Propagande médiatique, politique, idéologique

Wole Soyinka et le doux lait de la bien-pensance

La Première guerre mondiale des mots


Traduit par Michèle Mialane. Édité par Fausto Giudice


Einar SCHLERETH
Mardi 20 Octobre 2009

Wole Soyinka et le doux lait de la bien-pensance

J’ai fait connaissance avec Wole Soyinka dans les années 80 grâce aux éditions suisses Ammann, qui ont publié en 1986  « Aké ou les années d’enfance»] et en 1987 « Cet homme est mort » - entre autres. En outre j’ai lu quelques-unes de ses pièces de théâtre  et de ses prises de position, notamment en faveur de Ken Saro Wiwa, que cela n’empêcha pas d’être assassiné par le dictateur Sani Abacha. J’en avais retiré de Wole Soyinka l’image d’un homme d’une culture incroyable, d’un écrivain au style splendide et d’un combattant courageux contre le fléau du Nigéria : les dictatures militaires.

  C’est surtout Aké qui m’a fait une profonde impression : les portraits de ses parents, tous deux en lutte pour l’indépendance du Nigéria, surtout sa mère, une femme fière  et indépendante, et le contexte tout différent dans lequel W.S. a grandi, proche du mien à la même époque, en ce qui concerne les conditions extérieures, mais dans mon cas sous le signe du fascisme. 

      
   Et voici que je viens de lire la suite de ces souvenirs d’enfance « Il te faut partir à l’aube » [éd. all. Ammann Verlag, Zurich 2008, éd. fr. Actes Sud 2007]. Soyinka est resté le conteur splendide que je connais. Mais j’y ai aussi découvert un tout autre W.S. Un homme qui a tété en raison de son éducation chrétienne le  « doux lait de la bien-pensance ». Non qu’il soit devenu un bigot. Au contraire, il a réussi à se dégager au moins de la religion et à devenir un libre penseur, adepte de la philosophie des Lumières et de la grande tradition humaniste. Je veux parler du lait des médias occidentaux « main stream » (dominants).  Le drame de l’Afrique - ses intellectuels formés en Occident, depuis les écrivains jusqu’aux cadres militaires, qui sont donc - presque - tous des anticommunistes de choc, qui ne peuvent que mettre dans le même sac Hitler, Staline, Saddam, Franco et Pol Pot et ne voient de salut que dans les démocraties occidentales et leurs grandes figures. Ces intellectuels, qui ne réfléchissent pas aux traditions démocratiques propres à l’Afrique, ne s’appuient pas sur leur propre peuple, mais au contraire ne songent qu’à éviter le chaos, c’est à dire la révolution.

W.S. a-t-il jamais entendu parler de la centaine de guerres qu’ont menées les USA contre le Tiers Monde,  ni du pillage barbare des ressources naturelles, y compris celui des cerveaux , des crimes abominables des sionistes contre leurs voisins arabes, en particulier les Palestiniens ? Est-ce par hasard l’Union soviétique qui a agressé et pillé le Tiers Monde ? Ou Saddam ? Ou Pol Pot ? L’effondrement de l’URSS n’a-t-il pas ajouté  encore quelques tours de vis à l’exploitation effrénée du Tiers Monde ? Le flux des armes en direction du Tiers Monde (en échange d’espèces sonnantes, s’entend) n’a-t-il pas été multiplié  plusieurs fois? Et les immixtions éhontées dans les affaires intérieures de ses pays n’en a-t-elle pas fait autant ?

 De tout cela, il semble que W.S. n’ait jamais entendu parler. Bien qu’il ait combattu toute sa vie les dictatures militaires au Nigéria, c’est toujours vers les puissances occidentales - la France, l’Angleterre , les USA - qu’il se tourne pour avoir de l’aide, alors que ce sont elles, justement, qui tissent leurs intrigues en coulisse, se soucient au premier chef de la prospérité de leurs multinationales, ces vampires, et alimentent le flux ininterrompu des armes. Ce faisant il se contente au mieux d’effleurer la surface des choses. La guerre au Biafra1, qu’il a essayé d’empêcher par tous les moyens, il la décrit abondamment avec force détails sur les démêlés internes des hommes politiques et des militaires, mais sans un mot sur les menées des puissances  occidentales (principalement les USA et l’Angleterre, sans oublier la France de Foccart et – déjà – de Kouchner).

 Et dans sa lutte contre le plus brutal et le plus répugnant des dictateurs militaires, Sani Abacha, il demande de l’aide non seulement à la France, à l’Angleterre et aux USA ainsi que - sans succès - aux pays africains frères, mais même à Israël et en particulier au tristement célèbre Mossad, qui est en train de tisser dans toute l’Afrique ses réseaux souterrains. Il se rend en Israël et entonne le Cantique des Cantiques à la gloire des pauvres Juifs israéliens luttant pour leur survie et du criminel de guerre Shimon Pérès et de sa… profonde humanité. Il a même passé avec lui un après-midi et une soirée mémorables avec « un vrai sentiment de bonheur ».

   C’est un acte impardonnable2, c’est trahir le combat des peuples du Tiers Monde pour leur libération, qui a fait baisser Wole Soyinka de plusieurs coudées dans mon estime.


Notes
1 - La guerre du Biafra ou guerre civile du Nigeria a eu lieu de mai 1967 à janvier 1970. Elle commence avec la sécession de l'Est du Nigeria, région la plus riche du pays (les 2/3 de réserves de pétrole du pays), qui s'autoproclame République du Biafra sous la direction du colonel Odumegwu Emeka Ojukwu, appuyé par la France de De Gaulle, Pierre Messmer* et Jacques Foccart. Faisant de un à deux millions de morts, la guerre du Biafra est largement médiatisée sur la scène internationale. Les French doctors (Bernard Kouchner et al.) lancent alors l'ONG Médecins sans frontières officiellement pour venir en aide aux réfugiés (le blocus terrestre et maritime du Biafra provoquant une famine), en fait pour camoufler l’intervention de mercenaires français, à la tête desquels Bob Denard. Au début du conflit, Wole Soyinka passe au Biafra pour inviter les sécessionnistes à trouver une issue pacifique. Le gouvernement fédéral nigérian l'arrête à son retour et il passe alors 25 mois en prison ; il y écrivit le recueil de poèmes A Shuttle in the Crypt (titre initial : Poems from Prison) qui fait écho à cette expérience.
*« Je ne pardonnais pas [au Nigéria] son attitude après nos tirs nucléaires à Reggane. Ça permettait [le soutien au Biafra] de lui faire payer ! Il avait été à la fois provoquant et ridicule. Provoquant, en essayant de soulever les gouvernements africains contre les tirs nucléaires français. Et ridicule en disant : "Nous Nigéria, nous aurons la bombe atomique." Ce sont des grotesques. Je ne leur ai pas pardonné. »
Pierre Messmer, alors ministre des Armées, dans « Derrière la guerre du Biafra, la France », in Histoire secrète de la Ve République (dir. Roger Faligot et Jean Guisnel), La Découverte, 2006, 2007 (pp. 147-154).

2 - qui n’a du reste absolument rien apporté et n’a rien changé à la situation désespérée du Nigéria  même après le décès soudain d’Abacha.


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La Première guerre mondiale des mots est une initiative de
Palestine Think Tank et Tlaxcala.

Les auteurs souhaitant y participer peuvent envoyer leurs contributions à 
contact@palestinethinktank.com et à tlaxcala@tlaxcala.es.
Source : Wole Soyinka und die Milch der frommen Denkungsart

Article original publié le 19/10/2009

Sur l’auteur

Einar Schlereth, Michèle Mialane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

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Mardi 20 Octobre 2009


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