Irma, Macron, et la question du pont aérien  15/09/2017

Irma, Macron, et la question du pont aérien











Emmanuel Macron s’est rendu sur l’île de Saint-Martin, dans les Antilles pour témoigner aux habitants de la solidarité de la Nation.

Il aurait déclaré, à l'occasion de ce voyage, que la France avait mis sur pied un des plus grands ponts aériens depuis la seconde guerre mondiale. Il s'agit, bien entendu d'une énorme bêtise. Mais, la volonté semble-t-il irrépressible d'Emmanuel Macron de se mettre en scène ainsi de manière « héroïque », tout comme l'attitude de la presse qui relaie ses propos avec complaisance pose alors un problème plus général.

Une déclaration inopportune

L'affirmation concernant le pont-aérien est, bien évidemment, une stupidité. Les moyens de la France, sur place, étaient limités: quelques avions cargos de petit tonnage (CN-235) et un Airbus A-400M qui a quitté la métropole à la fin de la semaine dernière pour arriver aux Antilles. Dans la mesure où l'on savait que les infrastructures portuaires seraient fortement endommagées, on peut s'étonner que plus de moyens n'aient pas été pré-positionnés aux Antilles. Même si la piste principale de l'aéroport de Saint-Martin était inutilisable, un avion comme l'A-400M peut larguer à basse altitude de lourdes charges (1). Le pré-positionnement de 2 de ces appareils, par exemple à la Guadeloupe, aurait permis de ravitailler rapidement la population. Les capacités des avions de transport lourd, qu'il s'agisse de l'A-400M ou du C-130 utilisés l'un et l'autre par l'Armée de l'Air, dépassent de loin celles des CASA CN-235 qui ont été utilisés.

Les efforts de la France ont été faibles, et encore plus si on les compare aux ponts aériens depuis 1945. L'exemple du pont aérien de Berlin (2), lors de la crise de 1948-1949 est évidemment le plus notable. Les aviations du Commonwealth et des Etats-Unis ont transporté 1250 tonnes de vivres et 3750 tonnes de carburant par jours lors de ce pont aérien. Il ne fut pas le seul depuis 1945. L'aviation française avait assuré, avant que ne débute le début de la bataille, le ravitaillement du camp retranché de Dien-Bien-Phu en 1954, et avait effectué plusieurs ponts aériens d'importance, que ce soit à des fins militaires ou à des fins civiles (transfert de population) en Indochine de 1952 à 1954. Notons encore le pont aérien organisé par les églises catholique et protestantes lors de la « Guerre du Biafra » en 1968-9 (3). Lors du tremblement de terre qui ravagea l'Arménie à la fin des années 1980, les soviétiques mirent sur pied un pont aérien qui transporta des centaines de tonnes de vivres et de matériel par jour.

La déclaration du Président Emmanuel Macron relève donc de la grosse bêtise. Mais, la véritable question est de savoir pourquoi il l'a faite et pourquoi les médias français ont-ils gobés cet énorme bobard.

Un manque d'anticipation face à la catastrophe?

On peut penser que le Président Macron a voulu faire taire les critiques suscitées par la gestion de cette crise par le gouvernement français. La gestion de crise n'est certes pas chose facile. Elle exige de l'anticipation et des moyens en réserves pour faire face à une situation d'urgence. Le plus critiquable, ici, est sans doute le manque d'anticipation. Il semble que le gouvernement des Pays-Bas, qui cogère avec la France une partie de l'île s'y soit mieux pris. Il a su, en particulier, éviter une grande partie des pillages qui sont venus ajouter la peur à la désolation sur la partie française de l'île.

La catastrophe étant survenue, la destruction des services publics a constitué le point crucial dans cette catastrophe. Or, l'armée française dispose des matériels, qu'il s'agisse de groupes électrogènes de grande puissance, de système de filtration des eaux ou de matériels du génie pour les travaux de déblaiements. Ces matériels auraient pu être rapidement transportés sur l'île, s'ils avaient été pré-positionnés dans les Antilles et si des moyens de transport lourds (les A-400M, C-130) avaient été disponibles. Rappelons aussi que de pont aérien il ne semble pas être question pour transporter des dizaines de sauveteurs qui étaient toujours bloqués sur l'île de la Guadeloupe le mercredi 13 septembre. Dès lors, se pose la question de savoir pourquoi ce pré-positionnement n'a pas été fait et pourquoi des moyens supplémentaires n'ont pas été rapidement déployés. Il faut savoir que les réductions de crédits dont l'armée souffre depuis plusieurs années, et qui ont été dénoncées par le Général Pierre de Villiers au début du mois de juillet (dénonciation qui lui a coûté son poste de Chef d'Etat-Major des Armées), limitent drastiquement la disponibilité de ces divers matériels.

Il faudra qu'une commission d'enquête parlementaire face le bilan de ce qui a été fait et de ce qui ne l'a pas été et qui aurait dû l'être. La France doit tirer les leçons de ce qu'il faut bien appeler un échec pour éviter qu'il ne se reproduise. Car, et c'est le moins que l'on puisse en dire, tout n'a pas été fait pour réduire les souffrances des populations.

Ce que révèle cette déclaration

Le Président Macron a réagi, de manière très maladroite et en fait puérile, à un débat qui devra de toute manière avoir lieu. Il y a dans cette déclaration même une outrance, une emphase, qui interroge quant à la psychologie du Président. Cette volonté de se mettre en avant à tout prix, et même à celui de proférer une énorme contre-vérité, inquiète. Elle traduit une certaine instabilité psychologique. Mais, il y a aussi dans cette déclaration de quoi se poser des questions quant à l'équipe de communicants qui l'entoure. Car, on peut penser qu'il y avait des personnes parfaitement au courant de la réalité des choses dans l'entourage du Président. Le fait qu'ils aient laissé passer cette déclaration, qu'ils n'aient pas soit informés le Président des réalités, soit lui aient signalés les dangers de se livrer à de telles déclarations, interroge aussi sur la nature de la communication mise en place autour d'Emmanuel Macron et sur les liens qui unissent le Président à son entourage.

Cette déclaration interroge enfin sur le comportement des journalistes. La reprise de cette déclaration illustre un état d'esprit de nombreux journalistes qui combine la révérence face au pouvoir, la servilité politique et parfois l'incompétence la plus crasse. Imaginons qu'une autre personnalité politique ait proféré les mêmes énormités. Cette personne aurait été, et non sans raisons, l'objet de critiques assassines. On aurait glosé sur son incompétence. Rien de tel n'est survenu pour Emmanuel Macron, comme si sa parole était parole d'Evangile.

Il ne reste plus qu'à espérer que l'Etat fasse désormais le maximum pour atténuer les souffrances des populations dans les îles, et qu'il débloque, sans rechigner, l'argent nécessaire à l'aide d'urgence comme à la reconstruction. Le Président Macron serait aussi bien inspiré de rétablir les crédits de fonctionnement à l'armée, ces crédits qui ont été supprimés par M. Darmanin, le Ministre du budget et qui ont provoqué la crise avec le général Pierre de Villiers. Il serait enfin bien inspiré de s'abstenir de telles déclarations aussi tonitruantes qu'erronées à l'avenir; ces déclarations le ridiculisent et soulignent sa fragilité dans les fonctions qu'il occupe, ce qui constitue un problème pour tous les Français.

1. Ce que l'on appelle le Low-Altitude Parachute-Extraction System ou LAPES.

2. Miller, R. G. (2000), To Save a City: The Berlin Airlift, 1948-1949, College Station, Texas A&M University Press, Harrington, D.F., (2012), Berlin on the Brink: The Blockade, the Airlift, and the Early Cold War, University of Kentucky Press, Lexington

3. Ce pont aérien fut organisé sous l'égide de la Joint Church Aid, qui loua des avions à des compagnies indépendantes comme Balair CanairRelief et Transavia Holland. Draper, M.I. (2000) Shadows: Airlift and Airwar in Biafra and Nigeria 1967-1970, Hikoki Publications, Londres.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201709151033056315-macron-saint-martin-pont-aerien/

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