. Basé sur une idéologie faite de données mythiques et raciales faisant partie intégrante du judaïsme, se complétant et se perfectionnant avec le temps et une application sans faille, et l’aide de la Justice[80], il représente une donnée non contingente mais constitutive de l'État d'Israël avec son appareil religieux d’État, État ethnocratique où le pouvoir n’appartient, et ne peut appartenir, qu'à une seule catégorie de personnes.








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Samedi 1 Avril 2006

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