Propagande médiatique, politique, idéologique

YONATHAN MENDEL : EN ISRAËL LES MOTS DISSIMULENT LA RÉALITÉ… ET LES MÉDIAS PARTICIPENT AU MENSONGE



Vendredi 7 Mars 2008

[London Review of Books - 06/03/2008 - Trad. CSCPP et Grégoire Seither]

Yonatan Mendel, est un  journaliste israélien de l’agence des nouvelles israélienne Walla et prépare un doctorat au Queens College de Cambridge qui analyse le vocabulaire employé en Israël pour parler du monde arabe)

Il y a un an j’ai postulé à un emploi de correspondant dans les territoires occupés pour le journal israélien Ma’ariv. Je parle couramment l’arabe, ai enseigné dans des écoles palestiniennes et ai participé à de nombreux projets israélo-palestiniens. Lors de l’entretien d’embauche, le patron m’a dit que je ne pouvais pas être objectif, étant donné que j’avais passé trop de temps avec les Palestiniens. J’allais certainement avoir des préjugés favorables vis à vis des arabes et cela se ressentirait dans mes papiers. Je n’ai donc pas eu le poste. J’ai ensuite postulé chez Walla, le site d’informations le plus populaire d’Israël et suis devenu leur correspondant pour le Moyen-Orient. J’ai rapidement compris ce que voulait dire Tamar Liebes, la directrice du Smart Institute of Communication à l’Université hébraique quand elle disait : “Les journalistes et les éditeurs se considèrent comme des acteurs au sein du mouvement sioniste et non comme des observateurs critiques et extérieurs.”

Ceci ne veut pas dire que le journalisme israélien n’est pas professionnel. La corruption, la fracture sociale et la malhonnèteté sont dénoncés et analysés sans complaisance par la presse écrite et les médias radio-TV. Le fait que les israéliens aient su exactement ce que le President Katsav a fait ou n’a pas fait avec ses secrétaires prouve que les médias remplissent leur rôle de chien de garde, même si cela doit être embarassant pour le pays, tant au niveau national qu’international. Les affaires immobilières louches d’Ehud Olmert, l’étrange île grecque d’Ariel Sharon, l’affaire de coeur secrète de Binyamin Netanyahu, le compte en banque américain clandestin de Yitzhak Rabin : tous ces sujets sont abordés librement par les médias israéliens.

Mais quand on en vient à parler de la ’sécurité’, alors la liberté disparait. On en revient à la mentalité du “nous” contre “eux”,  “nos soldats” contre “les ennemis”. Le seul discours autorisé est celui de l’armée et il élimine tous les autres. Le point de vue militaire primera sur n’importe quel autre témoignage. Ce n’est pas une conspiration, personne n’a donné d’ordres précis aux journalistes israéliens, il n’y a pas de synarchie secrète qui dicte la ligne… non, c’est simplement que les journalistes sont convaincus que “nos gars” ne peuvent rien faire de mal.

(extraits) :

Israël ne kidnappe jamais : elle arrête.

L’armée israélienne ne tue jamais quiconque intentionnellement, et il s’agit encore moins de meurtre - un état de choses que tout autre organisation armée envierait. Même quand une bombe d’une tonne tombe sur une zone résidentielle densément peuplée à Gaza, tuant un homme armé et 14 civils innocents, dont neuf enfants, ce n’est toujours pas un meurtre ou une tuerie intentionnels : il s’agit d’un assassinat ciblé.

Un journaliste israélien peut dire que les soldats des FDI ont frappé des Palestiniens, ou les ont tués, ou les ont tués par erreur, et que des Palestiniens ont été touchés, ou ont été tués ou ont même trouvé la mort (comme s’ils l’avaient recherché), mais le meurtre est hors de question. (la suite…)

La conséquence de ce choix sémantique, quels que soient les mots utilisés, est que depuis le déclenchement de la deuxième Intifada 2087 Palestiniens n’ayant rien à voir avec la lutte armée sont morts aux mains des forces de sécurité israéliennes.

Les FDI, tel que décrit par les médias israéliens, ont un autre étrange pouvoir : ils n’ont jamais initié, décider d’attaquer ou lancer une opération. Les FDI répliquent tout simplement. Ils répliquent aux roquettes Qassam, répliquent aux attaques terroristes, répliquent à la violence palestinienne.

Cela rend tout tellement plus raisonnable et civilisée : Les FDI sont forcés de combattre, de détruire des maisons, de tirer sur les Palestiniens et tuer 4485 d’entre eux en sept ans, mais aucun de ces événements n’est de la responsabilité des soldats. Ils sont confrontés à des ennemis mauvais, et ils répliquent scrupuleusement.

Le fait que leurs actions - couvre-feux, arrestations, siège naval, fusillades et assassinats - soient la principale cause de la réaction palestinienne ne semble pas intéresser les médias.

Et comme il n’est pas admis que les Palestiniens puissent répliquer, les journalistes israéliens choisissent d’autres mots du vocabulaire parmi lesquels venger, provoquer, attaquer, inciter, jeter des pierres ou lancer des Qassams.

Une autre distinction intéressante entre eux et nous est apparue lorsque le Hamas a exigé la libération de 450 de ses prisonniers en échange de Gilad Shalit. Israël a annoncé qu’il libérerait les prisonniers, mais pas ceux qui ont du sang sur les mains.

Ce sont toujours les Palestiniens - jamais les Israéliens - qui ont du sang sur les mains. Cela ne veut pas dire que les Juifs ne peuvent pas tuer des Arabes, mais ils n’ont pas de sang sur les mains, et s’ils sont arrêtés, ils seront relâchés au bout de quelques années, sans parler de ceux qui ont du sang sur les mains qui vont devenir Premier ministre.

Et non seulement nous sommes plus innoncents que les autres quand nous tuons, mais nous sommes aussi plus sensibles lorsqu’on nous blesse. Une description régulière des missiles Qassam qui frappent généralement Sderot ressemblera à ceci : “Un Qassam est tombé à côté d’une maison résidentielle, trois Israéliens ont eu des blessures légères, et dix autres ont souffert de choc.” On ne doit pas prendre a la légère ces blessures : un Missile frappant une maison dans le milieu de la nuit peut en effet causer de grands chocs. Cependant, il faut aussi se rappeler que seuls les Juifs peuvent être choqués. Les Palestiniens sont apparemment des durs à cuire.

Le mois dernier, à titre de mesure contre des Qassam, Israël a décidé d’arrêter l’électricité de Gaza pendant quelques heures par jour. Malgré le fait que cela signifie, par exemple, que l’électricité serait coupée des hôpitaux, il a été dit que “le gouvernement israélien a décidé d’approuver cette mesure, comme une autre arme non létale.”

Une autre chose que les soldats font c’est “sécuriser” - khisuf. En hébreu ordinaire, khisuf signifie exposer quelque chose qui est caché, mais tel que ce mot est utilisée par les FDI signifie détruire une zone potentielle de cachettes pour les tireurs palestiniens.

Au cours de la dernière Intifada, les bulldozers israéliens ont détruit des milliers de maisons palestiniennes, déraciné des milliers d’arbres et laissé derrière eux des milliers de serres brisées. Il est préférable de savoir que l’armée a sécurisé l’endroit plutôt que d’affronter la réalité que l’armée détruit les possessions la fierté et l’espoir Palestiniens.

Un autre mot utile est encerclement (keter), un euphémisme pour parler d’un siège au cours duquel toute personne qui quitte sa maison risque d’être abattu. Les zones de guerre sont des lieux où les Palestiniens peuvent être tués, même s’ils sont des enfants qui ne savent pas qu’ils entrent dans une zone de guerre. Les enfants palestiniens, d’ailleurs, ont tendance à être mis au niveau des adolescents palestiniens, surtout quand ils sont accidentellement tués.

Une société en crise se crée un nouveau vocabulaire”, a écrit David Grossman dans The Yellow Wind , « et peu à peu, une nouvelle langue apparaît, dont les mots. . . ne décrivent plus la réalité, mais tentent plutôt à la dissimuler. » Cette “novlangue” a été adoptée volontairement par les médias..

Si les mots occupation, apartheid et racisme (sans parler de citoyens palestiniens d’Israël, bantoustans, nettoyage ethnique et Nakba) sont absents du discours israélien, les citoyens israéliens peuvent passer toute leur vie sans connaître la situation dans laquelle ils vivent.

Prenez le racisme (Giz’anut en hébreu). Si le Parlement israélien vote une loi que 13% des terres du pays ne peuvent être vendues qu’aux Juifs, alors c’est un parlement raciste. Si en 60 ans, le pays n’a eu qu’un seul ministre arabe, alors c’est qu’Israël a eu des gouvernements racistes. Si en 60 ans de manifestations des balles en caoutchouc et réelles n’ont été utilisées que sur des manifestants arabes, Israël a une police raciste. Si 75% des Israéliens admettent qu’ils refuseraient d’avoir un voisin arabe, alors on a affaire à une société raciste.

En ne reconnaissant pas qu’Israël est un lieu où le racisme façonne les relations entre Juifs et Arabes, les Juifs israéliens se rendent incapables de faire face au problème ou même à la réalité de leurs propres vies.

Le même déni de la réalité est reflétée dans l’évitement du terme apartheid. En raison de son association avec de l’Afrique du Sud blanche, les Israéliens ont beaucoup de mal à utiliser le mot.

Cela ne veut pas dire que ce soit exactement le même type de régime qui prévaut dans les territoires occupés aujourd’hui, mais un pays n’a pas besoin d’avoir des bancs “pour Blancs seulement”, pour être un État d’apartheid.

L’apartheid, après tout, signifie « séparation », et si dans les territoires occupés, les colons ont une route et les Palestiniens doivent utiliser d’autres routes ou des tunnels, alors il s’agit d’un système d’apartheid routier. Si le mur de séparation construit sur des milliers de dounams de terres confisquées en Cisjordanie sépare les personnes (y compris des Palestiniens situés du côté opposé du mur), alors il s’agit d’un mur d’apartheid. Si dans les territoires occupés, il y a deux systèmes judiciaires, l’une pour les colons juifs et l’autre pour les Palestiniens, il s’agit d’une justice d’apartheid.

Et puis il y a les territoires occupés eux-mêmes. Remarquablement, il n’y a pas de territoires occupés en Israël. Le terme est parfois utilisé par un homme politique ou un chroniqueur de gauche, mais dans l’essentiel des nouvelles, il n’existe pas.

Dans le passé, on les appelait les territoires administrés dans le but de dissimuler la réalité de l’occupation, puis ils ont été appelés Judée et Samarie, mais les médias d’Israël d’aujourd’hui les appellent Territoires (Ha-Shtachim).

Le terme contribue à préserver l’idée que les Juifs sont les victimes, les personnes qui n’agissent qu’en position de légitime défense, la moitié morale de l’équation, et les Palestiniens sont les agresseurs, les méchants, les gens qui se battent sans raison.

L’exemple le plus simple l’explique : “un citoyen des Territoires a été capturé en train de vendre des armes illégalement.” Il pourrait être logique que les citoyens d’un territoire occupé tentent de résister à l’occupant, mais cela n’a pas de sens s’il s’agit de citoyens des Territoires.

Les journalistes israéliens ne font pas parti de l’établissement de sécurité, et il ne leur a pas été demandé d’amener leur auditoire à se sentir bien quant à la politique militaire d’Israël. Les restrictions qu’ils observent sont observées volontairement, presque inconsciemment - ce qui rend leur pratique d’autant plus dangereuse.

Pourtant, la majorité des Israéliens estiment que leurs médias sont trop gauchistes, insuffisamment patriotiques, pas du côté d’Israël.

Et les médias étrangers sont pires. Au cours de la dernière Intifada, Avraham Hirschson, le ministre des Finances, a exigé que la diffusion de CNN à partir d’Israël soit fermée pour traitement “partial et tendancieux de l’information qui n’est rien d’autre qu’une campagne de dénigrement contre Israël.” Les manifestants israéliens ont appelé à arrêter « la couverture biaisée et en faveur du terrorisme de CNN » pour la remplacer par Fox News. Les hommes israéliens sont obligés de faire un mois de service de réserve chaque année jusqu’à l’âge de 50 ans. « Le civil », a dit Yigael Yadin, un ancien chef d’état-major israélien, “est un soldat avec 11 mois de congés annuels.” Pour les médias israéliens il n’y a pas de congé.

http://www.lrb.co.uk/v30/n05/mend01_.html

http://libertesinternets.wordpress.com/ http://libertesinternets.wordpress.com/



Vendredi 7 Mars 2008


Commentaires

1.Posté par al akl le 07/03/2008 12:15 | Alerter
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C'est pas facile de faire une introspection de l'horreur. Merci, Yonatan pour cet effort qui semble démesuré.
Au fait l'AFP qui est plutot connue pour ses dissimilations répétées en faveur d'Israel, dis que près de 7000 personnes ont été assassinées par israel, ce qui fait que tu a oublié l'équivalent d'un 11 septembre 2001, ce qui somme toute n'est pas rien... 3000 personne qui ne sont pas décomptées.
Mais bon on a pris l'habitude et nous te sommes quand même reconnaissants pour ce texte qui est bien explicite.

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